« Il y a des relents d’histoire nauséabonde autour de cette affaire de SNU »

La parole à Yessa Belkhodja, militante décoloniale, membre du collectif de défense des jeunes du Mantois (Mantes-la-Jolie, Yvelines).

Des jeunes participant au SNU ont assisté à une cérémonie à l'arc de Triomphe à Paris, le 27 février (Photo Twitter)
Par la rédaction d'IO
Publié le 10 mars 2023
Temps de lecture : 4 minutes

Tu as récemment réagi sur les réseaux à un tweet de Sarah El Haïry, secrétaire d’Etat en charge de la jeunesse et du SNU, qui mettait en scène des jeunes regroupés dans le cadre du SNU pour le lever de drapeau sous l’arc de Triomphe. Peux-tu nous expliquer pourquoi ?

Yessa Belkhodja : Il y a quelques jours, Sarah El Haïry postait des photos à la dramaturgie austère et inquiétante, l’arc de Triomphe faisant office de décor, des jeunes en rang, alignés, aux expressions graves, à leurs côtés des militaires, des anciens combattants. On y aperçoit également la secrétaire d’Etat chargée des anciens combattants et de la mémoire et Pap Ndiaye, ministre de l’Education nationale, de la Jeunesse et des Sports. Un tweet légendait ces photos : « Nous avons ravivé la flamme du Soldat inconnu sous l’arc de Triomphe avec des jeunes du SNU. Flamme de la Nation, de l’espérance et du souvenir, elle réaffirme chaque soir l’unité de notre pays, dont ces jeunes sont déjà les gardiens et les passeurs. »

Pour moi, par cette phrase, elle avouait : l’unité et la cohésion nationales passent par la préparation de toute la société civile à la guerre et nous allons commencer par la jeunesse. C’est flippant, et ça a fichu en colère la maman que je suis, la militante que je suis. Alors j’ai fait un tweet en réponse à celui de Sarah El Haïry. Un tweet où je convoquais le spectre de Pétain. Pourquoi Pétain ?

Avec le SNU obligatoire, ça sera la seconde fois dans l’histoire de France qu’un dispositif dit « éducatif » sera rendu obligatoire, hormis l’école : la première fois c’était sous Pétain, au lendemain de l’armistice avec les nazis, en 1940. C’étaient les « Chantiers de la jeunesse ». Alors oui, il y a des relents d’histoire nauséabonde autour de cette affaire de SNU voué à devenir obligatoire, et ces relents dégueulasses viennent se mêler au climat délétère qui règne actuellement en France.

Ces photos rappellent les mouvements de jeunesse sous les régimes autoritaires. Il est aussi important de rappeler que le SNU est la pièce principale d’un dispositif déjà ancien où collaborent l’armée et l’Education nationale. Plusieurs conventions ont été signées entre les deux ministères (ainsi que ceux de l’Agriculture et de l’Enseignement supérieur), qui permettent à l’armée d’agir au sein des établissements scolaires pour « diffuser un enseignement de la défense et de la sécurité nationale ».

Quel lien fais-tu entre le SNU et la guerre en Ukraine ?

Comme tous les pays de l’Otan, la France est en train de passer à une économie de guerre : 413 milliards d’euros de plus pour l’armée ! Et pour l’école ? Rien. Uniquement des coupes budgétaires. De qui se moque-t-on en convoquant la morale, la cohésion nationale… pour faire accepter ce SNU qui coûtera 2 milliards par an. Et à quelle « cohésion nationale » fait référence Sarah El Haïry ? Celle d’une nation impérialiste, raciste, qui participe, aux côtés des Etats-Unis et des autres membres de l’Otan, aux guerres qui ravagent le reste du monde, ces guerres impérialistes qui tuent des milliers d’enfants du Sud, ces grandes puissances occidentales qui capitalisent sur les horreurs de la guerre, parce que la guerre leur rapporte en réalité plus qu’elle ne leur coûte.

Le SNU ne servira qu’à une chose : distiller dans l’esprit de la jeunesse les volontés bellicistes les plus abjectes de la France, de l’Europe, de l’Otan en leur martelant que « la défense des intérêts de la nation » se fait par les guerres extérieures et intérieures et que c’est une chose « morale ».

La France, c’est aussi la guerre en Ukraine puisqu’elle participe à la gigantesque livraison d’armes tout en invoquant « la paix ». Quelle schizophrénie ! La paix jusqu’à la victoire, disait Macron, mais la guerre d’abord. Les canons sont là, tout près, et cette volonté de mettre au pas la jeunesse après l’avoir mise à genoux ne présage rien de bon pour l’avenir de nos enfants.

Je suis sincèrement anti-impérialiste, contre les guerres, toutes les guerres, mais je suis pour la résistance et les guerres de libération lorsqu’elles ne se font pas aux côtés de l’Otan, aux côtés des grandes puissances impérialistes, lorsque ces résistances ne se font pas avec les armes fournies par les Etats-Unis, la France, l’Allemagne ou Israël.

La guerre d’Ukraine est une guerre impérialiste. C’est pourquoi j’ai signé l’appel « Halte à la guerre ! ». Le SNU, l’inflation, la précarisation, la bataille autour des retraites, les lois liberticides que sont la loi contre les séparatismes et la loi migration, tout cela fait partie du même package. A leur sempiternel « Nous sommes en guerre » lâché régulièrement pour faire peur à la population, moi je réponds : « ils sont en guerre » contre tout ce qui résiste encore à l’ordre impérialiste.

Oui, tout cela a un lien. Il suffit de lire l’interview récente de Sarah El Haïry. Tout le discours autour de l’égalité des chances fait écho à celui de Pétain qui est le premier à avoir introduit cette notion dans un discours du 11 octobre 1940 : « Le régime nouveau sera une hiérarchie sociale. Il ne reposera plus sur l’idée fausse de l’égalité naturelle des hommes, mais sur l’idée nécessaire de l’égalité des chances données à tous les Français de prouver leur aptitude à servir. »

Le projet est avoué : préparer la jeunesse à la guerre. Donc non au SNU, non à la guerre, oui à la paix, par amour pour nos enfants, pour tous les enfants, premières victimes des guerres perpétrées par les grandes puissances impérialistes et capitalistes.