Martinique : jeunes et syndicats mobilisés contre la vie chère
Les prix pratiqués par l'Etat colonial français en Martinique ont amené à une situation dramatique pour la population. Le 1er septembre un mouvement de révolte s’organise. Le gouvernement répond par la répression.
- Actualité internationale, Martinique

Depuis le 1er septembre, notre pays est secoué par une mobilisation contre la vie chère initiée par le Rassemblement pour la protection des peuples et des ressources afro-caribéens (RPPRAC). Son mot d’ordre : « puisque nous sommes Français, qu’on aligne les prix alimentaires et pharmaceutiques sur ceux de France ».
Cette revendication a rencontré une adhésion massive dans notre pays, colonie de consommation de produits importés vendus à des prix exorbitants, officiellement de 40 % plus chers que ceux de France, mais en réalité de beaucoup plus, a minima de 60 %. Ceci pour le plus grand bénéfice de la grande distribution dominée par des représentants de la caste béké, descendants des colons esclavagistes.
Mais la problématique de la vie chère ne saurait être dissociée de celle des revenus.
En 1953, une grève générale des fonctionnaires de 66 jours a arraché une prime de vie chère de 40 %, qui ne s’applique pas au secteur privé. 33 % de la population vit officiellement en dessous du seuil de pauvreté contre 14 % en France. Pour l’ensemble des dits DOM, selon l’Insee les revenus d’activité par habitant sont de 12 875 € contre 20 310 € en France, ceux du patrimoine de 2 861 € contre 3 926 €, les prestations sociales en espèces de 3 919 € contre 7 509 €! N’en déplaise aux idées reçues, les dits DOM ne sont pas perfusés par des transferts sociaux, bien au contraire.
Le mouvement voit de jour en jour l’entrée en lice de nouvelles forces
Le placement en garde à vue du président du RPPRAC, Rodrigue Petitot, dit Le R, la veille du 1er septembre, a conduit les syndicats des dockers, portiqueurs, et autres salariés du port, à bloquer toute entrée et sortie de containers jusqu’à sa libération. Les députés Marcellin Nadeau et Jean-Philippe Nilor, venus vérifier ses conditions de garde à vue malgré le refus illégal de la procureure, ont également contribué à cette libération.
Le 17 septembre, les syndicats CGTM de la zone aéroportuaire publient un communiqué dénonçant « les marges excessives réalisées par la grande distribution », accusant l’administration préfectorale de fermer les yeux sur ces pratiques « sous couvert du secret commercial et des affaires », réclamant « des salaires, des pensions et des minima sociaux permettant de vivre dignement » et appelant à la tenue d’assemblées générales pour préparer les travailleurs à une mobilisation générale.
Le 19 septembre, l’intersyndicale des chauffeurs de taxi mène une opération escargot jusqu’à la préfecture. Le même jour, 80 % des commerçants de Fort-de-France baissent leurs rideaux. Le 20 septembre, les conducteurs du réseau Martinique Transport de Fort-de-France marchent contre la vie chère. Le 24 septembre, l’Union nationale des organisations syndicales des transporteurs routiers automobiles appelle à la mobilisation.
Les principales centrales de travailleurs ont entamé une série de réunions en vue d’une mobilisation unitaire.
Une répression qui intensifie la mobilisation
Suite à de violents incidents dans le quartier populaire de Sainte-Thérèse, consécutifs au gazage mercredi 11 septembre d’un rassemblement pacifique d’hommes, de femmes, d’enfants et de personnes âgées, le préfet a imposé un couvre-feu dans plusieurs zones et communes, et interdit les manifestations revendicatives jusqu’au lundi 23 septembre. A été dépêchée une compagnie de CRS, corps chassé de Martinique depuis les événements insurrectionnels de décembre 1959 ayant vu la mort de trois jeunes Martiniquais.
Le samedi 21 septembre au soir, en protestation contre cette répression et le retour des CRS, des centaines de jeunes, bravant l’interdiction préfectorale, manifestent en scandant « bésé pri, sé sa nou lé » (« baisser les prix, c’est ce qu’on veut »).
Les objectifs du gouvernement
Cette mobilisation intervient un an après que, le 18 juillet 2023, le ministère des Finances a réuni un Comité Interministériel outre-mer (Ciom) consacré à la « vie chère », et que la Cour des comptes a adressé au Premier ministre un référé ayant en ligne de mire la prime de « vie chère », (qu’il voudrait supprimer sauf pour les Français « expatriés ») et l’octroi de mer, taxe sur les produits importés gérée par les élus locaux, contribuant jusqu’à 40 % aux recettes des communes et permettant de protéger un tant soit peu la faible production locale. Il s’agit à terme de la supprimer pour la remplacer par la TVA gérée par l’État français et retombant dans ses caisses, passant au passage les impôts indirects sur les produits locaux de 9,5 % à 19,5 %.
Cette mobilisation a lieu après la constitution, lors d’un meeting au Gros-Morne, le 23 août dernier, à l’appel de vingt organisations (voir IO n° 823) et en connexion avec la Guadeloupe, la Guyane, et la Kanaky, d’un lyannaj1Collectif, terme déjà utilisé en Guadeloupe pour désigner le Liyannaj Kont Pwofitasyon (LKP) à l’origine de la grève générale de 2009. martiniquais appelant « à l’unité de toutes les couches exploitées et opprimées de notre pays face à la maltraitance de l’État français ».
Ce cadre de résistance peut être à même d’offrir le débouché politique qui a manqué en 2009 pour avancer vers l’autodétermination du peuple martiniquais au compte de ses intérêts piétinés par l’État colonial français.
