Réforme des retraites : tractations et marchandages, à qui profite le crime ?
« Suspension », « conférence de financement », « négociations formations politiques, syndicats et patronat »… Est-ce le rôle d’une organisation syndicale d’être la dernière chance du gouvernement et du président de la République qui tiennent sur une tête d’épingle ?
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Dans cinq pages très documentées, Le Parisien du 12 janvier lève le voile sur les coulisses du, selon ses propres termes, « grand marchandage » sur les retraites, à deux jours du discours de politique générale du nouveau Premier ministre d’Emmanuel Macron. A quelques semaines de la censure de son prédécesseur, l’enjeu est affiché : éviter la censure, durer tout en poursuivant une politique d’austérité toute entière tournée contre les travailleurs, la population et leurs droits.
On y apprend que depuis une semaine les rencontres officielles, officieuses, les coups de téléphone, avec les dirigeants du PS, du PC et d’EELV, mais aussi avec les dirigeants des confédérations syndicales, se multiplient pour arriver à ce but, sans abroger la réforme des retraites. Les barrières tombent, Catherine Vautrin, ancienne de la manif pour tous et ministre du Travail et de la Santé, devient une femme « simple, marrante et à l’écoute » pour l’ex-président du conseil national du PS Luc Broussy.
On apprend aussi que « la suspension » de la réforme des retraites, et non plus l’abrogation, serait « une piste qui fait son chemin depuis quelques jours à la tête du PS, et au sein de certains syndicats comme la CFDT et la CGT ».
Et sur cette stratégie, il n’y a pas une feuille de papier à cigarette entre le président de la République et Bayrou, son soutien de la première heure. Le Journal du Dimanche du même jour indique, éléments à l’appui, que c’est Macron qui est « à la baguette » et bien décidé de le voir rester à son poste coûte que coûte, à l’inverse de ce que pense une majorité de la population. « Le gouvernement doit nous aider à l’aider », implore même un dirigeant du PS, se vautrant dans la veulerie
Scandalisés, interloqués, inquiets, les militants qui ont organisé la mobilisation de millions contre la réforme des retraites et qui ont assuré la victoire des candidats du Nouveau Front populaire qui portaient l’exigence de son abrogation, s’interrogent : « Qu’est ce qui a changé pour qu’un gouvernement, constitué sur le même socle que le précédent, et toujours avec la bienveillance du Rassemblement National, doive faire l’objet de tant d’égards ? »
Une crise politique sans précédent
Il faut regarder quelques semaines en arrière pour comprendre cet affolement. Depuis que la Ve République est née, en 1958, ce que la deuxième fois qu’un gouvernement tombe suite à une motion de censure (la première fois, c’était il y a plus de 62 ans). Et pour cause : ces institutions concentrent tout le pouvoir aux mains de l’exécutif et du président. De Gaulle n’ayant pu aller à l’époque jusqu’au bout de cette logique, il a dû concéder formellement un Parlement « godillot ».
C’est donc une crise politique sans précédent qui s’est ouverte avec la censure et qui les terrorise tous pour une bonne et simple raison, il existe dans ce pays une force politique qui veut rester fidèle à son mandat, et qui affiche son opposition à ces institutions, c’est la France Insoumise.
Quand l’ancien Premier ministre socialiste Lionel Jospin estime que les socialistes, communistes et écologistes, doivent « rester dans l’opposition » mais qu’il faut « qu’ils contribuent à ce que le gouvernement dure », La France Insoumise reste campée sur les exigences vitales qui ont fait la victoire du 7 juillet dernier.
Tirant les conséquences du refus de nommer la première ministre du NFP, elle combat pour la censure du gouvernement et la destitution du président. Et c’est grâce à cette opiniâtreté que PS, PC, EELV, menacés de perdre tout crédit, ont été obligés de se résoudre à suivre LFI pour faire tomber le gouvernement Barnier. C’est aussi cela qui a fait échouer le projet de grande coalition allant de Retailleau à Fabien Roussel, avec la clémence du RN. Comme disait la chanson populaire : « J’voudrais bien, mais j’peux point ».
Ces institutions, que tout ce petit monde veut défendre, ne sont rien d’autre qu’une arme de guerre au service du capital. Le plus connu des articles, le 49.3, permet au gouvernement de fouler aux pieds le débat parlementaire pour imposer les contre-réformes et budgets d’austérité exigés par le patronat. Des Premiers ministres, battus ensuite dans les urnes, l’ont sur-utilisé face aux mobilisations syndicales, comme Manuel Valls pour la loi travail et Elisabeth Borne pour la réforme des retraites. Ils se trouvent aujourd’hui en toute logique aux côtés de Bayrou comme super ministres pour continuer la politique anti-ouvrière de Macron.
