Dr Mustafa Barghouti : « Israël a échoué à atteindre ses objectifs à Gaza »
Nous avons rencontré le Dr Mustafa Barghouti dans son bureau au local de la Palestinian Medical Relief Society (Secours médical palestinien – PMRS), à Ramallah.
- Actualité internationale, Palestine

Le Dr Mustafa Barghouti est une figure marquante de la révolution palestinienne depuis plusieurs dizaines d’années. Il fonde en 2002 l’Initiative nationale palestinienne, qu’il dirige toujours. Dans les années 1970, il participe à la direction du mouvement étudiant dans les territoires occupés, puis, après ses études en Europe, rejoint la direction de la lutte nationale en Cisjordanie, à Gaza et à Jérusalem occupée. En 1979, il participe à la mise en œuvre de l’aide médicale palestinienne pour bâtir un système de santé indépendant, avant de diriger, de 1989 à 2000, un institut de recherche en politiques sanitaires et de développement. Membre de l’équipe des négociations de Madrid qui préparent les accords d’Oslo, il démissionne en 1993, tout en développant des programmes pour les Palestiniens expulsés du Golfe et pour les personnes handicapées. Candidat à l’élection de la présidence de l’Autorité palestinienne en 2005, il arrive deuxième derrière Mahmoud Abbas. Il est élu député en 2006, et joue un rôle central dans la promotion de la résistance populaire contre le mur de séparation. Ministre de l’Information du gouvernement d’union nationale en 2007, il contribue aussi à mettre en place un système d’information destiné à contrer la propagande israélienne. Partisan déclaré de la résistance populaire, actif dans les flottilles vers Gaza et le mouvement BDS, il a été blessé et arrêté à plusieurs reprises. Il siège aujourd’hui dans plusieurs conseils d’administration universitaires et associatifs, tout en poursuivant ses responsabilités à la tête de l’Initiative nationale et son rôle dans la vie politique palestinienne. |
Nous avons rencontré le Dr Mustafa Barghouti dans son bureau à l’intérieur du local de la Palestinian Medical Relief Society (secours médical palestinien – PMRS), à Ramallah. La PMRS est la plus grande association palestinienne indépendante dans le domaine de l’aide médicale aux Palestiniens de Cisjordanie, de la bande de Gaza et de Jérusalem.
Quelle est votre appréciation au sujet de la cause et de la lutte palestinienne, et votre vision de l’avenir après la guerre contre Gaza ?
Je tiens tout d’abord à souligner que l’armée israélienne a demandé à notre équipe médicale à Gaza d’évacuer notre siège de sept étages, puis a bombardé le bâtiment jusqu’à le réduire en poussière. À cela s’ajoute le bombardement de notre centre médical dans le camp de Jabaliya, mais nous l’avons reconstruit et continuons à y travailler. Dans la bande de Gaza, nous avons 80 équipes médicales qui fournissent des services médicaux à 200 000 Palestiniens chaque mois, sans compter les services médicaux dans les camps de réfugiés et les villages palestiniens de Cisjordanie.
Ce qui se passe actuellement en Cisjordanie, dans la bande de Gaza et dans toute la Palestine historique n’est pas différent de ce qui s’est passé lors de la Nakba de 1948. Israël tente aujourd’hui de reproduire ce qu’il a fait en 1948, mais en utilisant des méthodes plus brutales et plus sanglantes.
Non seulement la guerre génocidaire menée à Gaza est bien pire et plus désastreuse que ce qui s’est passé en 1948, mais aussi le recours à des colons terroristes criminels israéliens pour mener des attaques contre les communautés palestiniennes de Cisjordanie se mène d’une manière qui imite et rappelle les actions du groupe Stern, de la Haganah, de l’Irgoun et d’autres groupes terroristes qui ont été utilisés pour imposer le déplacement des Palestiniens et le nettoyage ethnique en 1948.
Aujourd’hui, il y a 7,3 millions de Palestiniens en Palestine historique et plus de 7 millions de réfugiés, tandis que le nombre de Juifs en Palestine est d’environ 7,1 millions en Israël. Cela signifie que les Palestiniens sont majoritaires, ce qui suscite l’inquiétude et la crainte du mouvement sioniste. Pourquoi ? Parce que c’est l’un des signes de l’effondrement du projet sioniste en Palestine, et que leur projet d’expulser les gens de leurs terres et de les déporter a échoué. Les Palestiniens sont toujours sur leurs terres, ils résistent et mettent au monde des enfants qui formeront une génération résistante aux projets de colonisation et de déportation de leur patrie.
Selon moi, la bataille et la lutte à Gaza, en Cisjordanie et dans toute la Palestine historique sont une seule et même bataille et ont un seul et même destin. Nous vivons actuellement une phase où nous devons assurer notre survie sur la terre palestinienne. Si nous restons et résistons, leur projet échouera.
Cette phase de la lutte palestinienne est donc une phase de résistance et de survie sur notre terre, et de défaite du projet sioniste en Palestine. Israël a construit jusqu’à présent 500 colonies en Cisjordanie, et au cours des deux dernières années, 23 nouvelles colonies ont été construites. Plus de 100 nouveaux avant-postes sont en cours de développement et seront reliés aux infrastructures. Le ministre des Finances Smotrich a pris une nouvelle décision visant à construire 19 nouvelles colonies. Nous ne parlons pas ici d’un gouvernement colonialiste raciste, mais d’un gouvernement fasciste et raciste qui veut imposer le projet sioniste par la force, la guerre et le transfert. Face à cela, les Palestiniens font preuve d’une force et d’un courage exceptionnels dans leur résistance et leur lutte contre ce projet colonialiste. C’est pourquoi je répète que le combat et la lutte en Palestine sont menés pour la survie et pour l’avenir meilleur que nous voulons pour nos générations futures.
