« ADRIEN ET NOUS, FACE À NOUS-MÊMES »
Contribution de Laurence Dudek, psychopédagogue, féministe et proche de La France Insoumise, publiée sur le site « L’asymptomatique, bulles, zygomatiques et postillons » (19 décembre 2022)
- France, LFI

Nous reproduisons ci-dessous l’article publié sur le site L’Asymptomatique.
La psychopédagogue Laurence Dudek, féministe et proche de “La France Insoumise”, défend dans ses livres une éducation “bienveillante et non-violente” 1Voir également son interview..
Elle revient ici sur la gifle que le député (LFI) Adrien Quatennens a reconnu avoir donnée à son épouse, au cours d’une dispute, et pour laquelle il vient d’être condamné en France à quatre mois de prison avec sursis.
Une “affaire” qui aujourd’hui encore interpelle les médias et continue à diviser la NUPES et ses militant·es (lire par exemple, ce week-end encore, l’interview de Clémentine Autain dans le Journal du Dimanche).
Laurence rappelle au passage que 87% des parents reconnaissent avoir déjà frappé leur enfant. Comment combattre le plus efficacement possible cette violence qui parfois s’exprime en nous et à travers nous ?
Par quelle contorsion intellectuelle réussissons-nous à la fois à nous penser bienveillant.es et non-violent.es et à réclamer à corps et à cri la ruine professionnelle et la déchéance sociale pour quelqu’un qui reconnaît la violence de son geste et qui le regrette publiquement, qui accepte sa condamnation (exemplaire en l’occurrence si l’on en croit la complaisance habituelle de la justice pour des actes bien plus graves), qui est en thérapie et qui refuse de se défendre avec les armes du patriarcat (tel que cela lui est suggéré par beaucoup de ses supporteurs et supportrices qui sont loin d’être ses ami.es quoi qu’ils en pensent) ?
J’ai déjà dit ici (et c’est même un gimmick) que la bienveillance n’est pas l’art de laisser les dominants dominer par politesse.
Et je précise donc qu’il ne s’agit pas de cela, bien au contraire.
Frapper un homme à terre quand il demande pardon, comment appelez-vous cela ? Je suis dévastée de voir comment la violence individuelle et la répression punitive sont devenues la seule réponse politique aux problèmes de violence systémique (et comment la solidarité de classe est en train d’y laisser sa peau), sans plus aucune retenue et visiblement sans conscience, y compris de la part de personnes qui se disent non-violentes et qui se dissocient intellectuellement et affectivement pour participer à cette corrida.
C’est une capitulation collective sur fond d’addiction au pouvoir narcissique du buzz. Il suffirait donc d’invectiver sur internet et de retourner à ses occupations quotidiennes, sans jamais mesurer les conséquences réelles de tout ça, sur les enfants en particulier.
Comment vont-ielles pouvoir faire la part des choses et apprendre la nuance si tout se vaut et que la seule modalité qui existe c’est la guerre ?
Et comment va-t-on leur expliquer qu’ielles peuvent continuer à nous aimer, nous adultes fragilisé.es par notre propre conditionnement patriarcal, même quand on a eu un geste violent ou une attitude autoritaire ?
87% des parents déclarent avoir déjà frappé leur enfant… Haaa c’est pas pareil ? Hé si, c’est pareil, exactement pareil. Qui de vous qui me lisez ne l’a-t-il jamais fait ? Qui choisit de nier, qui choisit de le revendiquer et qui choisit de changer ? N’avons-nous plus aucun discernement ?
Si chaque fois qu’un.e adulte lève la main sur un enfant, ielle devait perdre son emploi et être lynché.e en place publique, il n’y aurait plus jamais moyen de faire changer les choses (et ça, permettez, c’est mon domaine d’expertise : ça fait 25 ans que je fais changer ces choses-là, en luttant contre la violence punitive car la punition n’apprend rien d’autre qu’à haïr et à dissimuler). Pas de pitié, pas d’empathie, pas de pardon… de la vengeance alors ?
La justice est passée, c’est ce qu’on demande habituellement sans presque jamais l’obtenir.
Je ne peux pas me taire, c’est se rendre complice. Je ne veux pas que le féminisme dont je me revendique soit laminé par cet acharnement défouloir et cette confusion dont nous pâtirons toutes. Nous avions, pour la première fois depuis la nuit des temps, un homme qui reconnaît des faits de violence sans en minimiser l’impact, sans se justifier, qui entreprend de déconstruire en thérapie et de montrer l’exemple.
Qui montre l’exemple en politique aujourd’hui ? Quel exemple donnent les gens qui coupent des têtes ?
Quand vous avez frappé votre enfant, vous décidez de ne plus jamais exercer de fonctions parentales et de démissionner ?
Je m’adresse à toutes les personnes qui, malgré une conscience aiguisée de la systémique des dominations, semblent trouver normal de demander la mise au ban d’un homme ordinaire (une personne qui nous ressemble) et sa déchéance publique “pour l’exemple”. Ont-elles expié leurs propres fautes avec tant de sévérité ? Ou n’est-ce juste que parce qu’elles n’ont pas été dénoncées … ?
Que la droite bourgeoise (c’est presque un pléonasme mais cela ne l’est pas toujours) réclame toujours plus de cette violence punitive pour asseoir ses privilèges, c’est en accord avec l’impunité qu’elle s’octroie, mais nous, camarades, nous ?!!
Laurence Dudek, le 19 décembre 2022 (voir également son site)
