« Les fumigènes et les lacrymogènes des manifestations obstruent toujours l’horizon politique »

Que va faire Conseil constitutionnel concernant la réforme des retraites ? Une chose est sûre : le 13 avril et après, pour des millions, ce sera toujours NON. Ce dont les commentateurs, comme ceux du « Figaro » et bien d'autres, ne finissent pas de s'inquiéter.

La manifestation du 6 avril à Paris (Photo AFP)
Par Pierre Valdemienne
Publié le 12 avril 2023
Temps de lecture : 5 minutes

A quelques jours de l’avis qui doit être rendu par le Conseil constitutionnel sur la « réforme » des retraites, « les fumigènes et les lacrymogènes des manifestations obstruent toujours l’horizon politique » (Le Figaro, 8-9 avril).

La pénurie de carburant dans les stations-service se fait sentir, l’odeur des poubelles aussi… Jeudi 13 avril, date retenue par l’intersyndicale nationale pour organiser la 12e journée de grève et de manifestations, les éboueurs parisiens sont appelés par la CGT à la « grève reconductible et illimitée » à partir de ce jour-là.

De leur côté, les étudiants ne désarment pas et tiennent toujours des assemblées générales à l’université pour exiger le retrait de la « réforme » des retraites : 500 à l’université de Montpellier (fac de sciences) le vendredi 7 avril, 400 à Sorbonne Université (site de Clignancourt) ce mardi 11 avril… De nombreux lycées en France sont encore bloqués. Et des centaines de milliers, des millions continuent de manifester dans les rues après trois mois de mobilisation.

« Une présidence déjà menacée d’être à l’arrêt »

Quelles que soient les décisions qui seront rendues par le Conseil constitutionnel, et sans présager des conséquences de celles-ci, on peut dire à l’instant T que l’état de délabrement des institutions incarnées par le chef de l’Etat a déjà atteint des sommets.

Commentant ce début de second mandat du président de la République, le directeur général de l’Ifop1Institut français d’opinion publique.déclare : « Je suis frappé par la radicalité précoce des jugements des Français, dont beaucoup portent une réelle détestation du personnage Macron. Quand on regarde leurs propos, on a une ambiance qui rappelle les fins de règne, alors qu’on est à peine à la fin de la première année ! » (Le Figaro, 11 avril)

« Une présidence déjà menacée d’être à l’arrêt », titre également l’éditorialiste du même journal (Idem), s’interrogeant à propos du chef de l’Etat : « Est-il à l’avenir condamné à gérer les affaires courantes ? »

« On est obligés de se cacher » (Une parlementaire Renaissance)

Analysant à son tour une « situation bloquée, figée », le journal Le Monde (8 avril) questionne : « Comment continuer à gouverner ? », pointant l’absence de « marge de manœuvre » avec les organisations syndicales. « Trois mois de contestation sociale emmenée par un front syndical toujours uni, face à un pouvoir inflexible, se traduisent par la plus forte chute de popularité du chef de l’Etat depuis mai 2022 (moins 7 points, à 25 %), selon un sondage de l’institut Elabe pour Les Echos remarqué dans les sphères gouvernementales. » (Idem). Et pas que dans les sphères gouvernementales…

Chez les parlementaires également, en particulier ceux de la majorité présidentielle, qui « ressort plus affaiblie que jamais » (Le Figaro) : « “Un traumatisme”, résume, amer, un poids lourd du clan Macron. Une morosité largement partagée. “On est obligés de se cacher. En circonscription, je ne fais plus grand-chose, je préfère laisser la pression retomber”, admet une parlementaire Renaissance. “On n’a pas su expliquer notre réforme. On a été mauvais de A à Z.” » (Idem).

« “On est entrés en phase de lévitation, mais tout le monde est mort de trouille”, confie un député. (…) “Ils ont intérêt à reprendre la main, implore une macroniste qui a un temps songé à démissionner. Il faut nous donner des perspectives, et vite. Sinon, franchement, je ne sais plus pourquoi je me bats.” » (Le Journal du Dimanche, 9 avril.)

Quant aux déclarations du chef de l’Etat qui reporte la responsabilité sur le secrétaire général de la CFDT, Laurent Berger, rendu coupable de n’avoir pas présenté de projet alternatif sur les retraites, voilà ce qu’en dit une parlementaire de la majorité présidentielle : « “Ses propos sont… odieux, terribles”, cingle, mâchoire crispée, une élue Rénaissance. » (Idem).

