L’État et la lutte des classes

Pour les marxistes, et en réalité pour tout le mouvement ouvrier et la population laborieuse, la question de l’État est une question centrale. Une conférence du Cercle d’études Pierre-Lambert, animée par Pierre Compain et Jérôme Legavre s’est tenue le 23 septembre.

Par IVe Internationale
Publié le 9 octobre 2026
Temps de lecture : 20 minutes
Nous publions cette semaine des extraits de la première partie de cette conférence introduite par Pierre Compain. Retransmise en direct, elle est à voir ou revoir sur youtube @CercleEtudesPierreLambert.

D’où vient l’État ? Et à quelles conditions a-t-il pu se constituer ?

Pour les marxistes, et en réalité pour tout le mouvement ouvrier et la population laborieuse, la question de l’État est une question centrale car, en dernière analyse, elle détermine le fonctionnement de la société tout entière. La question de l’État, c’est en réalité la question du pouvoir. Ce n’est donc pas étonnant que cette question d’une importance décisive ait donné lieu à de multiples points de vue, approches théoriques, positions politiques.

Je voudrais indiquer d’emblée que nous savons bien évidemment qu’il peut y avoir des échanges et des discussions en particulier avec la sortie du livre de l’Institut La Boétie. Pour notre part, nous n’avons pas d’autre prétention que de rappeler quelques principes théoriques fondamentaux sur la conception marxiste de l’État. Rappels qui, dans cette période mouvementée dans laquelle nous sommes entrés, peuvent avoir une certaine utilité.

Je vais donc présenter ici la position, en quelque sorte, « traditionnelle » des marxistes, des communistes et des trotskystes révolutionnaires. Évidemment, cette position peut être passée au crible de l’Histoire et des faits concrets, voire même être rejetée, abandonnée ou relativisée. Notre souci est qu’elle soit connue de la manière la plus claire et la plus simple possible, ce qui est la condition d’éventuelles discussions ou remises en cause.

Je vais donc organiser cette première partie de la conférence en deux temps : un premier temps, qui répondra à la question : d’où vient l’État ? Et à quelles conditions il a pu se constituer ? Un deuxième temps, qui reviendra sur la position de Marx sur la nécessité de la destruction de l’État au travers de l’expérience de la Commune de Paris.

Pour débuter ce premier temps, je commencerai par dire que l’État, c’est le produit de la lutte des classes, c’est-à-dire des classes sociales aux intérêts antagoniques. C’est la division de la société en classes qui produit l’État. Tant qu’il n’y a pas de classes sociales aux intérêts antagoniques, il n’y a pas d’État.

D’ailleurs, l’État en tant que tel n’a pas toujours existé dans l’histoire de l’humanité. Je n’ai pas le temps de développer mais Engels, dans son livre L’Origine de la famille, de la propriété privée et de l’État, explique que dans les sociétés archaïques, où règne ce qu’on appelle le « communisme primitif », il n’y avait pas d’État, au sens d’appareil d’État coercitif distinct de l’ensemble de la société : on y produit que ce qui est nécessaire à la survie de la tribu ou du clan. Chaque individu vit dans des rapports d’égalité au sein de la tribu.

La production du « surproduit social », à l’origine de l’apparition des classes sociales

C’est le développement des forces productives, lui-même produit de l’évolution de l’humanité et de la division du travail, qui va être à l’origine de l’apparition des classes sociales. Qu’est-ce qu’on entend par « forces productives » ? Ce sont les terres, les moyens matériels et intellectuels nécessaires à la production, incluant la force humaine de travail et son degré d’organisation.

C’est en particulier la production de ce qu’on appelle un « surproduit social », qui va être à l’origine de l’apparition des classes sociales. Qu’est-ce qu’on entend par « surproduit social » ? On peut définir ça comme la part de la richesse matérielle produite par une société qui dépasse ce qui est strictement nécessaire à la survie. Ou autrement dit, c’est la richesse excédentaire générée par le travail humain.

D’abord en Mésopotamie, puis dans la vallée du Nil, en Inde, en Chine, des sociétés produisent plus que ce dont elles ont besoin pour leur propre survie. C’est en particulier le développement de l’agriculture et l’utilisation des minerais au IIIe millénaire avant notre ère, qui va être à l’origine de l’apparition de classes : l’élevage et l’agriculture permettent de conserver un « surproduit social » non périssable, ce que ne permettait pas l’« économie de subsistance » fondée sur la pêche, la chasse ou la cueillette. C’est le développement de l’élevage et de l’agriculture qui va permettre l’accumulation de richesses et va faire apparaître la première grande division de la société en classes, à savoir l’esclavage.

