« Nationalisme, internationalisme et la guerre »

Extraits de l’introduction à la discussion de Lucien Gauthier, ancien rédacteur en chef d’ Informations ouvrières et militant de la IVe Internationale, lors de la session du 19 novembre dernier du Cercle d’études Pierre-Lambert.

Des Palestiniens déplacés à Jabalia (nord de la bande de Gaza), le 25 novembre (photo Omar Al-Qattaa).
Par Lucien Gauthier
Publié le 30 novembre 2025
Temps de lecture : 5 minutes

Dans sa phase ascendante, le capital a entraîné un développement pour toute l’humanité en créant un marché mondial, pour la première fois dans l’histoire, reliant toutes les parties de la planète dans un système économique unique.

La base de ce développement – notamment au cours du XIXe siècle – a été l’État national. Arrivé à son stade impérialiste au début du XXe siècle, le capital connaît alors sa période de déclin.

Les forces productives étouffaient dans les frontières nationales trop étroites, provoquant les guerres entre les différents impérialismes pour s’ouvrir de nouveaux marchés les uns au détriment des autres. Les guerres impérialistes sont totalement réactionnaires, ce qui n’est pas le cas des luttes de libération nationale des peuples opprimés qui, elles, sont progressistes et anti-impérialistes, parce qu’elles visent à rompre les liens de subordination à l’impérialisme et à réaliser la nation souveraine.

Guerres de pillage provoquées par les trusts et monopoles

Aujourd’hui, près d’un siècle de décomposition s’est écoulé et les choses ne s’expriment plus de la même manière. Les trusts et les monopoles n’ont plus le critère national qu’ils avaient auparavant. Ils se sont émancipés des États nationaux et, y compris, ils les piétinent. Les délocalisations massives en sont une expression.

Prenons l’exemple du pétrolier Total « français » qui exerce principalement son activité à l’étranger, pour le compte de ses actionnaires dont la nationalité importe peu. Il n’y a donc plus de guerres impérialistes, comme celles du début du XXe siècle, lors de la Première et de la Seconde Guerre mondiale, mais des guerres de pillages provoquées directement par ces trusts et ces monopoles.

Par exemple, dans l’est de la République démocratique du Congo, une « guérilla », appuyée et organisé par le Rwanda voisin, a pris le contrôle d’une des régions les plus riches en minerais au monde, minerais exploités au compte de trusts notamment américains, qui financent la guérilla.

L’histoire de l’impérialisme a son importance. Nous venons de célébrer le 11 novembre qui marque la fin de la première guerre impérialiste et de son traité de Versailles présenté comme un traité de « paix » ainsi que la création de la Société des nations (SDN – ancêtre de l’Onu) et du « droit international ».

En réalité, le traité de Versailles et ceux qui lui sont attachés, réglant le sort de l’Allemagne, de l’empire austro-hongrois et de l’empire ottoman, ont, les uns comme les autres, « taillé dans la chair des nations », comme l’écrivait Léon Trotsky. On ne reviendra pas ici sur cet ignoble plan imposé au peuple allemand, dont Hitler a su utiliser le ressentiment contre les « alliés ».

Le démantèlement de l’empire austro-hongrois et les créations de territoires qu’il a entraînées ont eu des conséquences jusqu’à maintenant dans les conflits de l’ex-Yougoslavie (Bosnie, Kosovo, etc.) et autres.

La Palestine sous le joug de l’impérialisme

Ces traités ont également donné mandat aux puissances « victorieuses », France et Grande-Bretagne, de se partager l’Empire ottoman. Pour la France, il s’est agi d’occuper la Syrie et de découper la région du mont Liban – peuplée majoritairement de chrétiens – pour en faire un État, le Liban, multiconfessionnel, ce qui a eu pour conséquence majeure de déclencher la guerre civile des années 1970 et qui aujourd’hui encore désarticule le pays.

La Grande-Bretagne, de son côté, s’est trouvée à la tête de tous les autres pays arabes et en particulier de la Palestine. Dès 1917, le Premier ministre britannique de l’époque, Balfour, cède au sionisme et reconnaît l’existence d’un « foyer national juif » en Palestine. Puis en 1923, les Britanniques divisent la Palestine en deux parties : la Palestine du Jourdain à la mer, sous le mandat direct de la Grande-Bretagne, puis, à l’est du Jourdain, la Transjordanie (aujourd’hui la Jordanie) mise sous le contrôle par les Britanniques eux-mêmes d’une tribu bédouine d’Arabie, les Hachémites. (…)

La bureaucratie stalinienne porte, avec l’impérialisme, la responsabilité des guerres et de la marche à la barbarie. L’effondrement de l’URSS dont elle porte la responsabilité a ouvert la possibilité aux différentes fractions de la bureaucratie stalinienne de prendre le contrôle des ex-républiques soviétiques et de dresser les peuples les uns contre les autres. C’est ce qui s’est passé en Géorgie, dans le Caucase et aujourd’hui en Ukraine.

