Le point de vue d’un journaliste palestinien sur la situation en Cisjordanie

Interview de Mohammed Rajoub, journaliste palestinien basé à Ramallah, spécialisé dans le domaine de la couverture médiatique, des questions politiques et économiques liées au conflit d’Israël avec les territoires palestiniens occupés.

Des militaires israéliens protègent des colons qui détruisent un champ d'olivier, dans le village de Karyut, au sud de la ville de Naplouse, en Cisjordanie, le 8 décembre 2025.
Par Par nos correspondants en Palestine
Publié le 22 janvier 2026
Temps de lecture : 4 minutes

Vous avez publié un article dans le dernier numéro de la revue JPS (Jordan Politics and Society Magazine) où vous expliquez que la situation actuelle en Cisjordanie et l’intensification de la colonisation, ont sapé la capacité de mobilisation et d’organisation du peuple palestinien, malgré près de 60 ans de résistance à l’occupation. Cependant, de nombreux commentateurs, y compris israéliens, envisagent la possibilité d’une nouvelle Intifada. Pouvez-vous nous éclairer sur ce point ?

Mohammed Rajoub. (DR)

Mohammed Rajoub : Si l’on se base sur les circonstances objectives, tous les facteurs susceptibles de déclencher une nouvelle intifada dans les territoires occupés de Cisjordanie sont déjà présents et ne cessent de s’amplifier. Mais il existe d’autres facteurs, notamment les circonstances qui ont suivi le 7 octobre, la brutalité israélienne et l’usage excessif et incontrôlé de la force contre les civils palestiniens. Cette situation a remis en question les calculs des acteurs de la société palestinienne et les mécanismes de gestion du conflit à ce stade, alors que l’extrême droite israélienne gouverne Israël et recourt à la violence contre les Palestiniens sans aucune retenue.

Les Palestiniens calculent donc leur réaction face aux pratiques de l’occupation et des colons dans les territoires palestiniens et renoncent à toute manifestation susceptible d’être exploitée par l’armée et le gouvernement israéliens pour réprimer les Palestiniens.

Bien sûr, ce débat n’a pas trait à la légitimité de la lutte du peuple palestinien contre l’occupation sous toutes ses formes, mais à la méthode la plus efficace et la moins coûteuse à ce stade historique dangereux où le peuple palestinien est confronté à des dangers existentiels, alors que certains ministres du gouvernement israélien déclarent ouvertement que leur objectif est de déporter les Palestiniens et de les expulser de leurs terres.

Dans votre article, vous évoquez la recherche obsessionnelle de la « dissuasion » en Cisjordanie, qui traduit pour vous une crainte structurelle d’une explosion incontrôlable de la part des autorités israéliennes. Cela illustre la contradiction entre un sentiment de puissance fondé sur la maîtrise totale des technologies de surveillance et un sentiment d’insécurité chronique et permanente chez les partisans du système colonial. Pouvez-vous développer votre analyse de la société israélienne actuelle ?

J’explique dans l’article que j’ai écrit qu’il y a une situation de dissuasion et une situation d’euphorie israélienne due à la force imposée en Cisjordanie, avec la baisse des activités armées de résistance à la colonisation israélienne en Cisjordanie, qui est l’œuvre de l’armée d’occupation israélienne.

Il y a effectivement une baisse spectaculaire des activités armées et une forte diminution du nombre d’opérations menées par les activistes palestiniens contre l’occupation israélienne. Israël a profité de cette situation pour exercer une pression supplémentaire sur les Palestiniens, estimant qu’il n’y aurait aucune réaction à cette pression et à ces pratiques consistant à expulser les réfugiés de leurs camps dans le nord de la Cisjordanie, à expulser les communautés bédouines pastorales et à les remplacer par des colons, ainsi qu’à ériger des barrages, à étrangler l’économie, à empêcher les travailleurs d’accéder à leur lieu de travail et à confisquer les fonds de l’Autorité palestinienne, ainsi que d’autres incursions quotidiennes de l’armée israélienne dans les quartiers résidentiels et les villes palestiniennes.

Alors que les opérations palestiniennes et la résistance armée palestinienne reculent considérablement, les incursions de l’armée israélienne se multiplient, ce qui témoigne de l’euphorie israélienne face à la dissuasion obtenue en Cisjordanie.

Mais cela crée une situation précaire, à mon avis, dans le sens où la conséquence naturelle de la pression exercée est une explosion à terme, même si les Palestiniens ne le souhaitent pas, car ce sera la conséquence naturelle de toutes ces pressions.

L’ensemble des articles et analyses publiés dans la revue aborde les conséquences de la colonisation israélienne sur la société palestinienne, la société jordanienne et l’ordre régional. La colonisation a plongé l’Autorité palestinienne, décrite comme un système de contrôle des Palestiniens au service de la puissance coloniale, dans une corruption généralisée. Dans ce contexte, comment les Palestiniens envisagent-ils leur avenir ?

En effet, la répression israélienne sans précédent, le génocide à Gaza et le nettoyage ethnique évident en Cisjordanie ont provoqué un certain sentiment de frustration parmi les Palestiniens et de déception vis-à-vis de la communauté internationale, qui s’est montrée incapable d’arrêter le génocide des civils dans la bande de Gaza et qui est aujourd’hui incapable de les sauver du froid extrême et de la famine et des maladies qui ont ravagé la société palestinienne dans la bande de Gaza.

La communauté internationale reste également spectatrice du nettoyage ethnique en cours en Cisjordanie. Les Palestiniens se sentent sans véritables alliés, alors qu’Israël bénéficie du soutien illimité des États-Unis et des pays d’Europe occidentale. Il y a également une absence d’action arabe commune et une absence de vision arabe commune, ce qui a contribué à marginaliser la cause palestinienne avant le 7 octobre, avant qu’elle ne revienne en force sur le devant de la scène après cette date.

Mais les sentiments sont mitigés : d’un côté, les gouvernements continuent de soutenir le régime colonial israélien, et de l’autre, une nouvelle génération hostile à la politique d’Israël est en train de grandir en Europe et aux États-Unis. Cette génération accédera-t-elle rapidement aux leviers du pouvoir ? La question reste ouverte, même si l’on peut espérer que le monde change et change rapidement, comme en témoigne l’élection du nouveau maire de New York, Zohran Mamdani, connu pour ses positions contre le génocide, et qui l’a déclaré en présence du président Trump à la Maison Blanche. C’est un signe que le monde change et que la souffrance qui a eu lieu à Gaza a des répercussions à long terme dans le monde. Mais pour l’instant, il y a effectivement un sentiment de frustration chez les Palestiniens, frustrés par leur système politique et par les actions décevantes de l’Autorité palestinienne, qui ne sont pas à la hauteur des événements qu’ils vivent et qui sont en réalité le prolongement de la faiblesse du système officiel arabe.

Malgré cette image quelque peu décourageante, la réalité montre qu’Israël, malgré le génocide et l’usage excessif de la force dans la bande de Gaza, ainsi que ce qui s’est passé avec des pays de la région comme le Liban, la Syrie et d’autres, après avoir tué et blessé environ 10 % de la population de la bande de Gaza, n’a pas réussi à chasser le peuple palestinien de sa terre, qui reste donc sur place. Par conséquent, le projet de la droite israélienne, qui repose essentiellement sur le déplacement des Palestiniens de l’ouest du Jourdain vers l’est de la Cisjordanie, c’est-à-dire en Jordanie, et de la bande de Gaza vers le Sinaï égyptien, a jusqu’à présent échoué.

Ramallah, le 12 janvier 2025