L’économie de guerre aux USA : l’engrenage destructeur du capital

Le système capitaliste est en crise. Les capitaux accumulés sont trop importants au regard des possibilités d’investissement suffisamment rentables. L’armement offre un débouché à ces capitaux.

Manifestation à Atlanta lors des journées de mobilisation dans tous les États-Unis : « No kings, no ICE, no Wars ! », le 28 mars 2026 (photo AFP).
Par Maxime Champion
Publié le 5 octobre 2026
Temps de lecture : 8 minutes

1/ Pourquoi le capital pousse-t-il à l’économie de guerre ?

Malgré les milliards de profits accumulés, le capital est en crise. Les besoins de la population peuvent être immenses : ils ne constituent un marché que si leur satisfaction rapporte assez. On peut donc manquer de logements, d’hôpitaux ou de transports alors que des masses d’argent cherchent où s’investir.

Les capitaux accumulés sont trop importants au regard des possibilités d’investissement suffisamment rentables. C’est cette difficulté à les faire fructifier qui constitue la crise de valorisation du capital. L’abondance des profits n’est pas une contradiction : une fois accumulés, ils doivent à leur tour trouver où s’investir avec une rentabilité suffisante. L’armement offre un débouché à ces capitaux : les États financent une demande qui ne dépend pas directement du pouvoir d’achat de la population.

Dans cette crise, l’impérialisme américain s’appuie sur sa puissance militaire pour défendre les positions économiques et stratégiques dont bénéficient les grands groupes américains. Les dépenses d’armement servent donc à la fois à ouvrir des débouchés au capital et à lui donner les moyens de préserver sa domination. Lorsque la guerre éclate, les armes consommées doivent être remplacées : les destructions entraînent de nouvelles commandes.

Cette politique traverse les présidences américaines. Obama avait engagé le recentrage stratégique vers l’Asie et Trump a placé la rivalité avec la Chine au premier plan. Après l’invasion russe de l’Ukraine, Biden a accéléré les commandes et les investissements industriels. En octobre 2023, pour défendre les crédits militaires destinés à l’Ukraine et à Israël, il expliquait que cet argent permettait de « reconstituer nos propres stocks avec de nouveaux équipements ».

Revenu à la Maison-Blanche, Trump veut porter les dépenses de défense à 1 500 milliards de dollars pour 2027, contre environ 1 000 milliards pour 2026 selon la Maison-Blanche. L’État cherche ainsi à élargir encore le marché de l’armement et les capacités de production qui l’alimentent. Cette fuite en avant ouvre des débouchés au capital en consacrant toujours davantage de richesses à la préparation et à la conduite des guerres.

2 / Comment l’État fait-il monter la production d’armes ?

Pour transformer les budgets militaires en production, il faut des machines, des bâtiments, des ouvriers qualifiés, des fournisseurs… Tandis que les industriels veulent surtout savoir si leurs investissements seront rentables. L’État finance donc les capacités de production et assurer des commandes sur plusieurs années pour garantir la profitabilité de ces commandes.

Raytheon, fabricant des missiles Tomahawk, annonçait en août avoir triplé ses livraisons au premier semestre 2026 par rapport à la même période de 2025. L’entreprise annonçait également un contrat de sept ans, d’un montant de 22,9 milliards de dollars, destiné à soutenir une production supérieure à 1 000 missiles par an1RTX, communiqué du 17 août 2026.. En s’engageant à acheter sur une telle durée, l’État permet à l’entreprise de planifier l’extension de sa production.

Pour les obus de 155 mm, une des principales munitions d’artillerie utilisées en Ukraine, la production américaine est passée d’environ 14 000 par mois avant 2022 à 36 000 en mars 2026, selon les chiffres publiés en juillet.

La marche vers l’économie de guerre est bien engagée : les crédits et les commandes se traduisent par une hausse réelle de la production.

3 / Qui profite de cette mobilisation de l’argent public ?