En Ukraine, « ni Poutine ni Otan ! »

Deux jours après l’intervention des troupes russes en Ukraine, le 22 février 2022, le secrétariat international de la IVe Internationale publiait une déclaration dont la position peut se résumer sous le slogan : « Ni Poutine ni Otan ! » En effet, nous considérons qu’ils sont conjointement responsables de la situation de guerre en Ukraine.

Les États-Unis s’étaient engagés en 1990, en échange de l’accord du Kremlin sur la réunification allemande, à ce qu’il n’y aurait pas d’élargissement de l’Otan qui à l’époque comptait quinze pays. Or l’Otan n’a cessé de se développer, encerclant la Russie et compte maintenant plus de trente pays en son sein.

De son côté, Poutine n’a cessé de prendre le contrôle de la Biélorussie, de la Géorgie, du Caucase et aujourd’hui de l’Ukraine. Notre position est claire : en aucun cas nous ne pouvons voter des budgets militaires et alimenter les marchands de canons. Nous sommes pour l’arrêt des combats en Ukraine. Nous sommes contre l’escalade à la guerre et donc nous sommes contre les livraisons d’armes et le financement du régime Zelensky pour poursuivre la guerre.

On nous répondra que nous faisons le jeu de Poutine, mais nous ne sommes en rien responsables du chaos actuel, mais eux, oui, sachant qu’au nom de la défense de l’Ukraine contre la Russie, c’est en réalité l’alignement sur l’impérialisme et l’Otan. Sinon, il faut soutenir l’accord de Macron avec Zelensky pour la vente de 100 avions Rafale et soutenir Macron dans son escalade guerrière, avec l’envoi de troupes pour prétendument garantir la paix en Ukraine. Et c’est donc soutenir également le chef d’état-major des armées français qui vient de déclarer qu’il faudrait se préparer à perdre nos enfants au combat.

Alors que, quoi qu’il en soit, c’est Trump qui décidera. Il a d’ailleurs répondu à l’accord de Macron et Zelensky par un « plan de paix » qu’il va imposer aux belligérants.

De plus, ce soutien à l’escalade par Macron et les autres aboutit au détournement de milliards des budgets sociaux des écoles, des hôpitaux au nom de leur prétendue réduction des déficits publics, alimentant la corruption du régime Zelensky.

« L’ennemi est dans notre propre pays » (K. Liebknecht)

Notre tradition plonge ses racines dans l’histoire du mouvement ouvrier et dans la lutte contre la guerre impérialiste qui s’est exprimée dans le mot d’ordre de défaitisme révolutionnaire.

En 1914, en Allemagne, Karl Liebknecht fut ainsi le seul député social-démocrate à ne pas voter les crédits de guerre, en affirmant que « l’ennemi est dans notre propre pays ». C’est précisément ce qui nous a conduits à soutenir, en France, la lutte du peuple algérien pour son indépendance nationale, car précisément l’ennemi était dans notre propre pays : le gouvernement colonialiste français.

Et aujourd’hui, l’ennemi ce ne sont pas le peuple russe, le peuple algérien ou les peuples du Sahel, mais Macron et ses soutiens qui lui permettent, en particulier grâce à la « gauche », de perdurer lui et son gouvernement, de soutenir Netanyahou, de soutenir l’escalade guerrière en Ukraine et de s’attaquer aux droits de la population laborieuse en France.

C’est pourquoi nous saluons les millions de Russes et d’Ukrainiens qui ont dû s’exiler de leurs pays pour ne pas aller au front. De même, nous saluons les 100 000 soldats ukrainiens qui ont déserté et les nombreux soldats russes – dont on ne connaît pas le nombre – qui ont également déserté.

Ce qui se passe à Gaza, mais aussi en Ukraine, est une expression du fait que le maintien de l’impérialisme conduit l’humanité à la barbarie. Les forces productives qui sont en stagnation doivent être libérées du carcan capitaliste. Il faut en finir avec la domination des forces productives par la minorité capitaliste. Elles doivent passer dans les mains d’un nouvel organisateur qui fasse progresser l’humanité, c’est-à-dire le socialisme.

Pour en finir avec la guerre et la barbarie, il faut en finir avec le capital. Comme le dit le programme de fondation de la IVe Internationale : « La tâche stratégique de la IVe Internationale ne consiste pas à réformer le capitalisme mais à le renverser. »

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