Quatre questions à Markus Sokol
Markus Sokol, membre de la direction du Parti des travailleurs du Brésil et dirigeant de "Dialogue et action pétiste" livre son point de vue. Il sera l'un des orateurs à l'assemblée du 5 mai, organisée par le POI à Paris, le 5 mai.
- Actualité internationale, Brésil

C’est la troisième fois en 20 ans que le peuple a voté pour Lula en 2022, pour gagner la justice sociale et la souveraineté nationale, et pour vaincre la droite au Brésil. Dans le même sens, et cela a permis d’infliger une défaite à la réaction, vous avez aussi précédemment élu Dilma Roussef, du Parti des travailleurs (PT), soutenue par Lula, qui a été renversée par un coup d’État parlementaire. Lula avait été emprisonné pour que Bolsonaro, l’un des pires réactionnaires, puisse être élu. À chaque fois, vous avez fait campagne, à juste titre, pour le candidat du PT, dont vous êtes membre depuis sa fondation. Après ces 44 années de lutte, où en est l’état d’esprit des travailleurs et de la population, leur mobilisation ? Comment cela a-t-il évolué ?
Vaste question ! Le PT peut être fier de sa contribution à l’histoire du Brésil, c’est la première fois que la classe ouvrière a eu son propre instrument national, ce qui a permis diverses conquêtes et droits. C’est en 2002, alors que l’offensive de la réaction et de l’impérialisme s’était intensifiée contre les conquêtes dont certaines existaient depuis des décennies (Zone de libre-échange des Amériques-ZLEA, Sécurité sociale, privatisations, protection de l’environnement, etc.), que Lula et le PT sont parvenus, après quatre tentatives, à entrer au gouvernement.
Depuis il y a eu une série de programmes sociaux progressistes (bourses d’études, santé, lutte contre la faim), certains copiés à l’étranger, il y a eu quelques actes souverains, comme ne pas adhérer à la ZLEA ou ne pas s’engager en Irak, par exemple, mais il n’y a pas eu de reconquête des droits durables qui avaient été retirés, et donc certains se sont même détériorés, dans la sécurité sociale, de nouvelles privatisations, et un long engagement regrettable dans la mission de l’Onu d’occupation militaire en Haïti. C’est là que s’est formée la clique de généraux qui allait s’installer au pouvoir avec l’ex-capitaine Bolsonaro.
Le PT et les institutions
Peu à peu, le PT et ses organisations apparentées (Centrale unique des travailleurs, Parti socialiste et liberté, Parti communiste du Brésil, Mouvement des sans-terre, Union nationale des étudiants, etc.) ont perdu leur élan, au long de 20 ans de conciliation avec les institutions de l’État – en particulier l’armée criminelle et impunie depuis le coup d’État de 1964.
À un point tel que la réaction financière, industrielle et agro-exportatrice, les généraux et l’extrême droite, se sont coalisés pour exploiter les frustrations et inverser le sens de la roue de l’Histoire, nous ramenant un siècle en arrière. Ils ont renversé Dilma (2016), en faisant prendre le pouvoir à son vice-président Temer, puis ont financé l’élection (2018) de Bolsonaro. Ce fut la période de la contre-réforme de la Sécurité sociale et de la législation du travail, de l’obscurantisme, du chômage et de la baisse des salaires, du déclin de l’industrie avec la domination du secteur agro.
Avec la libération de Lula, fin 2019, après une importante campagne nationale et internationale – je note ici le soutien particulier de Jean-Luc Mélenchon et de La France insoumise – le PT, qui avait résisté tant bien que mal, et avec une expression électorale dans le pays, a pris de l’ampleur grâce à une vague d’espoir ravivé dans une campagne de masse. Lula a gagné avec 2 points d’écart, mais il a vaincu une véritable opération d’État visant à réélire l’innommable. Voilà où nous en sommes, avec une coalition gouvernementale très large, jamais vue.
Ici en France, nous avons été un peu gênés de voir les récentes embrassades entre Macron et Lula. À quoi cela correspond-il ?
J’étais plus gêné que vous (rires) qui n’avez pas élu Macron. Je pense qu’il y a un intérêt pour les deux, dans le cas de Lula très discutable.
C’est vrai que lors son troisième mandat, Lula s’est investi dans une politique internationale autonome : il a refusé d’envoyer des armes à l’Ukraine, ce que Scholz1Olaf Scholz est chancelier allemand. est venu lui demander ici ; il a condamné le génocide à Gaza. Mais il y a des zones d’ombre, comme la reconnaissance de la putschiste Dina Boluarte2Dina Boluarte est présidente du Pérou depuis le 7 décembre 2022. au Pérou voisin. Cependant, on peut constater que sur les points principaux – Gaza et l’Ukraine – les deux sont dans des camps opposés.
Le fameux accord Union européenne (UE)-Mercosur qui traîne depuis 25 ans est au point mort. Le secteur paysan d’ici ne veut pas du « protectionnisme vert » de l’UE, Lula a rejeté à juste titre la clause de droit de sanction de l’UE sur les objectifs environnementaux et la libéralisation de nos achats publics. Le secteur paysan européen veut à juste titre se protéger du « libre-échange » face à certains avantages pour le secteur exportateur de l’agrobusiness brésilien. Il est maintenant question d’inventer un autre accord sur des bases environnementales et « climatiques », ce qui serait un piège.