Les premiers bénéficiaires sont les groupes qui obtiennent les commandes : RTX, maison mère de Raytheon, Lockheed Martin, Northrop Grumman ou encore General Dynamics. L’État finance une partie de leurs investissements, notamment par l’endettement public, et achète leur production.

Ces groupes comptent parmi leurs actionnaires de grands gestionnaires financiers qui placent l’argent de leurs fonds et de leurs clients. À la fin de 2025, les portefeuilles gérés par Vanguard détenaient 9,3 % de RTX, ceux de BlackRock 7,8 % et ceux de State Street 6,8 %, soit près d’un quart du capital à eux trois2RTX, document aux actionnaires 2026, p. 36.. Les mêmes gestionnaires placent ainsi des capitaux dans l’armement, le pétrole ou les titres de dette publique : dans chaque cas, ils y recherchent un rendement3Voir nos dossiers sur la dette, Informations ouvrières n° 926, et sur le carburant, Informations ouvrières n° 927..

Les dividendes alimentent les revenus des fonds et de leurs clients, tandis que les gestionnaires perçoivent des commissions. « Pourquoi envisager une exposition au secteur de la défense ? », demande d’ailleurs BlackRock sur son site, en mettant en avant l’augmentation des dépenses militaires des gouvernements.

Par ses commandes, l’État ouvre des débouchés à tout un ensemble de capitaux, industriels et financiers, dont les revenus dépendent en partie de la poursuite des dépenses militaires. Par ce mécanisme, de nombreux capitalistes sont intéressés par l’économie de guerre.

Mais la crise de l’impérialisme américain se manifeste jusque dans son industrie d’armement : les exigences de rentabilité entrent en conflit avec celles du réarmement. En 2025, Lockheed Martin a consacré 6,1 milliards de dollars aux dividendes et rachats d’actions, contre 3,6 milliards aux investissements matériels et informatiques et à la recherche-développement autofinancée4Lockheed Martin, Résultats 2025, 29 janvier 2026..

Le 7 janvier 2026, Trump a signé un décret qui vise à restreindre les paiements aux actionnaires de ceux qui livrent trop lentement ou investissent insuffisamment.

4 / Comment le capital mondial s’engage-t-il dans la course aux armements ?

La recherche de débouchés rentables pousse les capitaux à la course aux armements bien au-delà des États-Unis.

Les États européens soutiennent eux aussi « leurs » groupes industriels par les commandes militaires. Présenté en mars 2025, le plan « ReArm Europe » vise à mobiliser jusqu’à 800 milliards d’euros de dépenses supplémentaires, grâce à l’assouplissement des règles budgétaires nationales et à des prêts européens. La même logique est à l’œuvre : engager les finances publiques pour ouvrir des marchés au capital.

Dans cette dynamique mondiale, l’impérialisme américain entend utiliser sa position dominante pour capter une part des commandes étrangères. Le décret de Trump du 6 février 2026 fixe explicitement l’objectif d’utiliser « les achats et les capitaux étrangers pour développer la production et les capacités américaines ». Entre 2021 et 2025, les États-Unis ont déjà fourni 58 % du volume des importations d’armes majeures des pays européens de l’OTAN.

Les groupes européens veulent, eux aussi, bénéficier de l’augmentation des budgets militaires. Le dispositif européen SAFE, doté de 150 milliards d’euros et compris dans les 800 milliards annoncés, impose qu’au moins 65 % du coût des composants des armes achetées provienne de l’UE, d’Ukraine ou des pays partenaires européens éligibles. Les capitaux participent à la même course aux débouchés militaires, tout en se disputant les commandes, mais l’impérialisme dominant peut orienter cette course à son avantage. Partout, les ressources publiques sont mobilisées pour soutenir les profits et préparer de nouvelles destructions.

5 / Pourquoi les milliards ne suffisent-ils pas à reconstruire une industrie ?

L’État peut voter des milliards ; il ne peut pas faire surgir immédiatement une chaîne industrielle et des travailleurs qualifiés.

