Le martyr poignant de Fabien Roussel, persécuté par les Insoumis
Un appel de certains élus et responsables politiques du PS, du PCF et d’EELV a été publié le 23 septembre par le journal "l’Humanité" pour défendre Fabien Roussel. Et c'est reparti pour une nouvelle attaque contre LFI. Quel en est le fond ?
- Actualité politique et sociale

Les réfugiés privés du droit d’asile « ont vocation à être raccompagnés chez eux » : l’appel de Fabien Roussel à « renforcer les frontières », son soutien à la loi « séparatiste » de Macron visant à persécuter les musulmans, son appui à Macron et Attal, pour traquer les lycéennes en abayas, sa candidature à l’union nationale pour la loi anti-immigration, tout cela le rapproche, aux yeux des citoyens, notamment ceux ciblés par le racisme, des tenants politiques de « la France aux Français ».
De nombreux militants et cadres du PCF s’en démarquent avec dégoût. La députée LFI Sophia Chikirou a exprimé cette dérive, observée dans toute la presse, par une formule lapidaire : « Il y a du Doriot chez Fabien Roussel ». Une vertueuse indignation s’est alors exprimée dans une pétition rassemblant, aux côtés d’élus PCF, les chefs de file socialistes anti-Nupes – Delga, Mayer-Rossignol, Hidalgo… Que faut-il en penser ?
Questions de grammaire et de vocabulaire
Sophia Chikirou a déclaré : « Il y a du Doriot dans Roussel ». La pétition des protestataires transforme ainsi son propos : « assimilant Fabien Roussel au collaborationniste Doriot ». C’est faux. Sophia Chikirou utilise le du partitif qui signifie « quelque chose de », ou « une part de », une quantité indéfinie de ; il y a du beurre dans les viennoiseries, mais nous n’achetons pas une motte de beurre chez le boulanger.
Assimiler signifie : considérer comme semblable. Et comme l’a dit Mathilde Panot (LFI), nul ne dit que Roussel est semblable à Doriot.
Prenons des exemples.
Si je dis : il y a du Caligula dans Staline, je ne dis pas que Staline est un empereur romain. Pour qualifier l’ignoble despote, le massacreur, le geôlier du peuple soviétique, vénéré par les dirigeants du PCF longtemps après sa mort et le rapport Khrouchtchev, je lui attribue un trait du tyran le plus sanguinaire de l’Antiquité. Ce trait commun, c’est que Caligula assassinait à discrétion, jusqu’à ses proches, comme Staline fit exécuter toute la génération des communistes de la révolution d’Octobre, compagnons de Lénine, sous les ovations serviles des staliniens français.
Assimiler, traiter comme semblable est, par exemple, le terme utilisé par les colonialistes français pour faire miroiter aux « indigènes » algériens qu’en récompense de leur docilité une part d’entre eux pourrait être « assimilée » aux Français. Ainsi, dans le plan Blum-Viollette de 1936, 22 000 Algériens « évolués » étaient admis à « l’assimilation », soit 0,3 %. À la demande des colons, cette concession excessive fut abandonnée par le Front populaire.
Précédentes assimilations à Doriot
Direz-vous que nous nous égarons en parlant de l’Algérie ? Patience. Lorsque l’organisation indépendantiste L’Étoile nord-africaine, dirigée par Messali Hadj fut dissoute par le gouvernement Blum en 1937, les combattants indépendantistes fondèrent le PPA, Parti du peuple algérien. Le comité central du PCF, devenu patriote et colonialiste sur ordre de Staline en 1935, dénonça le PPA comme le « prolongement » du PPF du fasciste Doriot (Parti du peuple français).
