Les privilèges rétablis en France par Macron… pour les violences policières d’Etat ?

« La loi doit être la même pour tous, soit qu'elle protège, soit qu'elle punisse. » (Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, 1789, article 6)

Dans la nuit du 1er au 2 juillet, un jeune homme, Hedi, a reçu un tir de LBD dans la tempe et a été passé à tabac par un policier.
Par Michel Sérac
Publié le 3 août 2023
Temps de lecture : 5 minutes

C’est avec stupeur que les démocrates de ce pays ont entendu les deux plus hauts chefs de la police sommer les magistrats de reconnaître des privilèges aux policiers mis en examen pour leurs violences. Expression de l’indignation générale, trente millions de vues ont été comptées pour le témoignage vidéo de Hedi, la victime marseillaise.

« Il a perdu dix kilos et une partie de son crâne, il voit flou, il parle lentement, il est soumis à des migraines quotidiennes, il doit vivre avec un casque en attendant de nouvelles interventions chirurgicales. » (Mediapart.)

Frappé par un tir de LBD, tabassé par quatre policiers, il a été abandonné, comateux, dans la rue par les policiers.

C’est la décision judiciaire de placer en détention l’un de ces policiers qui a motivé les déclarations menaçantes de F. Veaux, directeur général de la police nationale et L. Nunez, successeur du trop fameux Lallement à la préfecture de Paris.

Bientôt, le témoignage d’un journaliste du Parisien sur Franceinfo, le soutien démonstratif et affectueux du ministre de l’Intérieur aux auteurs de la menace n’ont laissé aucun doute : c’est Darmanin qui a supervisé l’opération, c’est donc un « coup » de l’Élysée aux abois. Il s’agit d’une pression, d’une intimidation de l’exécutif envers le corps des magistrats, pour les soumettre à ses besoins politiques.

Répondant à ces revendications de privilèges judiciaires, Darmanin, flanqué des mêmes Veaux et Nunez, a donné toute satisfaction aux représentants des policiers, comblés et triomphants.

Les Lumières « effacées d’un trait de plume » ?

Nous vivons sous un régime où les trois principaux dirigeants de l’exécutif du quinquennat Sarkozy, président, Premier ministre, ministre de l’Intérieur, ont été condamnés pour corruption, et le ministre de l’Intérieur incarcéré après avoir dérobé l’argent liquide détenu par son ministère. Sous le quinquennat suivant, le ministre du Budget Cahuzac a été convaincu de fraude fiscale et condamné. Chaque citoyen peut donc mesurer les conséquences pour la démocratie, ou plutôt contre elle, d’une tutelle policière, aux mains de l’exécutif, sur la justice.

Pour en arriver là, il faudrait, selon la juste observation dans Le Monde d’un magistrat, que la France « se résigne à renoncer au principe d’égalité des citoyens devant la loi, garanti par les dispositions de l’article 6 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789.

Réserver un sort spécifique à quelques membres privilégiés de la communauté nationale au regard de la détention provisoire, pour les en sauvegarder, effacerait d’un trait de plume plus de deux siècles de pensée des Lumières. Mais c’est probablement peu de chose face au besoin d’apaiser l’ire policière. »1Benjamin Blanchet, vice-président du tribunal judiciaire de Paris, Le Monde du 25 juillet 2023.

La Conférence nationale des premiers présidents de cours d’appel, la Conférence nationale des procureurs généraux déclarent « craindre qu’une forme de radicalisation des positions s’installe chez les fonctionnaires de police, facilitée par les atteintes publiques de leurs plus hautes autorités aux principes de la séparation des pouvoirs et de l’indépendance judiciaire ».

L’Union syndicale des magistrats, le Syndicat de la magistrature ont pris position.

On apprenait, peu après, la comparution à venir du ministre de la Justice Dupond-Moretti devant la Cour de Justice de la République pour « prise illégale d’intérêt ».

Dans le débat public, les violations de la démocratie représentative par le monarque minoritaire ont été illustrées par l’arbitraire du 49.3, et la répression des manifestations en toute occasion. Ces violences d’État seraient désormais aggravées par des protections, des privilèges judiciaires garantis aux policiers dont les violences défient ouvertement le droit. Ce qui revient à les encourager, leur promettre l’impunité.

Vers une « république policière » ?

