A propos de la violence pendant la Révolution
Il est de bon ton dans les milieux médiatico-macronistes de fustiger de supposées violences de la Révolution française. En quelques lignes, essayons de rétablir certains faits. Non pas pour convaincre les réactionnaires mais pour aider dans l’argumentation du combat actuel. Les réactionnaires ne seront jamais convaincus parce que la base de leurs propos est politique. Leur but n’est pas la vérité historique mais la propagande.
- France, Histoire

1. « Nous voici condamnés à vivre dans le monde où nous vivons », écrivait François Furet, l’idéologue en chef de la réaction. Nous serions condamnés. A partir de là, tout refus de cette condamnation, toute révolution, toute remise en cause de l’ordre actuel, la moindre grève, la moindre manifestation, sont néfastes, illogiques, immoraux, violents, que sais-je encore, et il leur faut distordre les faits. Les faits d’hier, mais aussi les faits d’aujourd’hui.
Dans le numéro du Point daté du 7 octobre, Loris Chavanette oppose 1789 et 2022 ; ce qui n’est pas très difficile, la seule lecture des chiffres composant les dates suffit. Il écrit que « le mouvement populaire des 5 et 6 octobre 1789 est essentiellement causé par la misère et le coût insupportable de la vie depuis des semaines en France ». Totalement juste. Ce qui n’a rien à voir avec l’actualité, d’après lui, car « aujourd’hui, les gens mangent à leur faim » .
On n’en croit pas ses yeux ! Il faudrait des numéros et des numéros entiers d’Informations ouvrières pour donner des chiffres, des faits. Ceux-ci ne convaincraient pas l’auguste journaliste. Une dépêche indique que « 56 % des étudiants avouent ne pas manger à leur faim », par exemple.
Chaque jour, on voit quelqu’un qui fouille dans les poubelles. Chacun connaît pour lui ou pour les siens la réalité des choses, la réalité des prix, la réalité des sacrifices. Mais pas à la rédaction du Point ! Elle ne vérifie rien, ni les tickets de caisse ni la véracité des « informations » concernant le couple Garrido-Corbière. On a les occupations que l’on mérite…
La Révolution est violente, donc mauvaise, nous surine-t-on. A moins que la Révolution ne fût mauvaise tout court ? C’est la base de leurs explications. Rappelons trois faits, parmi beaucoup d’autres.
2. Qui propose l’abolition de la peine de mort le premier ? Robespierre, le 30 mai 1791, à la tribune de l’Assemblée. Il reçoit les sarcasmes, notamment de l’abbé Maury, chef de file des royalistes. Il n’est pas écouté. Il a fallu près de deux siècles pour que la peine de mort soit abolie en France. Les calomnies contre Robespierre, présenté comme « dictateur sanguinaire », ne cessent pas. Qui doit rappeler que c’est pourtant lui qui demanda l’abolition de la peine de mort ? Qui était le violent ? L’abolitionniste Robespierre ou les monarchistes ?
La violence contre les Vendéens révoltés ? Elle débute avec le décret du 17 mars 1793, déformé et mal cité. Or le débat est éloquent : contre le Girondin Lanjuinais qui propose que soient fusillés tous ceux qui s’opposeront les armes à la main au recrutement ou qui porteront la cocarde blanche, c’est le Montagnard Marat qui demande et obtient la distinction entre les chefs, passibles de mort, et ceux qu’il appelle les « égarés » ; cette distinction sera adoptée par la Convention le 10 mai 1793. Comment ne pas souligner que le violent est Girondin et le modéré est le Montagnard Marat, qualifié de sanguinaire par les adeptes de la réaction ? Là encore, qui est le violent ?
Un mensonge, au moins par omission
L’esclavage est un crime contre l’humanité, personne ne peut maintenant dire le contraire (sauf au Qatar et dans quelques monarchies acheteuses de Rafale). Qui, le premier, a aboli l’esclavage ? C’est la France révolutionnaire sous la Convention dite « robespierriste », le 4 février 1794 (16 pluviôse an II) ; en conséquence, la Convention « décrète que tous les hommes, sans distinction de couleur, domiciliés dans les colonies, sont citoyens français et jouiront de tous les droits assurés par la Constitution ». Le décret ne prévoit aucune indemnité, l’esclavage étant considéré comme lèse-humanité (c’est d’ailleurs la Convention qui crée cette notion). Peut-on parler de la Révolution sans lui reconnaître cet immense mérite historique : la France de la Révolution fut le premier pays à abolir l’esclavage. Parler de la Révolution sans parler de l’abolition de l’esclavage, c’est indirectement, mais nettement, faire l’apologie de l’esclavage.
Ne pas donner tous les éléments de faits est un mensonge, au moins par omission.
La violence existe dans la société de l’Ancien Régime. Elle est de tous les jours et sous des formes particulièrement marquantes, accablantes, humiliantes.
