Défense de la psychiatrie

Comment comprendre l’offensive contre la fondation Vallée (à Gentilly, dans le Val-de-Marne), établissement public de pédopsychiatrie ? La parole au docteur Marie-Hélène Doguet, psychiatre.

Rassemblement syndical devant la fondation Vallée à Gentilly (94), le 5 février (photo DR).
Par la rédaction d’IO
Publié le 11 avril 2026
Temps de lecture : 5 minutes

Peux-tu expliquer comment la psychiatrie en France est la cible de mesures gouvernementales et de campagne de lobbying qui visent à la dénigrer et la détruire ?

Marie-Hélène Doguet : On connaît la pénurie organisée méthodiquement depuis des dizaines d’années dans les structures publiques de soins psychiatriques en termes de lits, de places et de moyens humains alors que les souffrances psychiques, en particulier chez les jeunes et les adolescents, augmentent de façon alarmante.

Les listes d’attente de consultations s’allongent (six mois à deux ans), les passages aux urgences explosent (+ 21 % depuis 2020), les passages à l’acte se multiplient dans les services ainsi que les pratiques d’isolement et de contention. Autant de symptômes de la dégradation de la qualité des soins, et de l’obstacle à leur accès.

Il y a aussi les attaques permanentes contre les soins psychiques eux-mêmes. Les soins psychiques nécessitent la prise en compte de la parole singulière du patient et de sa famille, de son histoire, et une écoute appropriée par un professionnel dans un lien thérapeutique installé dans le temps – seules à même de répondre au patient.

Cette place de la parole est massivement dénigrée voire censurée par les politiques publiques au nom de la « science », des recherches en neurosciences appliquées à la psychiatrie et de la priorité à une « expertise » diagnostique standardisée. Ces recherches pour lesquelles plus de 20 milliards de dollars ont été dépensés aux États-Unis ces vingt dernières années, n’ont pourtant apporté aucun bénéfice aux prises en charge des patients !

C’est dans ce contexte que prospère en France la fondation FondaMental1Son budget en 2024 était de 10,8 millions d’euros dont 2,5 millions de subventions publiques. Elle a répondu en 2022 à un appel à projet France 2030, son projet PROPSY a été retenu pour un montant de 80 millions d’euros sur 5 ans. de droit privé, créée en 2007, qui prône une psychiatrie « de précision ». Cette fondation a de nombreux relais politiques au plus haut niveau de l’État, elle est soutenue par des compagnies pharmaceutiques2Janssen, Lilly, Otsuka, Lündbeck, Sanofi. et d’autres grandes entreprises3AXA, Groupe Dassault, LVMH, BNP Paribas.. Elle a une intense activité de lobbying tous azimuts. Elle pilote 54 « centres experts »4Ces « centres experts » spécialisés en « schizophrénie, troubles bipolaires, dépression résistante et autisme sans déficit intellectuel » proposent aux patients adressés des bilans sur deux jours à partir de questionnaires et interviews standardisés, de bilans cognitifs et neuropsychologiques, de bilans biologiques, dont les comptes rendus sont adressés au médecin traitant. FondaMental collabore aussi avec les groupes de cliniques Clariane (ex-Korian) et Emeis (ex-Orpea). Son activité « d’expertise » diagnostique lui permet de recueillir des masses de données à traiter par les big data en collaboration avec Dassault. hébergés dans des hôpitaux publics (CHU), financés sur leur budget, siphonnant des personnels et des jeunes psychiatres.

Son lobbying a abouti à une proposition de loi portée par le sénateur LR Alain Milon (qui a participé à la création de la fondation) visant à reconnaître la fondation FondaMental et les « centres experts » dans le Code de la santé publique. Face à la résistance des professionnels5Une pétition « Non au démantèlement de la psychiatrie publique » a recueilli en quelques jours plus de 27 000 signatures., toute référence à FondaMental a été retirée du texte mais persiste la reconnaissance des « centres de troisième recours » en psychiatrie. Comme le souligne justement le collectif Le Printemps de la psychiatrie, « expertiser n’est pas soigner » !

Vouloir détruire les soins psychiques « coûteux » en temps et en professionnels qualifiés, voilà la décision politique qui se cache derrière l’alibi de la « science » et la promotion effrénée de « l’expertise » et du « diagnostic de précision » comme fin en soi !

