« La guerre ne fera jamais la paix : restituer aux peuples leur droit à l’autodétermination »

Dans cette tribune commune, des militants russes et ukrainiens appellent à « se rassembler non autour d’un programme de militarisation et de violence, mais sous la bannière de la paix immédiate ».

Immeuble ravagé par la guerre dans la région de Donetsk, en août 2025 (photo Genya Savilov / AFP)
Par Tribune libre
Publié le 5 septembre 2025
Temps de lecture : 4 minutes

Il est infiniment naïf de croire que la guerre mène à la paix. Ni Poutine, ni Trump, ni Zelensky, ni les dirigeants européens n’ont été capables d’apporter l’essentiel aux peuples : la paix. Les calculs fondés sur une victoire militaire se sont effondrés, tout comme les tentatives de « marchandages » entre dirigeants dans le dos des peuples. Aujourd’hui, non seulement la gauche, mais toute force démocratique doit se rassembler non autour d’un programme de militarisation et de violence, mais sous la bannière de la paix immédiate.

Nous, militants pacifistes russes et ukrainiens, avons été privés de notre patrie par cette guerre. Des centaines de milliers de nos compatriotes ont été tués, des millions mutilés, des dizaines de millions réduits au désespoir et privés d’espérance. Chaque jour de ce carnage multiplie les souffrances et nous vole, à nous et à nos pays, tout avenir.

Nos camarades sont emprisonnés, et toute dissidence est réprimée avec brutalité. Nous connaissons le prix de la guerre : elle nous a privés de notre voix et du droit de décider de notre destin. La seule chance de mettre fin à ce cauchemar est de rendre ce droit, le droit à l’autodétermination, à nos peuples.

La dictature de Poutine, qui a déclenché la guerre, s’appuie sur la peur, la violence et l’inégalité pour transformer des dizaines de milliers de pauvres en chair à canon au nom de ses ambitions impériales. Mais cette machine monstrueuse ne peut pas être vaincue par ses propres méthodes. En Ukraine, une véritable chasse à l’homme s’abat sur les pauvres : on les arrête, on les bat, on les envoie de force dans les tranchées. Au nom de « l’indépendance » ? Mais le gouvernement de Zelensky signe des accords léonins avec Trump qui livrent toutes les richesses nationales à une puissance étrangère. Au nom de la « liberté » ? Mais l’Ukraine compte des centaines de prisonniers politiques. Les idées communistes y sont interdites, et toute dissidence peut entraîner répression ou violence de la part de l’extrême droite. Au nom de la « dignité » ? Mais pendant que les pauvres meurent au front, les fonctionnaires et les hommes d’affaires proches du pouvoir s’enfoncent dans la corruption et le luxe.

La dictature de Poutine menace tous les peuples d’Europe. Mais la guerre rend les pays occidentaux semblables à la Russie de Poutine. Les dirigeants européens signent avec Trump des accords humiliants et inégaux, transformant leurs pays en proxies de Washington, comme Poutine a fait de la Russie un instrument de la politique chinoise.

Les gouvernements se préparent ouvertement à sacrifier le modèle social sur l’autel de l’économie de guerre, exactement comme l’a fait le dictateur du Kremlin. Les responsables politiques allemands et français se plaignent que l’Europe puisse devenir victime d’un marché entre Trump et Poutine, mais ils oublient qu’ils ont eux-mêmes été les architectes de cette catastrophe.

D’un côté, ils ont pendant des décennies considéré le régime russe comme un « partenaire socialement proche » dans la course néolibérale au profit ; de l’autre, ils ont alimenté avec enthousiasme la mécanique de la domination atlantique. Cette politique impopulaire d’inégalités et de militarisation entraîne le recul des droits démocratiques : gouvernants et médias persécutent les dissidents et refusent de reconnaître les résultats électoraux. En quoi cela diffère-t-il du poutinisme ?

