Palestine : « L’illusion des deux États est morte »

Nous publions ici la contribution d’Awad Abdelfattah, coordinateur de la Campagne pour un seul État démocratique, et ancien secrétaire général du parti palestinien Balad de 1997 à 2016, à la conférence « La Palestine de demain » organisée à Madrid les 7 et 8 novembre 2025.

Lors de la conférence « La Palestine de demain » organisée à Madrid.
Par Awad Abdelfattah
Publié le 4 décembre 2025
Temps de lecture : 6 minutes
Awad Abdelfattah, coordinateur de la Campagne pour un seul État démocratique.

Tout d’abord, qu’il me soit permis d’exprimer ma profonde gratitude pour ce rassemblement majeur organisé par l’Initiative pour un État démocratique unique (ODSI). Au sein de notre Campagne pour un État démocratique unique (ODSC), nous accueillons avec bonheur la naissance d’une autre organisation prometteuse plaidant pour un État unique, du fleuve à la mer.

Parler et œuvrer aujourd’hui pour la solution d’un État unique n’est pas chose aisée, car cette question douloureuse s’impose à nous : comment continuer à évoquer la coexistence, la démocratie et la communauté humaine avec une société qui commet un génocide sous les yeux du monde entier ? Ce n’est pas une figure rhétorique, mais bien un défi moral et politique majeur pour tous ceux qui défendent l’avènement d’un État démocratique unique en Palestine historique.

La guerre génocidaire que mène actuellement Israël à Gaza a révélé l’idéologie barbare du sionisme et ses pratiques exterminatrices. Elle a aussi dissipé toute illusion : jamais la coexistence sous domination coloniale ne saurait être juste ou égale. Pourtant, dans un paradoxe cruel, les terreurs de l’heure créent les conditions propices à repenser l’avenir – non sous le signe de la séparation ou du partage, mais dans une vision d’égalité radicale, de décolonisation et de libération partagée.

L’État démocratique unique n’est pas seulement une « solution » à un conflit ; il représente un projet de décolonisation – politique, moral et civilisationnel. Il offre la voie pour faire cesser l’agression et reconstruire la patrie, ainsi que le tissu social détruit par plus d’un siècle de colonisation sioniste. Notre défi n’est pas seulement de convaincre, mais d’organiser une force politique vivante capable de transformer la stratégie palestinienne et influencer le discours international. C’est là notre mission la plus ardue et la plus urgente.

Scène politique : obstacles et ouvertures

La guerre génocidaire sioniste n’est pas terminée ; elle change simplement de forme. Le régime israélien, malgré ses prouesses militaires dans la région et sa capacité à frapper à loisir en Palestine et dans les pays arabes voisins, ne considère pas avoir conclu le chapitre. Nous vivons ainsi une étape de guerre continue et interminable.

Cette guerre a accentué les contradictions au sein de la société israélienne et du système global qui la soutient. Au sein d’Israël, l’opinion publique juive s’est radicalisée, enivrée par le militarisme et la suprématie raciale. Le système politique s’effondre pour donner lieu à une formation ouvertement fasciste, ne dissimulant plus ses visées génocidaires.

Du côté palestinien, l’unité dans la douleur et la résistance, de Gaza à la Cisjordanie, de Jérusalem aux territoires de 1948, a rallumé une conscience collective dépassant les divisions artificielles imposées par le régime d’Oslo.

Mais, hélas, cette unité n’a pas suffi à unifier le mouvement national palestinien afin de capitaliser sur la résistance légendaire et la solidarité mondiale massive.

Un autre obstacle majeur réside dans l’approfondissement de l’alliance entre les régimes arabes et le régime sioniste génocidaire. Mus par la crainte des soulèvements populaires, des intérêts économiques et la pression occidentale, ces régimes normalisent avec Israël sous le prétexte fallacieux de « soutien à la paix » ou de « relance de la solution à deux États ». En réalité, ils offrent une couverture politique à la guerre continue d’Israël, rompent son isolement régional et affaiblissent davantage la dynamique de libération palestinienne. L’élargissement potentiel de la normalisation entre pays arabes et Israël constitue une menace stratégique grave, qui requiert une réponse palestinienne et populaire arabe claire, ancrée dans l’esprit décolonial et démocratique d’un État unique.

À l’échelle régionale et internationale, la situation demeure contrastée. Les gouvernements occidentaux restent complices du génocide, mais l’opinion publique évolue de façon spectaculaire. Dans les universités, les syndicats, les mouvements sociaux, une conscience mondiale nouvelle émerge : le sionisme est un racisme et un apartheid incompatibles avec la démocratie. Cette brèche est cruciale pour le projet d’État unique – à condition de transformer cette indignation morale en mobilisation politique organisée.

Repositionnement stratégique : de la réaction à l’initiative

Le premier pas pratique est de sortir du réflexe réactif pour passer à l’initiative. Depuis des décennies, la politique palestinienne se borne à réagir – à la violence israélienne, à l’occupation ou aux pièges diplomatiques, tout en s’accrochant à l’illusion mortelle de la solution à deux États. Le mouvement pour un État unique doit rompre ce cycle, en portant un projet positif et proactif pour la décolonisation et la démocratisation.

Cela exige de concevoir le projet d’État unique non comme un simple résultat (« un État pour tous »), mais comme un processus à entamer dès maintenant – par la résistance populaire, les campagnes, les alliances et l’éducation qui érodent la légitimité du sionisme et mettent en avant des alternatives démocratiques exemplaires. Il nous faut créer le langage politique, les outils organisationnels et les pratiques sociales qui incarnent l’avenir que nous visons.