Les conditions d’apparition de la première division de la société en classes

Dans les sociétés archaïques, il n’y a pas d’esclavage à proprement parler : l’esclave n’a pas de valeur. Il doit être nourri, « entretenu ». Par conséquent, et en l’absence de « surproduit social », l’esclave représente un coût, une charge pour la tribu ou le clan. C’est pour cette raison que, dans la plupart des cas, le prisonnier de guerre n’est pas réduit en esclavage : il est tué, tout simplement.

C’est le développement des forces productives qui va donner à la force de travail humaine une valeur. Parce qu’elle est maintenant capable de produire plus qu’elle ne consomme pour sa simple reproduction, la force de travail humaine prend une valeur.

Et dès lors sont réunies les conditions d’accaparement d’une force de travail supplémentaire qui trouve les moyens de son utilisation. Par exemple, on ne tue plus les prisonniers, mais on se sert de leur travail. Alors apparaît une classe qui exploite le travail d’autres hommes et de femmes. Alors apparaît l’esclavage.

C’est en particulier dans l’Antiquité que se développent les sociétés fondées sur l’esclavage : dans les guerres antiques, les prisonniers deviennent des esclaves contraints de produire plus que les biens nécessaires à leur subsistance. À ce moment-là, maîtres et esclaves constituent alors les deux classes fondamentales de la société.

De la division de la société en classes naît l’État

C’est dans ce cadre que se développe, autour du souverain et de sa cour de maîtres, une caste de guerriers chargés de la guerre et des conquêtes de nouveaux esclaves, mais également de la protection du royaume contre un danger extérieur, mais aussi intérieur : l’esclave implique nécessairement son gardien. Il y a également la caste des prêtres chargés d’assurer le caractère divin, donc intouchable et inamovible, du roi.

Je n’ai pas le temps de développer, mais cet ensemble que je viens de décrire, de manière volontairement ramassée, indique une chose : c’est de la division de la société en classes que naît l’État. Certes, sous une forme encore primitive, mais c’est déjà l’État, c’est-à-dire l’organisation chargée d’assurer la domination d’une classe sociale sur une autre, en l’occurrence celle des maîtres sur celle des esclaves.

Dès lors, pour Marx et Engels, l’État n’est pas neutre, il est l’organisation juridique de la société de classes. Bien sûr avec des nuances, intégrant des aspects évidemment contradictoires, dans le cadre de développements qui sont tout sauf linéaires, il n’en demeure pas moins que, fondamentalement, l’État reste en dernière analyse celui de la classe dominante.

« L’État de la classe la plus puissante » (Engels)

Je voudrai vous citer un extrait d’Engels, toujours dans son livre L’Origine de la famille, de la propriété privée et de l’État, qui est net sur cet aspect des choses : « À un certain stade du développement économique qui était nécessairement lié à la division de la société en classes, cette division fit de l’État une nécessité. (…) Comme l’État est né du besoin de réfréner des oppositions de classes, mais comme il est né, en même temps, au milieu du conflit de ces classes, il est l’État de la classe la plus puissante, de celle qui domine du point de vue économique et qui, grâce à lui, devient aussi classe politiquement dominante et acquiert aussi de nouveaux moyens pour mater et exploiter la classe opprimée. C’est ainsi que l’État antique était l’État des propriétaires d’esclaves pour mater les esclaves. »

Pour clore ce premier temps, je dirai que c’est donc de l’exploitation du « surproduit social » qu’est née la division de la société en classes sociales aux intérêts antagoniques, et qu’est née par la même la lutte des classes, et ce qui en découle : l’État.

Dès lors, et comme l’a théorisé Marx dès les premières lignes du Manifeste du Parti communiste en 1848 : « L’histoire de toute société jusqu’à nos jours n’a été que l’histoire de luttes de classes ». Ou pour le dire autrement, le moteur de l’histoire, c’est la lutte de classes.

(photos AFP).

Le moteur de l’histoire, c’est la lutte de classes

Marx parle de « révolte des forces productives », ça veut dire que les nouvelles forces productives qui apparaissent et qui cherchent à se développer se heurtent aux anciens rapports de propriété qui continuent à régir la société. À partir d’un certain moment, ces nouvelles forces productives étouffent dans le carcan des anciens rapports de production et rentrent en conflit avec les vieux rapports sociaux de production.