Lorsque le gouvernement colonialiste de 1945, de Gaulle-PCF-SFIO se livra aux horribles massacres du Constantinois (8 mai 1945) – militaires et milices de colons tuaient à vue les Algériens désarmés – à nouveau, les patriotes algériens furent amalgamés à Doriot : « agents de la cinquième colonne, membres connus du PPF et du PPA »1Discours du député stalinien Fayet, le 11 juillet 1945, à l’Assemblée consultative provisoire.. « Le PPA prend ses ordres à Berlin chez Hitler »2Tract du 1er mai 1945 du Parti communiste algérien titré, pour désigner les patriotes algériens qui avaient brandi le drapeau national : « A bas les provocateurs hitlériens ». Le fac-similé se trouve dans Les Cahiers du Cermtri n° 178, ainsi que d’autres documents probants.. Le comité central du PCF exigea en conséquence (12 mai 1945) que soient « passés par les armes les instigateurs de la révolte », assimilés au PPF doriotiste. Celui du PC algérien exigea de même un « châtiment exemplaire ». Ils ne disaient pas : « Il y a du Doriot » ; ils tuaient et appelaient à tuer, au compte de l’impérialisme français.
Ce n’était là qu’un avatar des innombrables assimilations aux fascistes de quiconque ne se pliait pas au totalitarisme policier de Staline : social-fascistes pour les socialistes, hitléro-trotskystes pour tous les bolcheviks russes exécutés, doriotistes pour les militants algériens, etc.
Quelqu’un se souvient de la moindre « excuse », d’un « regret » des staliniens pour leurs criminelles calomnies, conduisant aux assassinats en masse ?
L’histoire, toute l’histoire
Les pétitionnaires de Roussel accusent Sophia Chikirou de « bafouer l’histoire ». Plainte de Roussel : « S’en prendre comme ça à un dirigeant du PCF, en connaissant l’engagement qui a été le nôtre pendant la guerre, dans la résistance, contre le nazisme, c’est extrêmement grave, méprisant ».
Tous ceux qui se sont engagés contre le nazisme, et d’abord ceux qui furent suppliciés par le nazisme, méritent le respect et la mémoire des démocrates : militants communistes, socialistes, républicains comme Jean Moulin, militants de la IVe Internationale comme Marcel Hic, sans parti, syndicalistes…
Mais ce serait « bafouer l’histoire » que de dissimuler une partie de la vérité historique, pour de petits arrangements politiciens entre amis de « gauche », au XXIe siècle.
La vérité historique est que, de 1939 à 1941, Doriot et Staline, auquel obéissaient aveuglément les dirigeants de tous les PC, collaborèrent tous deux étroitement, chacun à sa façon, avec Hitler. Staline, par son pacte avec le chef nazi, devint son fournisseur de toutes les matières premières, de tous les produits de ravitaillement militaires, nécessaires à l’invasion nazie à l’ouest. Les deux comparses se partagèrent l’annexion de la Pologne. Les « chacals du Kremlin » (L. Trotsky), par cette collaboration, contribuèrent grandement à la démoralisation des travailleurs et des peuples au début de la guerre. Staline, de façon proprement fasciste, fit massacrer 21 857 Polonais (officiers, fonctionnaires, représentants politiques), et, en gage de sa sincérité, livra à la Gestapo, en février 1940, les communistes allemands détenus en URSS, Juifs compris.
Historien opiniâtre et minutieux du stalinisme et de ses crimes, Jean-Jacques Marie vient de revisiter l’histoire de cette collaboration des deux dictateurs – régnant cependant sur des rapports sociaux totalement antagoniques, ce dont Hitler ne pouvait s’accommoder3La Collaboration Staline-Hitler, en vente à la Sélio..
Quand Hitler mit fin à l’accord par l’invasion de l’URSS, au grand dépit, au grand désarroi de Staline, les militants des PC furent appelés à la résistance, et à la défense de l’URSS, acquis de la classe ouvrière mondiale. Et malgré Staline, le peuple soviétique terrassa le nazisme.
« Relents réactionnaires à la direction du parti »
Et maintenant, quant à la dérive de Fabien Roussel, prêtant main-forte, quoi qu’il en dise, à la chasse aux immigrés et à la discrimination des citoyens musulmans, nous n’en dirons rien. Nous nous effaçons devant le jugement le plus éclairé, le mieux informé.