3. Elle est la marque de l’inégalité de l’Ancien Régime. La Fontaine, critiquant les nobles, écrivait : « La raison du plus fort est toujours la meilleure. » La force crée la loi. La violence est l’Ancien Régime, l’Ancien Régime est la violence.
Seuls les nobles peuvent porter une arme. L’inégalité dans la justice n’est pas mince et va même se nicher dans les symboles : un noble condamné à mort est décapité, un roturier est pendu parce que c’est infâmant. Un seigneur avait droit de basse et de haute justice sur ses terres et sans tribunal, ne l’oublions pas. Il pouvait décider, et il ne s’en privait pas, de mettre à mort quiconque.
Mais la violence est aussi publique, normale, voire même légitime, revendiquée et codifiée. Les supplices sont nombreux et, osons le mot, raffinés. On connaît quelques cas, mais combien d’anonymes : celui de la roue pour Calas en 1762 ; par mansuétude, les juges peuvent abréger les souffrances des condamnés, mais les spectateurs n’apprécient pas toujours la privation du spectacle. Le supplice des brodequins est utilisé jusqu’en 1780 ; le bûcher est encore plus utilisé, pour Dior et Lenoir brûlés pour sodomie en 1750, ou le malheureux chevalier de La Barre, torturé, étranglé, puis brûlé en 1766 ; le supplice de Damiens, écartelé par quatre chevaux en 1757, va horrifier la foule nombreuse et pétrifier les bourreaux eux-mêmes. Car les exécutions sont publiques et considérées comme le spectacle qu’il faut voir et où il faut se montrer.
L’Ancien Régime se caractérise aussi par l’existence de ce que l’on a appelé « les crimes imaginaires », comme l’hérésie, la lèse-majesté divine, le sortilège, la magie, le blasphème, toutes choses que le Code pénal de 1791 a abolies. En effet, contrairement à ce qu’écrivent quelques ignorants, il n’y a pas de blasphème en France depuis la Révolution. Mais, dans la France d’Ancien Régime, oui. Quel monde merveilleux et non violent, n’est-ce pas ?
Telle est la civilisation de l’Ancien Régime que l’on prétend opposer à la violence de la Révolution.
« Ils récoltent ce qu’ils ont semé »
Dans le procès permanent intenté à la Révolution, aucun des moments n’est mis en relation avec les autres. Ainsi, toutes les violences premières et « royales » disparaissent. On glisse, par exemple, sur la découverte de l’armoire de fer dans laquelle Louis XVI conserva les preuves de la corruption des journalistes (car nombre de journalistes de l’époque étaient corrompus, ce qui est impossible actuellement, bien sûr). Et la littérature hostile à la Révolution peut extravaguer sans limite. Cette occultation, par contraste, rehausse les « crimes » de la Révolution, qui deviennent a-historiques et inexcusables.
Nous aurons certainement l’occasion de revenir sur toutes ces choses. Concluons, pour l’instant, en rappelant une lettre rendue célèbre par Jean Jaurès, dans laquelle le révolutionnaire communiste Babeuf écrit le 23 juillet 1789 : « Les maîtres (…) nous ont rendus barbares, parce qu’ils le sont eux-mêmes. Ils récoltent et récolteront ce qu’ils ont semé. »
L’émeute Réveillon (28 avril 1789)La situation de la population parisienne est marquée par une forte augmentation des prix, notamment du pain, début 1789. S’y ajoute une insatisfaction politique car, à Paris, les conditions de vote sont plus sévères qu’ailleurs pour l’élection des députés du tiers état (ouvriers et compagnons sont exclus). Le bruit se répand que Jean-Baptiste Réveillon, riche fabricant de papier employant trois cents travailleurs, veut baisser les salaires. Le lundi 27 avril, des milliers de chômeurs, d’ouvriers et d’artisans se regroupent près de la Bastille, aux cris de « Mort aux riches ! Mort aux aristocrates ! Mort aux accapareurs ! Le pain à deux sous ! A bas la calotte ! A l’eau les foutus prêtres ! », puis se dirigent vers la manufacture et l’hôtel de Réveillon. Le lendemain, un nouveau rassemblement se tient, mais les forces de l’ordre, renforcées depuis la veille, tiennent à distance la foule. Les émeutiers parviennent à envahir l’hôtel et lancent des tuiles sur la troupe. Les gardes tirent. Cette fusillade tue un nombre indéterminé d’émeutiers, estimé à plusieurs centaines ; c’est une constante historique que de ne pas connaître dans le détail le nombre de victimes de la répression, et un témoin parle de neuf cents morts. Du côté des soldats, le bilan s’établit à 12 tués et 80 blessés. La répression ne s’arrête pas là puisque des émeutiers sont pendus peu après. Parler de violence de la Révolution sans dire que la monarchie a, la première, fait couler le sang est un trucage. J.-M. S. |