C’est précisément ce qui s’est passé avec l’avènement du mode de production capitaliste : la « bourgeoisie », qui, comme son nom l’indique, s’est développée dans les bourgs, cette classe de commerçants et de marchands, puis plus tard, de propriétaires de manufacturiers, d’armateurs, de banquiers (…) cette classe s’est développée au sein même de la société féodale. Et au sein de cette société féodale, cette classe bourgeoise, par le développement des marchandises, par la valorisation du capital, s’est hissée comme classe sociale dominante économiquement. Mais pour asseoir sa domination totale et complète, il a fallu que la classe bourgeoise se hisse comme classe sociale dominante politiquement.

C’est là que les rapports de propriété anciens, hérités du féodalisme, de moteur, sont devenus des freins, puis purement et simplement des obstacles au développement du mode de production capitaliste.

« Toutes les révolutions politiques n’ont fait que perfectionner cette machine (Ndlr : la machine d’État) au lieu de la briser » (Marx)

C’est ce que Marx écrit dans la préface de la Contribution à la critique de l’économie politique : « À un certain stade de leur développement, les forces productives matérielles de la société entrent en contradiction avec les rapports de production existants, ou, ce qui n’en est que l’expression juridique, avec les rapports de propriété au sein desquels elles s’étaient mues jusqu’alors. De formes de développements des forces productives qu’ils étaient, ces rapports en deviennent des entraves. Alors s’ouvre une période de révolution sociale. »

D’où les révolutions bourgeoises en Europe et aux États-Unis qui ont égrené les XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles, sur laquelle, si vous le souhaitez, nous pourrons revenir.

Et Marx ajoute un aspect fondamental à son analyse, à propos de l’État. Voici ce qu’il écrit dans son ouvrage Le 18  Brumaire de Louis Bonaparte : « Toutes les révolutions politiques n’ont fait que perfectionner cette machine (il parle de la machine d’État) au lieu de la briser ».

Marx et la dictature du prolétariat

Cela me permet d’aborder le deuxième temps que je voudrais un peu plus développer, à savoir la position de Marx sur la nécessité de la destruction de l’État au travers de l’expérience de la Commune de Paris. (…)

On attribue souvent à Marx le mérite d’avoir « découvert » la lutte des classes, or c’est faux. D’ailleurs, Marx le dit lui-même. Non, Marx a un mérite, c’est d’avoir établi que la lutte des classes conduit nécessairement à la dictature du prolétariat, et que cette dictature elle-même ne constitue que la transition à l’abolition de toutes les classes et à une société sans classe.

Voici ce qu’il écrit en 1852 : « En ce qui me concerne, ce n’est pas à moi que revient le mérite d’avoir découvert ni l’existence des classes dans la société moderne, ni leur lutte entre elles. Longtemps avant moi, des historiens bourgeois avaient décrit le développement historique de cette lutte des classes, et des économistes bourgeois en avaient exprimé l’anatomie économique. Ce que je fis de nouveau, ce fut : 1) de démontrer que l’existence des classes n’est liée qu’au développement historique de la production; 2) que la lutte des classes conduit nécessairement à la dictature du prolétariat; 3) que cette dictature elle-même ne constitue que la transition à l’abolition de toutes les classes et à une société sans classes ».

Forme sociale et forme politique de la dictature du prolétariat

Je voudrai m’arrêter un instant sur ce concept de « dictature du prolétariat » bien souvent décrié : je sais qu’un certain nombre d’organisations qui se revendiquent « révolutionnaires » ont renoncé, sur un plan programmatique, au concept marxiste de dictature du prolétariat, sous prétexte d’en finir avec des mots marqués par l’Histoire.

Je voudrais préciser que si on prenait comme critère pour abandonner des concepts politiques le fait qu’ils ont été malmenés ou frauduleusement utilisés tout au long de l’Histoire, alors il faudrait renoncer au marxisme, au communisme, mais aussi à la République, à la démocratie et à beaucoup d’autres choses…

Je voudrai également préciser qu’avec le concept de « dictature du prolétariat », Marx et Engels n’entendaient pas définir la forme politique, mais d’exprimer la forme sociale de la domination du prolétariat.

De la même manière que, dans le mode de production capitaliste, Marx et Engels parlaient de « dictature de la bourgeoisie » pour définir la forme sociale de la domination de la bourgeoisie, quand bien même sa forme politique pouvait être des plus démocratique à l’époque.

« Regardez la Commune de Paris. C’était la dictature du prolétariat » (Engels)

En parlant de « dictature du prolétariat », Marx et Engels décrivaient l’accession au pouvoir du prolétariat, qui mettait un terme à la domination de la classe exploiteuse et par là même contribuait à la satisfaction des besoins sociaux de la population exploitée. La forme politique de la « dictature du prolétariat » n’était pas et ne pouvait pas être définie par Marx et Engels a priori. C’était à la lutte du prolétariat lui-même de la trouver par son propre mouvement d’émancipation. Vingt ans après la Commune de Paris, en 1891, Engels écrivait : « Regardez la Commune de Paris. C’était la dictature du prolétariat ».