Chroniqueur au Monde diplomatique, Frédéric Lordon décrit la marche à une « république policière » : « L’une des tendances les plus frappantes de ce climat général réside bien sûr dans la destruction avancée des libertés fondamentales. La restriction de fait du droit de manifester, par l’intimidation policière violente, s’accompagne des interdictions par arrêtés, à des fins manifestes d’étouffer toute démonstration critique. »

« Mais le séisme est total, emporte tout. Tel un immeuble effondré, tous les étages de la politique institutionnelle se sont effondrés les uns sur les autres, et tous sur le Rassemblement national. Nul ne pourrait dire en quoi Les Républicains s’en distinguent. Ni, par transitivité, la fausse majorité LREM qui d’une part aspire à s’allier avec LR, d’autre part traite avec la dernière complaisance le RN à l’Assemblée. »

« De fait, il n’est plus que La FI qui se différencie clairement de ce conglomérat infâme, où l’on trouve en position de satellite, c’est à peine un paradoxe, le PC de Roussel, passé sans l’ombre d’une hésitation du côté de la république policière, ainsi que la fraction du PS typique de la gauche d’extrême droite – Cazeneuve, Valls et consorts. »

Et l’auteur rappelle l’avertissement de Brecht : « Le fascisme n’est pas le contraire de la démocratie mais son évolution en temps de crise. »

Convulsions

On ne peut que souscrire à cette description des convulsions d’un régime privé d’assise politique, déchaînant sa rage répressive, cherchant dans l’incitation aux haines racistes un expédient pour diviser un peuple qui lui est hostile.

Encore faut-il rappeler que le séisme et les effondrements « d’en haut », le bloc de tous les partis institutionnels pour sauver ce régime qui a pourvu à toutes leurs corruptions, ont pour origine directe les séismes venus « d’en bas », la mobilisation des exploités et des opprimés.

Fuite en avant policière du monarque minoritaire, certes, mais avec une classe sociale à ses trousses ! Ce dont se faisait l’écho le même chroniqueur, Frédéric Lordon, le 22 mars (« Un pays qui se soulève ») : « La politique, dans sa puissance de surgissement, s’est emparée du pays. Une nuée d’initiatives spontanées explose de tous côtés, débrayages sans préavis, blocage des axes routiers, débordements émeutiers ou simples manifs sauvages, AG étudiantes dans tous les coins, l’énergie de la jeunesse à la Concorde, dans la rue. Tout le monde se sent sur des charbons ardents et des impatiences dans les jambes – mais pas pour les sottises qui passionnent le dé à coudre parisien. Le dé à coudre est à l’image de la tête d’épingle, les journalistes scotchés à Macron et Borne, aussi ignorants les uns que les autres de ce qui se passe vraiment : l’ébullition.

C’est beau ce qui se passe quand l’ordre commence à dérailler. »

les débuts de la Ve République

Les dix premières années de la Ve République furent une marche à l’État policier. Deux dates, notamment, ont laissé sur ce régime la marque sanglante, indélébile, des tueries racistes ordonnées à la police par le pouvoir : le 17 octobre 1961 pour les Algériens ; les 26 et 27 mai 1967 pour le massacre des Guadeloupéens.2Le 26 mai 1967, la grève des ouvriers du bâtiment pour les augmentations de salaire dure depuis une semaine. Les négociations entre syndicats et patronat place des Victoires à Pointe-à-Pitre sont tendues et n’aboutissent pas. La manifestation de 1 000 à 2 000 personnes massées dans l’attente du résultat dégénère en émeutes après la déclaration raciste de Brizard, chef de la délégation patronale (« Quand les nègres auront faim, ils reprendront le travail »). Les CRS massés sur place ouvrent le feu sur la foule avec l’accord du préfet Bolotte, provoquant la mort de Jacques Nestor, militant indépendantiste, et donnant le signal de deux jours de massacres. À l’annonce des premiers tués, l’émeute s’étend dans la ville. Pendant deux jours, la population de Pointe-à-Pitre et ses environs subit de véritables ratonnades, mitraillée à vue par les troupes spéciales (gardes mobiles) lâchées dans la ville sur instruction du ministre des Armées Messmer et du secrétaire général de l’Élysée Jacques Foccard. 87 Guadeloupéens sont abattus, plusieurs centaines de blessés par balles et plus de 200 arrêtés et incarcérés (en 2009, Elie Domota fera état de 200 morts). Le prochain Cahier du Cermtri rendra compte de ces événements. 

Ces violences policières ordonnées par l’Élysée devinrent systématiques en 1967, contre les grévistes et la jeunesse qui ripostèrent par des combats de rue, au Mans, à Mulhouse, à Caen en janvier 1968. Lorsque le général royaliste fondateur de la Ve République, après les exactions du 10 mai 1968, voulut s’acharner dans la répression sanguinaire, le Premier ministre Pompidou jeta sa démission dans la balance ; il ne put, pour autant, empêcher le déferlement de la grève générale. Et de Gaulle, qui LUI avait une majorité politique, fut chassé par le peuple l’année suivante.

Quant à savoir si en 2023 le pouvoir minoritaire d’un régime en décomposition, infecté par le poison raciste, peut réussir là où de Gaulle échoua…

Empruntons à F. Lordon une dernière citation3Le Monde diplomatique, 17 janvier 2023.. Elle vient d’Édouard Philippe, s’étonnant que les « réformes » de Macron soient « passées », malgré leur impopularité, et qui conclut par cette remarque anxieuse : « On peut savoir si le vase est bientôt rempli. [Mais] on ne sait jamais laquelle des gouttes est la dernière. »