« L’idée qui effraie Israël… »

Une contribution de Mohammed Fawzi Aghbaria, membre de la Campagne pour un seul État démocratique en Palestine (One Democratic State Campaign).

Manifestation à Milan, le 29 novembre, à l’occasion de la journée internationale pour la Palestine (photo AFP).
Par Mohammed Fawzi Aghbaria
Publié le 21 décembre 2025
Temps de lecture : 4 minutes

Adopter le projet d’un État démocratique unique, c’est passer de la gestion du conflit à son démantèlement, et des compromis fragiles à un projet libérateur qui redéfinit les relations entre les êtres humains sur la base d’un partenariat total en droits, en ressources et en avenir commun.

La cause palestinienne traverse aujourd’hui un tournant majeur dans la manière dont on l’interprète politiquement et dont on imagine son avenir. Il est désormais évident que la solution à deux États, au cœur du discours international depuis trente ans, ne peut plus servir de cadre viable ni même à un règlement du conflit.

Sur le terrain, le contexte s’est métamorphosé : expansion coloniale sans précédent, politique d’annexion rampante, morcellement du territoire palestinien par le mur et les check-points, et dérive complète de la scène politique israélienne vers une droite religieuse-nationaliste qui nie toute reconnaissance des droits nationaux palestiniens.

Pendant ce temps, la communauté internationale continue de répéter le mantra des « deux États » comme une formule magique, alors qu’en pratique, il ne sert plus qu’à administrer le conflit et différer ses explosions, sans remettre en cause l’architecture coloniale héritée de 1948.

L’échec de cette solution n’est pas accidentel : il découle d’une conception politique structurellement biaisée, conçue dès l’origine pour ajourner les sujets essentiels tout en maintenant la mainmise israélienne sur la terre et les ressources. Depuis Oslo, la colonisation s’est accélérée, l’économie palestinienne s’est rendue plus dépendante, et Gaza a été isolée selon une ingénierie de contrôle destinée à fragmenter le peuple palestinien en entités séparées sous différents régimes d’oppression.

Parallèlement, l’opinion publique israélienne est passée du soutien conditionnel à la création d’un État palestinien à un rejet pur et simple du principe même de partage. Quant aux acteurs internationaux, ils se sont résignés à gérer le statu quo, comme s’il s’agissait du moindre mal.

Réinscrire la question palestinienne dans son essence

Face à cet horizon bloqué, le projet d’un seul État démocratique en Palestine historique s’impose non pas comme prolongement du présent, mais comme rupture.

Il s’agit d’un projet politique radical qui vise à démanteler la structure coloniale fondatrice de l’État d’Israël et à rebâtir un système unique fondé sur l’égalité et les droits humains universels.

Cette vision n’est ni un compromis ni une adaptation pragmatique à la réalité actuelle : elle en est l’antithèse.

Elle réinscrit la question palestinienne dans son essence – celle d’une lutte de libération contre la colonisation, et non d’un simple différend territorial à régler par des frontières nouvelles. Elle propose de repenser la Palestine comme unité politique et sociale refondée sur la citoyenneté égale et la justice historique, plutôt que sur les privilèges ethniques ou la supériorité nationale.

La distinction entre « État démocratique unique » et « annexion » ou « autonomie élargie » prônée par les gouvernements israéliens est fondamentale : l’annexion n’est qu’une extension du contrôle colonial sous un autre nom, tandis que l’État démocratique unique en constitue le renversement. Le premier consolide l’oppression, le second y met fin. Il suppose un cadre constitutionnel garantissant l’égalité, protégeant le pluralisme et refondant la relation entre Palestiniens et Israéliens hors de toute hiérarchie raciale.

Loin d’une utopie, ce projet s’enracine dans l’expérience concrète d’autres transitions : l’Afrique du Sud a mis fin à l’apartheid non par la séparation, mais par la reconfiguration d’un seul État ; l’Irlande du Nord a trouvé la paix non dans la division, mais dans la construction d’un espace politique commun.

Ces exemples n’offrent pas de modèle à copier, mais ils démontrent qu’un conflit fondé sur l’inégalité ne se résout pas par le tracé de lignes, mais par la refondation du système politique lui-même.

C’est dans cette perspective qu’émerge la question centrale de la justice de la transition, condition essentielle d’une renaissance politique : le droit au retour, la restitution ou la compensation des biens, le démantèlement des réseaux de domination économique, la création d’institutions civiles non discriminatoires et la protection constitutionnelle des minorités.

Cette justice n’est pas seulement juridique mais collective : elle vise à restaurer la confiance et à rebâtir un avenir partagé, libéré de la peur et de l’exclusion.

En parallèle, un tournant s’opère dans la conscience palestinienne, en particulier chez les jeunes générations, qui dépassent désormais le langage de la partition. Ils vivent un même système d’oppression et cherchent une issue fondée sur l’unité et la dignité.

Le mouvement de solidarité mondiale – des campus aux syndicats, des organisations antiracistes aux mouvements décoloniaux – renforce cette approche globale fondée sur la justice plutôt que sur les demi-mesures.

Ironiquement, la radicalisation de la droite israélienne accélère encore ce basculement : à mesure que le projet sioniste dévoile sa logique de suprématie ethnique, grandit la conviction que l’alternative n’est pas un mini-État palestinien, mais une démocratie véritable abolissant ce privilège.

L’adoption du projet d’un seul État démocratique marque le passage d’une simple gestion du conflit à une démarche visant à en déconstruire les structures profondes. Elle substitue aux compromis précaires un projet de libération fondé sur la redéfinition des rapports entre les peuples, dans un cadre d’égalité pleine et entière en droits, en ressources et en perspectives d’avenir.

Dans une conjoncture historique où les crises s’intensifient et où la violence coloniale atteint des sommets, envisager sérieusement ce projet n’est plus une option idéologique, mais une exigence politique et morale.

Il ouvre pour la Palestine un horizon fondé sur la justice plutôt que sur le partage, sur l’égalité plutôt que sur les privilèges, et sur la coexistence plutôt que sur la domination. Ce choix, bien que difficile, constitue la seule voie réaliste vers un avenir où la dignité humaine sera garantie et où la Palestine sera reconstruite comme un espace national juste et inclusif pour l’ensemble de ses habitants.

Traduction de l’arabe depuis le site www.arab48.com (14 décembre 2025)