Et c’est précisément sur la base de l’expérience de la Commune de Paris que Marx et Engels vont préciser leur point de vue sur la question de l’État. En affirmant que ce qui est à l’ordre du jour pour le prolétariat, ce n’est pas de faire ce que toutes les révolutions politiques ont fait jusqu’à présent, à savoir perfectionner la machine d’État. Non, ce qui est à l’ordre du jour, c’est au contraire de briser la machine d’État.

A ceux qui pensaient à l’époque que la classe ouvrière et la population laborieuse pouvaient prendre le pouvoir en « améliorant » à leur tour l’État, en le démocratisant, en le faisant fonctionner pour leur propre compte, Marx leur répond : c’est une impasse. Et il y répond, non pas en se basant sur les idées mais sur la pratique. Pour y répondre, Marx s’appuie sur l’expérience de la Commune de Paris tiré dans son ouvrage intitulé La guerre civile en France rédigé en mai 1871, c’est-à-dire au moment même où la Commune de Paris est écrasée lors de la « Semaine sanglante ».

Les leçons de la Commune de Paris, seule correction apportée par Marx au Manifeste du Parti communiste

Les leçons qu’il tire alors de la Commune de Paris sont tellement importantes à ses yeux qu’il juge même nécessaire d’apporter une correction au Manifeste du Parti communiste. C’est la seule correction que Marx a apporté au Manifeste du Parti communiste : c’est dire qu’à ses yeux, elle était d’importance.

Dans la dernière préface à une édition allemande du Manifeste datée de 1872, soit un an après la Commune, Marx et Engels déclarent : « La Commune, notamment, a démontré que la classe ouvrière ne peut pas se contenter de prendre telle quelle la machine de l’État et de la faire fonctionner pour son propre compte. »

En avril 1871, c’est-à-dire pendant la Commune de Paris, Marx écrit : « la prochaine tentative de la Révolution en France devra consister non plus à faire passer la machine bureaucratique et militaire en d’autres mains, comme ce fut le cas jusqu’ici, mais à la briser. (Le mot « briser » est souligné par Marx.) C’est la condition première de toute révolution populaire réelle sur le continent. C’est aussi ce qu’ont tenté nos héroïques camarades de Paris. »

Les mesures principales de la Commune de Paris

Dans La guerre civile en France, Marx développe les mesures prises par la Commune de Paris, qui matérialisent concrètement la destruction de la machine d’État bourgeois. Marx écrit : « Le premier décret de la Commune fut (…) la suppression de l’armée permanente et son remplacement par le peuple en armes (…)  ». Puis Marx poursuit : « Au lieu de continuer d’être l’instrument du gouvernement central, la police fut immédiatement dépouillée de ses attributs politiques et transformée en un instrument de la Commune (…) responsable et à tout instant révocable. »

Et aussi : « La Commune fut composée de conseillers municipaux, élus au suffrage universel dans les divers arrondissements de la ville. Ils étaient responsables et révocables à tout mo-ment. La majorité de ses membres étaient naturellement des ouvriers et des représentants reconnus de la classe ouvrière. »

En quelques semaines, j’insiste, car il faut y insister, je dis bien, en quelques semaines, pas en plusieurs années ou plusieurs mois, en quelques semaines, ces mesures, mais aussi d’autres, provoquent un véritable bouleversement révolutionnaire : la démocratie, de bourgeoise, devient prolétarienne : d’État, elle se transforme en quelque chose qui n’est plus, à proprement parler, un État.

L’expérience de la révolution russe d’octobre  1917

(…)  Trente quatre ans plus tard, l’irruption en 1905 des soviets en Russie (« soviet » signifie « conseil » en français) a permis de faire un pas de plus dans la voie de la forme politique de la « dictature du prolétariat ».

Et en 1917, ces conseils d’ouvriers, de paysans, de marins et de soldats se sont constitués à travers toute la Russie et ont vu la population laborieuse briser la vieille machine de l’État.

