« Comment l’État raciste fabrique des “sans-papiers” sans droits »

« En 2023, six semaines ont été nécessaires pour que le dossier de mon épouse soit examiné ! Et la situation s'est depuis encore dégradée » : témoignage d’un de nos lecteurs.

Par Témoignage
Publié le 3 mars 2026
Temps de lecture : 3 minutes

« Je suis de nationalité française. Mon épouse est ressortissante d’un pays hors Union européenne et vit en France depuis bientôt dix ans. Jusqu’en novembre 2025, elle était titulaire d’un titre de séjour au titre du regroupement familial, après avoir été étudiante plusieurs années.

Malgré la lourdeur des démarches, elle ne s’était jamais retrouvée en situation irrégulière. Les renouvellements s’effectuaient à la sous-préfecture de l’arrondissement. Le dossier était examiné sur place et nous repartions le jour même avec un récépissé, lui permettant de continuer à travailler et de circuler librement dans l’espace Schengen.

Depuis 2023, les procédures sont entièrement dématérialisées. En théorie, le système offre une certaine simplicité, mais en pratique l’absence de délai garanti pour l’instruction des dossiers, et, surtout, pour la délivrance du récépissé, a profondément fragilisé les demandeurs.

En 2023, six semaines ont été nécessaires pour que son dossier soit examiné ! Mon épouse s’est retrouvée quatre semaines en situation irrégulière, ce qui nous a contraints à annuler un voyage familial et à perdre 500 euros de billets non remboursables.

En 2025, la situation s’est encore dégradée. Le dossier de renouvellement, complet, a été déposé début août. Suite à de nombreuses relances, il a été examiné… à la mi-janvier 2026, plaçant une nouvelle fois mon épouse en situation irrégulière pendant sept semaines ! De plus, deux pièces déjà fournies ont été demandées de nouveau.

Les droits de mon épouse ont été renouvelés, mais uniquement jusqu’à mi-avril 2026 ! Notre séjour programmé dans sa famille a dû être annulé : nous n’avons pas osé acheter de billets en l’absence de stabilité administrative.

Cette précarité engendre une peur constante. Comment se déplacer, prendre le train, se rendre à un entretien d’embauche… sans craindre un contrôle d’identité ? Mon épouse se déplace avec un dossier complet, contenant notamment son titre de séjour expiré, la preuve du dépôt de son dossier et nos documents d’état civil.

Nous avons même anticipé des scénarios de contrôle afin qu’elle puisse présenter d’abord son permis de conduire, seule pièce ne révélant pas immédiatement sa situation administrative.

Elle cherche un emploi depuis longtemps et cumule les obstacles… Comme beaucoup, elle est confrontée au racisme et au sexisme. Elle est également surdiplômée : son master obtenu à l’étranger étant peu reconnu, elle a poursuivi ses études dans une université française et est titulaire d’un doctorat.

À ces difficultés s’ajoutent désormais des délais de renouvellement devenus dissuasifs. Un employeur a déjà invoqué sa nationalité étrangère pour la recaler, afin « d’éviter les problèmes de titre de séjour », alors même qu’elle était en règle. Plus récemment, une autre opportunité a échoué en raison de la courte durée de validité de ses droits.

Mariés depuis plus de quatre ans, nous avons récemment engagé une demande de naturalisation par déclaration, parallèlement à la demande de renouvellement du titre de séjour. La constitution du dossier s’est révélée éprouvante : mon épouse a dû se rendre à plusieurs reprises au consulat, en combinant train et métro, pour un coût d’environ 25 euros par déplacement. Ses parents, depuis leur pays d’origine, ont multiplié les démarches auprès des administrations locales, parcourant près de soixante kilomètres à chaque fois afin de réunir les documents exigés.

De mon côté, j’ai dû quitter mon travail pour me rendre en voiture dans la ville délivrant mon acte de naissance – un trajet d’environ une heure et demie (les délais postaux sont trop longs, et un courrier avait été perdu lors d’un envoi précédent). Le dossier complet a été envoyé à la préfecture par courrier recommandé, avec accusé de réception et numéro de suivi… Il nous a été indiqué que ce courrier avait été perdu. L’ensemble des documents a disparu !

Sans pouvoir l’affirmer, je soupçonne que les préfectures n’ouvrent plus systématiquement aux postiers et ne signent pas les réceptions, laissant des courriers sensibles sans traçabilité réelle. Un dépôt en main propre contre signature aurait évité cela, mais la préfecture n’offre pas cette option. Nous devrons donc tout recommencer lorsque mon épouse disposera d’un titre de séjour valide.

Nous recueillons aujourd’hui de nombreux témoignages de personnes confrontées à des situations similaires, dans différentes préfectures de France : des salariés qui perdent leur emploi ou bien sont suspendus, des mères de famille qui n’osent plus sortir de chez elles.

Comment ne pas voir, dans cette précarité administrative généralisée, le résultat d’une volonté politique ? Celle qui consiste à décourager, fragiliser et mettre de côté les travailleurs étrangers ainsi que celles et ceux qui souhaitent accéder à la nationalité française, alors même qu’il s’agit d’un droit.