(Méga)bassines : « Un système qui court à sa perte »
Emma Haziza est hydrologue, une scientifique qui étudie le cycle de l’eau. Elle intervient régulièrement dans les médias. Il y a quelques mois, elle expliquait déjà les conséquences très préoccupantes de la multiplication des (méga)bassines.
- Ecologie

Extraits des propos de l’hydrologue Emma Haziza, sur la chaîne YouTube de l’association pour la santé de la terre et du vivant (9 août 2022)
« La question des bassines, elle est simple. (…) C’est qu’on va prélever massivement dans l’eau des nappes phréatiques et qu’on va prendre cette eau qu’on va mettre ensuite en surface dans des bâches PVC, équivalentes à une quinzaine de piscines olympiques à peu près. Et (ces bassines), on va en mettre un peu partout. Et on va considérer qu’il (les) faut remplir.
L’argument qui est donné, c’est qu’on on prélève le trop-plein d’hiver pour le conserver pour les agriculteurs l’été. Sur le principe, c’est assez joli sur les cartes postales. Parce que tu te dis : les pauvres, ils n’ont rien l’été, pourquoi tu ne leur donnerais pas finalement ce qu’ils ont l’hiver ?
Dans la réalité, c’est un peu plus compliqué.
L’eau est prélevée massivement dans les nappes mais cette eau est sensée au printemps servir à soutenir le cours d’eau. Et quand le cours d’eau va être à sec…
Il faut imaginer que quand tu vois un cours d’eau avec de l’eau et qu’il n’a pas plu, (…) c’est l’eau (qui vient) des nappes (…), c’est la nappe qui redonne son eau au cours d’eau qui n’en n’ a plus. (…) (En multipliant les bassines), la rivière va être deux fois plus à sec, plus rapidement, avec tout l’écosystème (…).
Emma Haziza développe ensuite un argument supplémentaire : l’évaporation de l’eau stockée dans les bassines.
L’eau que tu vas chercher en profondeur, tu vas la mettre en superficiel (en surface, à l’air libre – ndlr) et donc, finalement, tu vas la soumettre à l’évaporation massive. Si tu accrois en plus le nombre de vagues de chaleur ou de canicule, ça accélère encore plus le système (…) et à un moment donné, tu perds entre 20 et 40 % d’eau voire parfois plus d’après certaines études.
(…) Pourquoi à ce moment-là, on ne conserverait pas cette eau dans les nappes et on continuerait à prélever dans les nappes ?
Un système, sur le modèle américain, qui court à sa perte
Le problème, c’est que la seule et unique raison du fait que on crée ses bassines qui coûtent des millions d’euros, c’est uniquement pour réussir à dépasser les arrêtés préfectoraux de crise. Parce que quand on est en arrêté préfectoral de crise, qu’est-ce qui se passe ? Eh bien, on n’arrête l’irrigation, sauf pour ceux qui ont une bassine.
Donc, en fin de compte, tu crées des privilégiés : tous les autres, ils n’ont plus droit d’irriguer (…). Tous ceux qui avaient un petit forage peu profond n’ont plus d’eau deux fois plus vite.
Et ça, c’est le modèle californien. (…) Je pense que la France, si elle continue comme ça, ressemblera la Californie dans dix ans si on continue à mettre des bassines partout.
(…) C’est un système qui court à sa perte et qui suit le modèle américain, qui suit le modèle chilien. Au Chili, à Santiago, on a arrêté l’adduction en eau potable pour les populations parce qu’il y a encore dix ans, on cultivait massivement du maïs. Du coup, on a arridifié les sols, on ne fait plus rien pousser, on ne conserve plus l’eau dans les nappes.
Si on ne regarde pas ce qui se passe ailleurs dans la manière dont on à cultiver le maïs partout, on ne comprend pas ce qui va nous arriver chez nous. »