La révolution russe d’Octobre 1917 a marqué de ce point de vue un tournant dans l’histoire de l’humanité. La classe ouvrière russe, avec l’aide décisive du Parti bolchevique, est parvenue à conquérir le pouvoir politique. La population laborieuse, organisée dans les soviets, a ouvert la voie, dans les pires conditions, celles de la guerre impérialiste, à une société libérée de l’exploitation capitaliste. (…)

Pour des centaines de millions de travailleurs dans le monde entier, la révolution russe a représenté un immense espoir, car elle signifiait qu’il est possible de rompre avec le système capitaliste, avec le régime de la propriété privée des moyens de production. (…) La révolution d’Octobre, le pouvoir des soviets, s’inscrivant dans les pas de la Commune de Paris, en expropriant le capital, et de ce fait en mettant à bas la machine d’État par une série de mesures de rupture avec le capital, ont porté l’œuvre des Communards à une échelle jusqu’à présent inégalée. (…)

Extraits de la deuxième partie de cette conférence animée par Jérôme Legavre.

Loi « permis de tuer », ICE… la répression d’État contre la classe ouvrière et la jeunesse

Un fait concret : il y a quelques jours, nous avons manifesté contre la loi de présomption de légitime défense pour les forces de police et qu’on a rebaptisée à juste titre « loi permis de tuer ». Cette loi permet en effet d’exonérer de toute responsabilité un policier, un gendarme qui ferait usage de son arme à feu. Ils seraient présumés en situation de légitime défense et ce serait alors aux familles des victimes de faire la démonstration qu’ils n’étaient pas en situation de légitime défense… Cette loi est caractéristique d’un régime d’exception. Nous n’avons pas basculé dans un régime d’exception, mais cette loi est la marque de ce qu’un régime d’exception peut faire.

Cette mesure d’exception s’ajoute à une avalanche de mesures coercitives, répressives, liberticides qui ont été prises par les gouvernements successifs depuis maintenant dix ans.

Rappelons que la première loi « permis de tuer » prise sous le gouvernement Hollande par son ministre de l’Intérieur Cazeneuve a provoqué la mort de dizaines et dizaines de personnes. Et à sa suite, Valls. Puis la brutale et sanglante répression des Gilets jaunes. La violence d’État qui s’est exercée contre eux est du même ordre que celle qui a été déployée au moment de la guerre d’Algérie.

Puis, au prétexte d’une épidémie, Édouard Philippe, Premier ministre de Macron, a décrété l’état d’urgence. L’état d’urgence comme remède à un virus! Cet état d’urgence a duré un an et demi. L’occasion d’instaurer dans le pays une quantité de mesures dérogatoires aux libertés publiques, individuelles, de circulation, etc., un état d’urgence qui a de fait permis d’instaurer un régime d’exception.

Dans la dernière période, ce gouvernement a multiplié les lois d’inspiration raciste directement empruntées au Rassemblement national. Sans être au pouvoir, le gouvernement se charge d’appliquer le programme du RN et d’en mettre en œuvre une grande partie. Il en va de même des contre-réformes dites « sociales ». Elles sont toutes répressives : allocation chômage, RSA, arrêts maladie, etc. Ce n’est pas seulement vrai en France. J’y reviendrai plus loin.

Tous ces exemples donnent une idée de ce à quoi sert la machine répressive de l’État.

Un autre exemple, malheureusement aussi d’actualité, c’est celui de la guerre. Cette question n’est jamais discutée dans la « démocratie » dans laquelle nous vivons. Pourtant, il y a quelques mois, le Parlement a été amené à se prononcer. La France insoumise, ainsi que les Verts et le PC, a voté contre l’augmentation de 36 milliards d’euros du budget militaire. Mais toutes les autres forces politiques ont voté pour l’augmentation du budget de guerre.

Jean-Luc Mélenchon rappelle dans la conférence de presse qu’il vient de tenir que des missiles de longue portée dans lesquels il y a des composants de fabrication française notamment, sont envoyés sur le sol russe. Cela a pour effet d’alimenter l’escalade guerrière dont personne ne connaît les conséquences. Enfin, si! Une conséquence – qui dure depuis plus de quatre ans : des milliers et milliers d’Ukrainiens et de Russes meurent sur le front. Jamais nous ne sommes amenés au Parlement à nous prononcer sur cela. S’il y avait un référendum sur cette question, nul doute que l’écrasante majorité de la population dirait « Halte, cessez-le-feu, cessez la boucherie, vers où tout cela va-t-il nous conduire ? » L’État veut continuer d’autorité à alimenter cette machine destructrice.