Une déclaration patronat-syndicats inouïe, saisie par Bayrou
Mais cela ne suffit pas à assurer la stabilité, il faut aussi « tenir la rue ». Il est logique que, conscient de ses intérêts et affolé par la crise politique, le Medef ait pris une initiative pour tenter de colmater les brèches et sauver le soldat Macron. Et c’est ainsi que stupéfaits, les militants ont découvert le 17 décembre une déclaration commune signée par les organisations patronales Medef, CPME et U2P et les confédérations CGC, CFTC et FO. Se situant directement sur le terrain politique elle s’adresse à « nos élus et responsables politiques » pour les appeler à « retrouver au plus vite le chemin de la stabilité, de la visibilité et de la sérénité », indiquant que « la voie du paritarisme qui passe par le dialogue, la négociation et la construction de compromis est en capacité d’apporter des réponses concrètes ».
Ayant échoué dans la mise en place de sa grande coalition, Bayrou saisit cette balle au bond le 23 décembre lorsqu’il présente son gouvernement sur BFMTV. « Je n’ai pas aimé la censure. Il y a un fait qui est passé quasiment inaperçu, les organisations syndicales et patronales ont ensemble écrit aux forces politiques pour dire qu’on ne pouvait pas continuer dans cette instabilité. C’est une lettre qui aurait dû être commentée pendant des heures sur vos plateaux. » Et il se met immédiatement au travail pour la mettre en musique.
C’est à nouveau le PS, suivi du PC et d’EELV, qui est au cœur des tractations avec en son centre une question, la réforme des retraites dont l’écrasante majorité de la population exige l’abrogation. Dès le 7 janvier, Olivier Faure propose une porte de sortie : une « suspension ». Et il lui donne le sens suivant : « On ne peut pas considérer simplement qu’il suffirait d’abroger et d’en rester là ». Et le premier secrétaire de réclamer une « conférence de financement » pour « transitionner » vers un nouveau système.
Le 10 janvier, Patrick Kanner, chef des sénateurs socialistes, surenchérit, plaide pour ouvrir de nouvelles négociations avec « les formations politiques, les syndicats et le patronat ». « Cette négociation de six mois pourrait commencer très vite et, pendant ce temps-là, nous demandons une suspension ou l’équivalent d’une suspension », a-t-il détaillé.
« Suspension », « conférence de financement », « négociations formations politiques, syndicats et patronats » sont donc des pistes qui permettraient de trouver l’accord de non-censure demandé par la déclaration commune syndicats-patronat. Mais d’où viennent ces propositions ?
Dès les premiers jours de janvier, CFTC puis CFDT y sont allés franco de port : contestant la « mesure d’âge » de la réforme des retraites, elles demandent à rediscuter du projet de réforme des retraites par points, porte ouverte à l’individualisation et la privatisation, qui est le cheval de bataille d’Emmanuel Macron depuis 2017.
Mais invitée à Télématin le 9 janvier, après son entrevue avec le premier ministre, Sophie Binet, secrétaire générale de la CGT, qui n’est pourtant pas signataire de la déclaration commune déclare : « La CGT demande à organiser une conférence de financement avec tout le monde autour de la table, les acteurs sociaux et les parlementaires », tout en indiquant sa volonté d’abroger la réforme des retraites mais rajoutant qu’il faut « la bloquer immédiatement », c’est-à-dire la suspendre.
Quant à Frédéric Souillot, secrétaire général de la CGT-FO, s’il a rappelé lui aussi au Premier ministre la revendication d’abrogation et le refus de la retraite par points, il déclare néanmoins à sa sortie de Matignon « qu’on va enfin discuter des choses par le bon bout ».
Alors que tous les commentateurs s’affolent de « l’impossible équation » du gouvernement sur les retraites, comment les militants, les travailleurs, ne peuvent-ils pas être inquiets du tour que prennent les choses du point de vue de leurs organisations ? N’y a-t-il d’autre possibilité que « l’abrogation » pour les jours de fête, et la négociation « par le bon bout », ou les palabres dans les « conférences de financement » politico-syndicales pour les autres jours ? Est-ce le rôle d’une organisation syndicale d’être la dernière chance du gouvernement et du président de la République qui tiennent sur une tête d’épingle ?
Ces militants, ces travailleurs, considèrent que le refus de l’association capital-travail, c’est le refus d’être intégrés aux opérations de survie de la Ve République.
Ils estiment légitimement qu’ils ne sont pas liés par ces décisions des sommets et qu’ils continueront à mener leur action résolue pour l’abrogation, et pour toutes leurs revendications, même si cela doit « déstabiliser » le gouvernement constitué contre leurs intérêts.
Et pour garantir l’indépendance de leurs organisations, ne sont-ils pas fondés à jeter toutes leurs forces, avec la France Insoumise, dans la campagne pour que le président du capital, Emmanuel Macron, dégage au plus vite afin de faire place à la satisfaction des urgences sociales ?