Citons un extrait de la lettre de démission de Mina Idir à Fabien Roussel, (accessible en ligne) en 2021 : « Que dire de ma colère quand je vois que notre secrétaire national parle comme l’extrême droite et valide leurs propos, les reprend. (…) Des relents réactionnaires hantent la direction de notre parti ». Normalement, la démission de la responsable de la commission PCF de lutte contre le racisme, membre du comité exécutif national de ce parti, après l’appui de Roussel à la loi « séparatiste » de Macron aurait dû constituer une information significative, bien plus importante que le tollé d’aujourd’hui sur une « petite phrase ». Les milliardaires qui dirigent notre « information » n’y ont pas vu leur intérêt.
Ladite petite phrase, un peu rude mais juste sur le fond, a quelque chose de salutaire, puisqu’elle nous conduit à d’utiles réflexions.
Qui était Doriot ?En 1923, Jacques Doriot devient secrétaire national des jeunesses communistes, en pleine stalinisation du PCF par l’Internationale communiste. Il devient membre du bureau politique du PCF en 1924. Particulièrement populaire auprès des militants du PCF, en 1932, il est le seul député communiste élu au premier tour, à Saint-Denis. Thorez, préféré par Moscou, barre la route à son ambition au poste de secrétaire général. Après le coup d’État avorté du 6 février 1934, il prône l’unité avec les socialistes, raison officielle pour laquelle il sera exclu du PC par Thorez, juste avant le tournant du « Front populaire ». En 1936, il fonde le Parti populaire français (sur 8 dirigeants, 7 sont d’ex-responsables du PC), multiplie les déclarations nationalistes, se rapproche de groupuscules fascistes et d’anciens nationalistes des Croix-de-Feu, prône la paix et l’entente avec l’Allemagne nazie, devançant de deux ans la signature du pacte germano-soviétique entre Staline et Hitler. Pendant la Seconde Guerre mondiale, il mènera une politique de collaboration totale avec les nazis aux côtés de Pétain, adoptant une ligne antisémite, fondant la Légion des volontaires français, placée sous le commandement des nazis, avant d’être abattu en Allemagne par le raid d’un avion allié, le 22 février 1945. V. Cayeux |
« Le respect » selon « la gauche d’avant »Un appel d’élus et responsables politiques du PS, du PCF et d’EELV a été publié le 23 septembre par le journal l’Humanité pour défendre Roussel et appelant à « construire le débat à gauche dans le respect de chacune et chacun »4Signalons qu’il n’y a parmi les signataires de cet appel de défense de Roussel ni Olivier Faure, aucun député EELV, ni les députés PCF Jumel et Elsa Faucillon qui ont tous préféré se tenir à l’écart de cette nouvelle hystérie anti-Mélenchon.. « Le respect » ? Ils sont bien placés pour en parler, eux qui, ayant obtenu respectivement moins de 2 %, moins de 3 % et moins de 5 % à la dernière élection présidentielle (et qui n’ont eu un groupe parlementaire que grâce à l’accord constituant la Nupes), ont exclu LFI des listes aux sénatoriales et refusent une liste commune aux prochaines élections européennes. « Le respect » ? Pour les jeunes menacés dans leur vie et leur chair par la loi Cazeneuve de 2017 donnant une impunité et un permis de tuer aux forces de l’ordre en cas de refus d’obtempérer, loi votée ou approuvée par une bonne partie de ces signataires ? « Le respect » ? Pour les millions de salariés frappés par les lois El Khomri et Touraine de destruction du code du travail et des retraites qu’ils ont votées ou approuvées lors du quinquennat Hollande ? On pourrait poursuivre la liste. En fait, le fond de cet appel a été résumé par Manuel Bompard dans sa dernière note de blog quand il écrit : « Comment faire d’un tweet, un prétexte de plus contre la Nupes ? » On l’a bien compris : avec cette opération, il s’agit, encore et toujours, de dérouler le tapis rouge contre LFI à Macron, Darmanin, Borne, dont les démonstrations de sympathie envers Roussel démontrent à quel point les choses seraient encore beaucoup plus difficiles pour eux s’ils ne disposaient pas de ces alliés. Là est le fond et nulle part ailleurs. D. S.
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