Ce n’est pas propre à la France. Aux États-Unis, l’une des caractéristiques de Trump c’est sa milice raciste fasciste ICE. Les policiers de l’ICE pourchassent les immigrés dans les rues, chez eux. Cela a provoqué un soulèvement populaire qui a contraint Trump à renvoyer l’ICE hors de Minneapolis…

Ces situations sont inquiétantes et inquiètent. Mais ce dont nous discutons, ce ne sont pas des particularités personnelles d’un Macron, ou d’un Trump, mais des tendances profondes du capitalisme. Du capitalisme à son stade actuel : l’agonie.

Les conquêtes sociales et démocratiques sont le produit de la lutte des classes

La base sur laquelle repose aujourd’hui ce système d’exploitation, c’est la destruction en masse des forces productives, à commencer par la première d’entre elles la force de travail. Partout, la nécessité, du point de vue du capital, est d’augmenter dans des proportions inégalées jusque-là, les conditions d’exploitation et de détruire, je l’ai dit, en masse, les forces productives.

On le voit à l’échelle du continent européen aussi. Le capitalisme pourrissant pour tenter de survivre aux contradictions qui le déchire, n’a pas d’autre solution que de développer ses forces destructrices : le parasitisme financier qui, en ce moment même, est en train de nous conduire vers une crise financière absolument gigantesque. Et puis bien évidemment, la guerre.

Et dans ce contexte, du point de vue des sommets du capital, même les conquêtes démocratiques sont un frein.

Dans Le Marxisme et notre époque, Trotsky, en 1938, explique que même les conquêtes démocratiques, même les conquêtes sociales qu’on pouvait croire intangibles, gravées dans le marbre, même ces conquêtes démocratiques sont de trop et doivent être détruites. C’est ce qui aujourd’hui même est à l’ordre du jour du point de vue du capital.

Et l’instrument dont dispose le capital pour exercer sa domination c’est l’État. L’État est l’instrument de domination de classe. Ajoutons que jamais aucun État n’a concédé et n’a octroyé à la classe exploitée à la classe ouvrière, de bonne grâce, par générosité et philanthropie des conquêtes sociales.

Je voudrais donner un exemple : la Sécurité sociale. C’est d’une brûlante actualité. Le pouvoir en place et quantité de candidats à la présidence rêve d’en finir avec cette conquête majeure de la classe ouvrière, une conquête révolutionnaire du prolétariat français. Pourquoi ? Parce que la Sécurité sociale est le produit direct de la mobilisation des masses en 1944 et 1945. Mobilisation qui n’a pas débouché sur la prise du pouvoir parce que les appareils staliniens de l’époque ont tendu toutes leurs forces pour empêcher la prise du pouvoir. Au moment où le pays se libère, les usines de la petite ceinture parisienne sont occupées par les ouvriers. Les patrons qui, pour un grand nombre d’entre eux, avaient largement collaboré se sont enfuis… Qui a alors en mains les moyens de production ? Les ouvriers qui occupent les usines se chargent de la production, de la distribution des biens de consommation dont la population a été privée et en est encore rationnée. Or les travailleurs sont en armes. Cette situation est regardée très précisément par la bourgeoisie, car elle ne doit pas laisser faire plus avant.

Or, la Sécurité sociale n’est pas née dans les bureaux de la bourgeoisie par philanthropie. La Sécurité sociale est une revendication centrale du mouvement ouvrier. On est 1945, impossible pour la bourgeoisie de ne pas céder au risque de tout perdre. Vingt-huit ans plus tôt, c’était la révolution victorieuse d’Octobre 1917. L’appareil stalinien fera tout pour aider la bourgeoisie à ne pas perdre le pouvoir : Maurice Thorez déclare alors aux ouvriers : « Un seul État, une seule armée, une seule police ». Il donne l’ordre de rendre les armes.

La guerre contre les peuples et la classe ouvrière

De par sa nature de classe, l’État est inséparable de la lutte des classes. Revenons sur la guerre. En 1913, un an avant que tous les gouvernements n’appuient sur le bouton de la mobilisation générale et déclenchent l’apocalypse de la Première Guerre mondiale, Jaurès tient un meeting au Pré-Saint-Gervais. Devant des centaines de milliers d’ouvriers appelés par leurs organisations à se rassembler et notamment par la CGT qui faisait une campagne de masse contre le militarisme et la loi des trois ans (de deux ans, le gouvernement voulaient faire passer le service militaire à trois ans), Jaurès appelle à s’organiser contre la guerre. Il appelle à refuser la guerre dans laquelle la bourgeoisie veut envoyer les travailleurs. Un an plus tard, Jaurès est assassiné.

Des millions d’hommes sont envoyés à la boucherie. Les appareils du mouvement ouvrier, dans leur écrasante majorité, pas tous, mais dans leur écrasante majorité, se couchent. Mes camarades, la question de l’État est directement au premier plan dans toute cette question, dans toute cette situation.