Un exemple frappant de cette persécution est la critique hors de propos qui s’est abattue sur Jean-Luc Mélenchon et LFI après son discours du 22 août. M. Mélenchon a formulé des thèses auxquelles nous adhérons pleinement, et que nous considérons même comme évidentes : la politique de la France et de l’Europe doit viser la paix et non la victoire militaire ; une paix durable est impossible sans une profonde démocratisation, sans la participation directe des peuples à la décision de leur destin ; la volonté et l’autodétermination des peuples priment sur les frontières tracées par des dictateurs ou des politiciens ; résister à la dictature est impensable avec des méthodes dictatoriales : l’Ukraine et l’Europe ont elles-mêmes besoin de profondes transformations démocratiques ; au lieu d’un tribut versé au complexe militaro-industriel américain et de la construction d’une économie de guerre, la France a besoin de réformes sociales et de réduction des inégalités ; des garanties de sécurité sont nécessaires à la fois pour l’Ukraine et pour la Russie, et l’Otan a joué un rôle tragique dans la transformation autoritaire de la Russie ainsi que dans la légitimation de la politique de Poutine ; un retour au droit international exige l’abandon de la logique des blocs et des prétentions impériales à l’hégémonie occidentale, etc. En réponse, même les médias de gauche ont accusé Mélenchon de « campisme » et d’« utilisation de narratifs poutinistes ».

Ce n’est pas seulement l’attribution honteuse d’étiquettes infamantes à ses opposants (une technique de propagande chère à Poutine !). C’est aussi une manipulation évidente. Le campisme, on pourrait plutôt l’attribuer à ceux qui appellent à « la guerre jusqu’à la victoire finale », à ceux qui exigent la victoire de « leur » camp sur le camp adverse. Le campisme nie la complexité interne d’une société, ses contradictions, et réduit tout à une lutte entre États et coalitions d’États. M. Mélenchon appelle précisément à rejeter cette grille de lecture, en rendant aux peuples la possibilité d’agir, plutôt qu’à des politiciens corrompus et déconnectés, spéculant sur « les intérêts des peuples ».

Ceux qui attaquent Mélenchon et LFI de manière aussi malhonnête sont infiniment naïfs. Ils croient que l’on peut gagner la guerre en injectant encore quelques centaines de milliards dans l’industrie militaire. Mais ce n’est qu’une façon de légitimer la même démarche du camp adverse. Ils croient que l’on peut se réfugier derrière des formules constitutionnelles et des spéculations journalistiques, proclamant l’intégrité démocratique du régime ukrainien.

Leurs paroles seront impuissantes à arrêter les dizaines de milliers d’Ukrainiens qui désertent le front. Des millions d’Ukrainiens ne veulent pas combattre et ne sentent pas que leur pays leur appartient. Si vous voulez renforcer leur courage, aidez-les à retrouver leur voix, leur droit de décider, et oui, rendez-leur l’égalité sociale.

Tous ceux qui veulent la chute du projet impérialiste de Poutine doivent réfléchir à la manière de rallier à leur cause des centaines de milliers de soldats russes, et des millions de travailleurs russes à l’arrière.

Car, en définitive, c’est entre leurs mains que se joue le destin du Kremlin. Or, ce que vous leur proposez aujourd’hui, ce ne sont que des bombes et une guerre sans fin. Jean-Luc Mélenchon a été le premier à les inviter à une conversation pacifique d’égal à égal. Et pour la dictature à Moscou, cela est plus dangereux que les missiles et obus de l’Otan.

 

Liza Smirnova, activiste de gauche russe

Andrii Lebediev, activiste de gauche ukrainienne 

Viktor Sydorchenko, activiste de gauche ukrainienne

Andrii Konovalov, activiste de gauche ukrainienne 

Aleksei Sakhnin, activiste de gauche russe

Alexander Voronkov, activiste de gauche, membre du mouvement « Les gauches post-soviétiques »