Reconstruire le projet de libération palestinienne

Le déclin du mouvement national palestinien post-Oslo, et la fragmentation entre les différentes communautés, rendent urgent de rebâtir le projet national palestinien. Le projet d’État unique doit être un espace de réunification – intellectuelle, morale et organisationnelle.

Parmi les Palestiniens d’Israël, soumis à une répression sans précédent, émerge une prise de conscience croissante : ils ne sont pas une minorité dans une démocratie, mais partie intégrante d’un peuple colonisé vivant sous l’apartheid.

Leur rôle peut être clé pour relier la lutte à l’intérieur de la ligne verte au mouvement de libération plus large, exposant les mécanismes internes du colonialisme israélien – de la confiscation des terres à la criminalité organisée – comme instruments de domination. Mais d’immenses obstacles objectifs ralentiront leur transition, d’une citoyenneté coloniale à une participation égalitaire dans un État décolonisé.

Reconnecter Gaza, la Cisjordanie, Jérusalem, les territoires de 1948, la diaspora et les camps de réfugiés dans une même structure politique suppose un dépassement des factions. Cela requiert d’examiner en profondeur les conditions particulières à chaque composante et d’y répondre selon leurs besoins immédiats.

La Campagne pour un seul État en Palestine et l’Initiative pour un seul État hors du pays doivent renforcer leur coordination, pour forger un réseau mondial reliant militants, universitaires et communautés acquis à cette vision.

Construire des alliances et élargir la base sociale

Le projet d’État unique ne peut rester un discours intellectuel ; il doit s’incarner comme mouvement social. Cela suppose d’élargir sa base parmi les travailleurs, les jeunes, les femmes et les groupes marginalisés – à commencer par ceux affectés par le colonialisme et le néolibéralisme. Le message doit relier la libération à la justice sociale, à l’égalité et au renouvellement écologique.

Il est tout aussi essentiel de bâtir des ponts avec les juifs antisionistes – en Palestine ou ailleurs – qui savent que libération palestinienne et décolonisation juive sont indissociables. La tâche n’est pas de convaincre la majorité israélienne, largement complice du génocide, mais de cultiver une minorité principielle, prête à rejeter le sionisme et à rallier la lutte pour un avenir démocratique.

Sur le plan international, il faut des alliances avec les mouvements indigènes, antiracistes, décoloniaux. La cause palestinienne est de plus en plus perçue comme partie intégrante d’une lutte mondiale contre le capitalisme racial et l’empire. La vision d’État unique offre un cadre fédérateur pour relier ces luttes, en ancrant la solidarité dans un programme politique concret plutôt qu’un simple symbole.

Étapes institutionnelles et intellectuelles

Le progrès pratique requiert une infrastructure institutionnelle. La campagne ODSC et l’initiative ODSI, avec d’autres groupes et individus, devraient s’employer à :

– élaborer un programme politique unifié, définissant clairement les étapes transitoires vers un État unique : principes constitutionnels, droit au retour, mécanismes de justice et de réconciliation, modèles de gouvernance démocratique ;

– créer des centres de recherche et de documentation pour produire des connaissances défiant les narratifs sionistes et soutenant les bases morales, juridiques et politiques du projet d’État unique ;

– développer des outils éducatifs – curricula, ateliers, contenus numériques – destinés à la jeunesse palestinienne, pour faire de la libération partagée un élément incontournable de la conscience nationale ;

– coordonner à l’échelle régionale et internationale par des conférences, partenariats et actions médiatiques, afin d’unifier le message et légitimer la vision ;

– proposer une vision économique et sociale pour la reconstruction post-libération – garantissant égalité, durabilité et guérison de la société et des terres ;

– doter le projet d’un forum permanent de réflexion – réunissant intellectuels, militants et penseurs palestiniens et internationaux – chargé de débattre, anticiper et répondre aux questions complexes liées à la décolonisation et à la reconstruction. Ce forum produirait aussi des notes de position sur les principaux développements, ainsi que des analyses conceptuelles pour affiner les fondements intellectuels de la vision d’État unique.

Vers un mouvement politique de libération et d’égalité

Le projet d’État unique n’est pas seulement une solution, mais une trajectoire – et pour cela, une feuille de route collective s’impose. Le chemin sera long, mais l’histoire bascule.

L’illusion des deux États est morte. Le génocide à Gaza, dans son horreur, a révélé la faillite de l’ordre international qui garantissait l’impunité israélienne.

Émerge un horizon moral et politique nouveau, liant la libération palestinienne à une exigence globale de justice.

Il nous appartient de transformer la douleur en force, la ténacité palestinienne en organisation, la mémoire en une vision d’avenir. L’État démocratique unique n’est pas un rêve abstrait ; il est la seule voie réaliste, alliant dimension morale et politique du combat.

Notre mission, désormais, est de faire de cette vision un mouvement réel – enraciné dans le peuple, guidé par les principes d’égalité et de décolonisation, ouvert à tous ceux qui rejettent la suprématie et la domination. Ce n’est qu’ainsi que nous pourrons honorer les sacrifices de Gaza et de la Palestine entière, et commencer à bâtir un futur où la vie – et non la mort – définit la terre entre le fleuve et la mer.