Parce qu’en définitive, de quoi s’agit-il ? C’est ou bien indépendance du mouvement ouvrier, de la classe ouvrière vis à vis de l’État, ou bien allégeance et soumission à cet État ? Les appareils dirigeants du mouvement ouvrier à l’époque, c’est vrai en France, c’est vrai en Grande-Bretagne, c’est vrai en Allemagne, ont décidé de capituler devant leurs États. Et rares ont été ceux qui ont dit, comme à l’époque « l’ennemi est dans notre propre pays ».

Aujourd’hui, comment cela est-il posé ? Je prends la question internationale. Ce qui se passe avec l’Iran c’est ni plus ni moins que l’enlisement de l’impérialisme américain, la matérialisation de la crise de domination de l’impérialisme et de la crise de l’impérialisme dominant. Cette crise alimente la marche à la guerre. Il y a quelques jours un grand nombre de chefs d’État et de responsables politiques européens se sont exprimés de manière concertée.

Macron a réuni tous les chefs de partis au sous-sol de l’Élysée avec le chef d’état-major des Armées, celui qui avait déclaré qu’il faut que la France, que les Français acceptent de sacrifier leurs enfants. À l’ordre du jour la menace russe. Au même moment, Merz qui veut doter l’Allemagne de la première armée conventionnelle en Europe déclare la même chose. Le chef du gouvernement polonais surenchérit et puisque son pays est frontalier de la Russie, il s’agit de l’affrontement direct qui est proche. La guerre, ils la préparent tous. Von der Leyen qui met le genou à terre devant Trump en acceptant 800 milliards pour le budget militaire européen, annonce le même jour que 3 milliards d’euros seront versés au régime de Zelensky pour qu’il continue de s’équiper de drones qui actuellement frappent en Russie.

Les conséquences de cette situation sont désastreuses. Par exemple le prix de l’essence qui atteint de nouveaux sommets fait qu’aujourd’hui, des millions ne mangent plus qu’une seule fois par jour.

Les institutions réactionnaires de la Ve République au service de la bourgeoisie

Dans ce contexte, la campagne de l’élection présidentielle prend un caractère particulier et ne ressemble à aucune autre.

le coup d’état permanent de la Ve République

Rappelons que les institutions de la Ve République sont issues d’un coup d’État. Un coup d’État dont l’objectif était de mettre au pas la classe ouvrière, de discipliner et d’encamisoler la lutte des classes en l’enfermant dans des institutions d’inspiration bonapartiste intégrant en particulier les organisations cherchant à intégrer plus exactement les organisations de la classe ouvrière aux rouages de la machine d’État.

Alors, il faut le dire, le développement de la lutte des classes dans ce pays a fait que cette nature bonapartiste et corporatiste des institutions de la Ve République n’a pas pu être parachevée, n’a pas pu aller à son terme parce que la lutte des classes a empêché de Gaulle, a empêché l’homme fort, le Bonaparte de l’époque d’aller jusqu’au bout. Et je pense en particulier évidemment, à la grève générale de 1968 qui a mis un coup d’arrêt à ce processus. Pour autant, les institutions d’inspiration bonapartiste, profondément anti-démocratiques de la Ve République sont toujours en place.

Élu depuis quatre ans, je n’ai jamais eu la possibilité de voter un budget. Il ne s’agit pas d’une volonté personnelle. Le gouvernement a dégainé systématiquement le 49.3 Élisabeth Borne, en spécialiste, a réussi à le déclenché cinq fois dans la même journée.

C’est-là la quintessence de la Ve République. De la même manière que le président à toute la latitude de décider l’envoi des troupes à l’étranger sans passer par le Parlement.

Pourquoi parler de décomposition des institutions ? Tous les partis, toutes les formations qui ont vertébré, encadré ces institutions, tous sont des débris – on ne va pas s’en plaindre! – Tous ont payé cher, y compris le Parti communiste, leur participation à ces institutions pourries. Le rejet des couches les plus larges frappent l’ensemble de ces partis. En conséquence, pour la classe dominante et pour ceux qui défendent ses intérêts, il n’y a pas d’autres solutions pour préserver ce régime que de multiplier les mesures d’exception.

Il ne s’agit pas d’une dérive autoritaire, mais d’une tendance inhérente au système dans lequel nous sommes. Et de leur point de vue, il n’y a pas d’autre solution que de multiplier ces mesures, de multiplier des mesures ouvertement racistes au point de se confondre totalement aujourd’hui, ou en tout cas de plus en plus avec le Rassemblement national auquel par ailleurs, ils servent de tremplin.