En France, les partis traditionnels de « gauche » ont été laminés et ce qui s’impose au travers du vote LFI, c’est de ne pas renouveler ces expériences de trahisons et une aspiration profonde à un changement radical. Et au Brésil ?
Je voudrais me concentrer sur un exemple concret actuel. Le 1er avril est la date traditionnelle de commémoration de la résistance à la dictature instaurée par le coup d’État militaire, qui a symboliquement 60 ans. En ce moment, sont mises en lumière la conspiration du coup d’État militaire et la responsabilité de généraux dans l’assassinat de Marielle3Marielle Franco a été assassinée le 14 mars 2018. Entre autres fonctions, elle a été membre du conseil municipal de Rio de Janeiro pour le Parti socialisme et liberté. Le 24 mars dernier, les commanditaires présumés de l’assassinat ont été arrêtés. révélée par la fédéralisation4Au Brésil, la fédéralisation permet de saisir la justice fédérale, donc l’échelon national. à juste titre du crime par Lula.
Mais Lula interdit aux organismes gouvernementaux, y compris les organismes de défense des droits de l’homme, d’organiser des événements le 1er avril, certains qui avaient été annoncés ont finalement été annulés, afin d’éviter les « frictions » avec la caserne ! L’opinion démocratique s’est indignée. Mais je peux vous dire qu’il y a eu aussi une certaine réaction au sein du PT. Je m’explique.
La direction de la coalition de centrales syndicales, partis et mouvements, qui suit Lula, détournant l’attention des actions du 1er au lieu de les soutenir, a pris les devants et s’est investie dans l’appel à une journée nationale de mobilisation le 23 mars, une semaine avant le 1er avril, « en défense de la démocratie », en général, sans aucune revendication sociale. Cette journée a réuni près de 5 000 personnes dans tout le pays : un fiasco (Bolsonaro avait mobilisé 180 000 personnes quelques semaines plus tôt). Et ce, bien que le PT conserve une préférence de 41 % dans les sondages.
« Perplexité à la base du Parti »
L’échec de l’opération a suscité la perplexité au sein de la base du parti. Lors de la réunion du directoire national du PT, le 26 mars, Diálogo e Ação Petista5Dialogue et action pétiste (DAP). (DAP), le groupe dans lequel nous intervenons, a soulevé la nécessité pour le PT de soutenir les actions du 1er avril. La décision a fait l’objet d’un consensus, y compris en pointant du doigt les généraux et en évoquant la reconquête des droits sociaux qui ont été supprimés, naturellement sans critiquer Lula, mais la presse a enregistré la « dissonance ».
Comme décision prise l’avant-veille, il est peu probable qu’elle change les plus de 80 actions prévues, nonobstant le fait qu’il s’agisse d’un record pour un 1er avril. Mais, de fait, elle ouvre, ou rouvre, un débat crucial, à savoir où mène l’adaptation aux institutions qui, selon la résolution abandonnée du dernier congrès du PT, devraient être refondées par une Constituante souveraine. En d’autres termes, une bonne résolution qui reflète un sentiment plus large ne résout pas le conflit entre l’histoire du PT et sa réalité.
Pour sa part, le DAP doit exploiter le champ ouvert et vient de lancer une campagne d’adhésion – « Le PT a besoin du DAP, le DAP a besoin de vous ».
Et la Centrale unique des travailleurs (Cut), traditionnellement très liée au PT, où en est-on ?
Malheureusement, le temps est révolu où la direction de la Cut était, disons, plus combative que celle du PT. C’est ce qu’il en est aujourd’hui. Par exemple, la direction qui a appelé au 23 mars qui a été un échec, comme celle du PT, n’a toujours rien dit sur le 1er avril.
Mais la Cut reste la plus grande centrale avec des milliers de syndicats. Il est vrai que la manière brutale dont le Congrès de Temer a mis fin à la taxe syndicale6Imposto sindical en portugais : il s’agissait avant 2017 d’une taxe équivalente à un jour de salaire, sous la forme d’un prélèvement obligatoire annuel pour tous les salariés, syndiqués ou non. a affaibli la plupart des syndicats qui en étaient dépendants – et qui, du moins dans la Cut, n’auraient pas dû l’être.
Mais le déclin est venu d’avant, lorsque les dirigeants syndicaux évitaient de créer des « problèmes » pour les gouvernements du PT, essayaient de les résoudre par téléphone, etc.
« Marche vers Brasilia le 22 mai »
Lors de son congrès d’octobre, la Cut, à la suite d’une série de décisions similaires à celles des congrès d’États7Le Brésil est officiellement une république fédérative composée de 26 États fédéraux et d’un district fédéral où se trouve la capitale politique, Brasilia., avec des délégués frustrés par le retard pris quant aux attentes de la base, a décidé d’une marche vers Brasilia, afin d’aller là où ça se décide, pour l’abrogation de la réforme du travail, de la réforme de la Sécurité sociale et de la loi sur l’externalisation. Ces trois questions sont le fruit de la période obscurantiste Temer-Bolsonaro et ont été au cœur de la campagne électorale. Mais Lula n’a pas encore présenté de projet de réforme populaire ; au contraire, la politique économique prend une autre direction. La direction de la Cut a adopté la date du 22 mai pour la marche, mais, comme toujours, nous devons veiller à ce que cela mobilise réellement.