Seul un tiers des patrons de TPE soutient la réforme des retraites

L’ancien président de l’Assemblée nationale de 2002 à 2007 et ancien président du Conseil constitutionnel de 2007 à 2016, Jean-Louis Debré, fils de celui qui a été en charge de la rédaction de la Constitution de la Ve République en 1958, était l’invité, dimanche 9 avril, du « Grand Rendez-vous Europe 1-Cnews-Les Echos ». Selon lui, « LREM-Renaissance ne s’est pas implanté dans les territoires ; il n’existe pas. (…) Ceux qui sont là (…) n’ont aucun contact avec l’opinion publique, avec le peuple. (Ils) ont été élus sur une vague et sont dans un profond sentiment de supériorité. » Et de prédire des conséquences « très très lourdes », même si la crise actuelle s’apaise.

Même une large fraction du patronat se dresse contre le chef de l’Etat : selon un sondage Ifop analysé par le journal patronal Les Echos (11 avril), « rien ne va plus entre Emmanuel Macron et les patrons des très petites entreprises (TPE).

Deux tiers d’entre eux disent ne pas avoir confiance dans les mesures économiques annoncées ou mises en place par le président et son gouvernement (…). A l’image d’une majorité de Français, ils sont très critiques sur la réforme des retraites. Un peu plus d’un sur trois seulement (36 %) la soutient (…), deux tiers des dirigeants de TPE jugent que leur préoccupation ne sont pas prises en compte au sommet de l’Etat. » Rappelons que les TPE représentent, avec les PME, 99,9 % des entreprises en France2Selon un article du journal Les Echos du 20 janvier 2020, « 99,9 % : c’est, d’après l’Insee, le pourcentage des entreprises constitué en France par des TPE/PME. Autant dire que cela regroupe la quasi-totalité de nos entreprises – même si les TPE et les PME sont certes plus discrètes dans les médias que le 0,01 % restant des ETI (entreprises de taille intermédiaire) et surtout des grands groupes. Parmi ces 99,9 % de TPE/PME, la plupart sont des TPE : elles sont 3 millions en France (…). On dénombre ensuite environ 140 000 PME. Et puis, plus de 5 000 entreprises de taille intermédiaire (ETI) et 274 grandes entreprises. ».

C’est dans cette situation que le Conseil constitutionnel doit rendre son avis sur la loi retraites, vendredi 14 avril. Les juristes, les constitutionnalistes, les responsables syndicaux qui ont estimé que la loi était inconstitutionnelle ou qui ont déposé un recours ne l’ont certainement pas fait à la légère. Leurs arguments sont solides. Si le Conseil constitutionnel décidait de passer outre, de ne pas tenir compte de leurs avis, ou s’il toilettait à la marge mais finissait par estimer que les dispositions de cette réforme sont constitutionnelles, alors il indiquerait pour tous qu’il se range dans le camp des minoritaires, dans les valises de la macronie comme simple rouage obéissant, dénué de toute liberté propre et liant son sort à celui de la macronie et de ses soutiens. En clair, un simple rouage de la Constitution antidémocratique de la Ve République. Et ce, pour un bénéfice quasi nul.

Parce que, quelles que soient les déclarations des uns ou des autres, le Conseil constitutionnel appliquant le diktat de la macronie permettra à nouveau le refuge de la légalité pour cette réforme mais certainement pas celui de la légitimité.

On a vu ce qu’il est advenu de la légalité de l’utilisation du 49.3 ou de la motion de censure à l’Assemblée… Même après cette légalité, l’animosité, le refus, la colère n’ont en rien faibli, au contraire…

« Invalidation par le Conseil constitutionnel ou pas, la mobilisation continue »

Réaction de la secrétaire générale de la CGT, Sophie Binet, lors de la manifestation interprofessionnelle du 6 avril à Paris : « Evidemment que nous attendons que le Conseil constitutionnel ait une décision de sagesse, mais si jamais le Conseil constitutionnel prenait une décision plus politique que juridique, on va dire, parce que les arguments juridiques pour censurer cette loi sont quand même très solides, la mobilisation continuerait pour obtenir le retrait de la réforme. »

Réaction du secrétaire général de l’Unsa, Laurent Escure, dans la même manifestation : « Après (le 14 avril), nous, on continuera à contester ce recul, on verra comment en intersyndicale. »