En dissolvant l’Assemblée nationale, mettre Bardella à Matignon n’aurait posé aucun problème à Macron. Les mêmes forces sont à l’œuvre pour déboucher aujourd’hui sur le même scénario. Le RN aujourd’hui revendique ouvertement et la tête haute, si je puis dire, d’être le meilleur garant et le meilleur défenseur des institutions antidémocratiques de la Ve République.

Le rejet profond par de larges masses

Et l’autre aspect de la situation, c’est que cette décomposition, encore une fois mérité, est le produit d’un rejet totalement légitime des partis qui ont porté, qui ont vertébré la Ve République. Sur la base de ce rejet, il y a eu aussi l’émergence d’un mouvement de rupture à l’échelle de masse. Je parle bien évidemment de la France insoumise, un mouvement qui porte l’aspiration de larges masses. Et là, je paraphrase ce qu’a dit Mélenchon aux amphis, il y a quelques semaines « qu’ils s’en aillent tous », les dégager tous, eux et leur politique que la plus grande majorité subit. Cette situation que Mélenchon encore formule à sa manière en disant « à la fin ce sera entre eux et nous. » Et les grandes lignes de force de la situation semble quand même largement le confirmer, et témoignent effectivement d’une polarisation grandissante de la situation.

Pour les marxistes, évidemment, c’est sur le terrain de la lutte des classes, c’est par la lutte des classes que la que la classe ouvrière entraînant derrière elle le reste de la population exploitée, réalisera son émancipation, c’est-à dire arrachera le pouvoir des mains de la minorité exploiteuse et sera le pouvoir de la majorité, se libérant des chaînes de l’exploitation, ce qui est très exactement la définition de la dictature du prolétariat, et donc brisera la vieille machine de l’État.

Mais précisément parce qu’on est marxiste, précisément parce qu’on est matérialiste, on part de la dynamique réelle des faits, et on sait que l’élection et cette élection-là, en ce moment – encore une fois, j’insiste là-dessus – a un caractère inédit.

Elle peut être un facteur majeur de la lutte de classe. J’ai parlé de l’explosion des prix. J’ai parlé de la crise financière, de l’exaspération croissante du plus grand nombre.

Cette élection et les conditions dans lesquelles elle se déroule, alimente d’ores et déjà la lutte de classe et je suis persuadé, pour ma part, que les résultats de l’élection présidentielle de 2027 auront un impact majeur sur les conditions même de la lutte des classes dans ce pays.

Et de ce point de vue, j’aime autant que le candidat qui l’emporte ce soit celui qui dit que s’il est élu, il n’y aura plus de projet de loi de financement de la Sécurité sociale parce qu’on n’a pas besoin de projet de loi de financement de la Sécurité sociale. Et j’ajoute, parce que la Sécurité sociale est la principale conquête révolutionnaire du prolétariat français, qu’elle est la propriété des travailleurs.

Soutien aux déserteurs russes et ukrainiens !

J’ai beaucoup parlé de la question de la guerre. Il se trouve qu’en ce moment même, en Russie et en Ukraine, avec ce qu’il s’y passe, on est directement dans le sujet de l’exposé de ce soir. Il y a des milliers, en réalité, ils sont des dizaines et des dizaines de milliers de jeunes gens qui cherchent à échapper à la boucherie et qui le font en opposition directe à la politique de la guerre.

Et ils prennent beaucoup de risques pour ça, en opposition directe à leur gouvernement. Il y a des dizaines de milliers de jeunes Russes qui désertent. Il y a des dizaines, même plus de milliers d’Ukrainiens qui désertent et qui cherchent à échapper aux nervis qui vont les rafler dans les villages pour les envoyer au front. Je vous rappelle que sur le front russo-ukrainien, la durée de vie, l’espérance de vie d’un soldat a été estimé il y a encore peu de temps.

Dans certains secteurs du front, entre 20 et 30 minutes. Un haut gradé américain parlait au début du conflit de « hachoir à viande ». C’est de cela dont on est en train de parler, camarades. Ces déserteurs sont l’honneur de l’humanité. Ce qu’ils font en opposition à leur gouvernement. Nous leur devons un soutien total.

Le gouvernement français, les gouvernements de tous les États membres de l’Union européenne et l’Union européenne, en ce moment même, sont en train de durcir dans des proportions absolument scandaleuses, toutes les mesures pour empêcher ces déserteurs de recevoir ici même en France, ce à quoi normalement ils ont droit, c’est à dire l’asile et le statut de réfugié politique.