Que répondez-vous à ceux qui appellent à une solution à deux États et aux gouvernements européens qui reconnaissent l’État palestinien ?
Il est important d’adresser un message à ceux qui appellent à une solution à deux États, ainsi qu’à ceux qui parlent de reconnaître l’État palestinien ! Cela ne signifie rien si ces gouvernements n’imposent pas de sanctions à Israël.
Que signifie reconnaître l’État palestinien alors que, d’un autre côté, ils fournissent à Israël des armes pour tuer notre peuple à Gaza ? Cela signifie en fait que, même sur le plan politique, cela met fin à la solution à deux États.
Je pense qu’avec la situation actuelle, Israël pourrait détruire le potentiel d’un État palestinien en Cisjordanie et dans la bande de Gaza. En fait, ils l’ont déjà détruit. Mais cela ne signifie pas qu’ils ont détruit notre présence, ni nos aspirations, ni notre détermination à obtenir la liberté.
S’ils tuent la solution à deux États comme ils l’appellent, la seule solution qui restera sera celle d’un État démocratique sur le territoire de la Palestine, toute la Palestine, avec des droits égaux et des chances égales pour tous. Et ils maintiendront, je le sais, pendant longtemps le système d’apartheid. C’est pourquoi notre lutte vise également à faire tomber le système d’apartheid.
Mais si vous voulez vraiment parler de l’avenir, un avenir de liberté, de respect, de dignité, de respect des droits humains, cela ne peut se faire sans éliminer tout le projet colonialiste.
Ce projet doit prendre fin. Ce n’est qu’alors que nous pourrons parler d’égalité et de liberté pour tous. En attendant, nous devons rester. En attendant, la persévérance est le mot d’ordre.
Et en attendant, nous devons aider notre peuple à Gaza à rester. Nous devons insister pour que le passage de Rafah soit ouvert dans les deux sens afin que les personnes qui veulent revenir puissent le faire. Et nous devons aider toutes les communautés de Cisjordanie à rester fermes face à toutes ces attaques des colons.
Je suis optimiste quant à l’avenir. Je pense que ce sont eux qui devraient être pessimistes, pas nous. Et je suis tout à fait d’accord sur le fait que notre plus grand ennemi, le plus grand ennemi des Palestiniens, n’est pas Israël ou le mouvement sioniste. Notre plus grand ennemi, c’est le sentiment de dépression et de désespoir. Ils veulent que nous nous sentions désespérés afin de pouvoir nous briser. Et si nous restons optimistes quant à l’avenir, en particulier la jeune génération, nous vaincrons.
Que diriez-vous aux peuples du monde qui sont descendus dans la rue pour manifester leur solidarité avec Gaza et la Palestine ?
Avant tout, nous remercions tous ceux qui se sont levés à nos côtés. Et ce mouvement international de solidarité a été la principale raison pour laquelle Trump a dû intervenir et mettre fin à la guerre. Comme il l’a dit à la Knesset, il est venu pour aider Israël, pour sauver Israël de l’isolement. Qui a créé cet isolement ? C’est ce merveilleux mouvement international de solidarité. Mais le message est qu’il ne doit pas s’arrêter. Il ne doit pas décliner.
Pour changer notre situation d’oppression, de souffrance, de discrimination, nous devons changer l’équilibre des pouvoirs. Et les deux forces dont nous disposons pour changer l’équilibre des pouvoirs sont premièrement notre détermination et notre résilience, et le mouvement international.
Nous leur demandons donc de renforcer et même d’accroître leur solidarité. Car c’est le facteur le plus important pour mettre fin aux efforts continus d’Israël pour mener à bien son nettoyage ethnique. Et il est très important de mentionner, comme me l’ont dit mes amis dans plusieurs pays, que le nombre de personnes qui ont participé à la solidarité avec la Palestine pendant la guerre contre Gaza, la guerre génocidaire contre Gaza, est plus important que dans tout autre mouvement de solidarité précédent.
J’étais en Afrique du Sud, et on m’a dit que même dans le cas de l’Afrique du Sud, pendant la période la plus intense de la lutte contre l’apartheid, on n’avait jamais vu un tel niveau d’engagement de la part d’autant de personnes à travers le monde. Le nombre de personnes qui ont participé aux manifestations de solidarité avec les Palestiniens s’élèverait à un milliard. C’est sans précédent. Et c’est irréversible. On ne peut pas revenir en arrière.
Et cela ne concernait pas seulement ceux qui sont traditionnellement solidaires des Palestiniens. Le mouvement était si vaste, en particulier parmi les jeunes, qu’une majorité des jeunes démocrates soutiennent désormais la Palestine aux États-Unis. À tel point que plus de 37 % des jeunes républicains exigent que les États-Unis cessent de fournir des armes à Israël. À tel point que 40 % des jeunes Juifs américains soutiennent désormais la Palestine. Il s’agit d’un changement historique, et j’espère que les différents dirigeants palestiniens seront à la hauteur de ce niveau de solidarité.
Pensez-vous qu’ils ont atteint leurs objectifs dans cette guerre ?
Non. Ils ont échoué. Ils n’ont pas pu atteindre leurs objectifs. Ils n’ont pas réussi à détruire la résistance, la résistance palestinienne. Ils n’ont pas réussi à imposer leur contrôle total. Ils n’ont pas réussi à ramener de force les prisonniers israéliens. Ils ont dû entamer des négociations. Et enfin, le plus important, ils n’ont pas réussi à mener à bien le nettoyage ethnique. Et nous ne devons pas leur permettre de mener à bien ce nettoyage ethnique maintenant qu’ils ont échoué pendant la guerre.