Comment comprendre l’offensive contre la fondation Vallée (à Gentilly, dans le Val-de-Marne), établissement public de pédopsychiatrie, frappée par la décision de l’ARS de fermer 50 lits d’hospitalisation au nom de « maltraitances » attribuées à la psychanalyse ?

La psychanalyse depuis l’après-guerre a structuré les soins psychiques en France et permis d’humaniser les hôpitaux psychiatriques ; de nombreux professionnels continuent de se référer à elle. La fondation Vallée s’inscrit dans cette histoire : dans les années 1950, elle a contribué à l’émergence de la pédopsychiatrie.

Sa nouvelle direction est proche de la fondation FondaMental et la fermeture brutale des quatre unités d’hospitalisation est un avertissement survenant dans un calendrier politique : l’inspection demandée par l’ARS et le délégué interministériel aux troubles du neurodéveloppement/autisme, Étienne Pot (voir encadré), la scandaleuse campagne de presse de dénigrement, ont été faites au lendemain du dépôt, le 16 novembre dernier, de l’amendement 159 au projet de loi de financement de la Sécurité sociale (PLFSS) proposant de supprimer la prise en charge par la Sécurité sociale des soins s’inspirant de la psychanalyse et de sa théorie. Cet amendement a été retiré face à l’indignation des professionnels et de leurs organisations.

Le 12 février 2026, paraissaient les nouvelles « Recommandations de bonnes pratiques » de la Haute autorité de santé (HAS) concernant l’autisme incluant la « non-recommandation » de la psychanalyse. Cinq jours plus tard, l’ARS rendait ses conclusions et fermait les 50 lits sans se soucier des 15 enfants encore présents, et déplaçant comme des pions 75 professionnels dans les services adultes du CHS Paul-Guiraud ! Ce sont bien les soins psychiques aux enfants qui sont attaqués – le prétexte de la contention est mensonger selon la CGT, et en plus attribuée à la psychanalyse !

Face à toutes ces attaques, une riposte d’ampleur est en train de s’organiser avec les psychiatres, les psychologues et les psychanalystes. Concernant la Fondation Vallée, solidarité totale avec les équipes soignantes qui méritent le respect, réouverture immédiate des unités d’hospitalisation !

La moitié des lits d’hôpitaux ont été supprimés en vingt ans

Selon les chiffres de la DREES, organisme gouvernemental, en 2025, on estime que depuis 2008 environ 50 % du nombre de lits d’hospitalisation complète et de places d’hospitalisation partielle ont disparu.

En 2024, il resterait en capacités d’accueil en hospitalisation respectivement 50 646 lits (hospitalisation complète) et 30 230 places (hospitalisation partielle).

Une récente mission parlementaire d’information sur la prise en charge des urgences psychiatrique (2024) souligne une réduction de près de 7 000 places de prises en charge à temps complet entre 2008 et 2020 avec la précision suivante : 8 800 lits en moins dans les hôpitaux publics, 1 600 lits en moins dans le secteur privé non lucratif, plus de 2000 places créées en ambulatoire (secteur public et secteur privé non lucratif) mais 3 700 places créées dans le secteur privé lucratif qui gère désormais 26 % des capacités avec une rentabilité proche de 9 %

Qui est Étienne Pot ?

Délégué interministériel à la stratégie nationale pour l’autisme et les TND (troubles neurodéveloppementaux) depuis le 8 novembre 2023, Étienne Pot est médecin de santé publique, spécialiste en addictologie.

Depuis 2016 jusqu’à sa nomination, il était conseiller scientifique au Haut conseil de l’assurance maladie ; il a siégé également comme expert au sein de la Haute autorité de santé (HAS) ainsi que dans la commission en charge du social et du médico-social. Depuis juillet 2023 il a été nommé directeur médical de la fondation John Bost (accompagnant 2 000 personnes handicapées).

Outre sa détestation publique pour la psychanalyse et son appel à des inspections surprises à charge des institutions psychiatriques, notons qu’il a créé une entreprise spécialisée en santé publique en 2019 (jusqu’à sa nomination), EPCARE, assurant des missions d’audit pour des institutions du secteur sanitaire et médico-social sur les sujets de « qualité » et de « recommandations de bonnes pratiques professionnelles ».