Les obus de 155 mm le montrent : l’objectif était de 100 000 par mois pour octobre 2025 ; seuls 36 000 étaient produits en mars 2026. À Mesquite, au Texas, une usine ouverte en 2024 devait contribuer à cette hausse. Mais ses équipements n’ont pas permis de fabriquer les corps d’obus conformes attendus5Defense News, 14 juillet 2026, compte rendu du rapport de l’inspection générale du Pentagone..

À ces difficultés de rouvrir des chaînes de production s’ajoute la disparition de capacités industrielles. Un rapport remis au Congrès américain relève que dix-sept chantiers navals privés ont fermé ou quitté le secteur de la défense en cinquante ans. La faiblesse de la construction navale civile américaine limite aussi les capacités sur lesquelles l’armée peut s’appuyer. En 2023, les chantiers chinois ont construit des navires marchands représentant 33 millions de tonnes de jauge brute, contre 65 000 aux États-Unis6GAO, rapports GAO-25-106286 et GAO-25-107304, 2025. Tonnages civils en jauge brute.. Or construire des cargos entretient des installations, des fournisseurs et des qualifications également nécessaires ou transférables pour la construction de bâtiments de guerre.

Les fermetures d’usines s’accompagnent de destruction d’installations et de suppressions d’emplois. Elles dispersent les équipes et compromettent la transmission des savoir-faire. Les forces productives ainsi détruites font maintenant défaut lorsqu’il faut produire des obus.

Les difficultés de recrutement tiennent aussi aux salaires : certains nouveaux ouvriers quittent les chantiers navals pour des emplois aussi rémunérateurs et moins éprouvants. La Navy a donc intégré des financements destinés à augmenter les salaires dans un contrat de sous-marins modifié en avril 2025. La production d’armes exige en effet des qualifications que les rémunérations proposées ne permettent pas de conserver.

L’État doit donc financer les armes, mais aussi la reconstitution des capacités nécessaires à leur fabrication. Et le parasitisme de l’accaparement privé des bénéfices dans l’économie capitaliste ne peut que poursuivre des décennies de recul industriel.

6 / Jusqu’où l’impérialisme américain peut-il étendre ses interventions ?

La puissance militaire américaine reste considérable, mais la guerre consomme certains stocks militaires plus vite qu’ils ne peuvent être renouvelés. À la fin juin, la guerre contre l’Iran représentait déjà un coût estimé de 33,4 milliards de dollars, dont 22,3 milliards uniquement pour les munitions utilisées, selon l’inspection générale du Pentagone.

Plus de 1 000 missiles Tomahawk auraient été tirés durant les trente-neuf premiers jours de la campagne7CSIS, « Last Rounds ? », mis à jour le 24 avril 2026.. En moins de six semaines, Washington aurait ainsi consommé l’équivalent d’une année de production au rythme de 1 000 missiles par an que RTX prévoit de dépasser.

Pour prolonger sa campagne contre l’Iran, la Navy prépare le déploiement de deux porte-avions dans la région pour les derniers mois de 20268The Atlantic du 10 septembre 2026, « Trump is Preparing for a Long War ».. Mais ses onze bâtiments ne sont pas tous mobilisables : certains sont en entretien, d’autres en préparation ou déployés ailleurs.

Le Lincoln, initialement affecté au Pacifique, a été redirigé vers le Moyen-Orient en janvier, puis maintenu sur place pendant plusieurs mois. Washington a ensuite envoyé le George Washington, basé au Japon, laissant temporairement le Pacifique occidental sans porte-avions américain 9USNI News, 26 janvier 2026 ; The War Zone, déploiement du George Washington.. La guerre contre l’Iran prélève donc des moyens sur la région que Washington désigne depuis Obama comme une priorité stratégique face à la Chine.

Même l’armée la plus puissante du monde ne peut soutenir sans limites toutes les interventions qu’exige le maintien de la domination du capital américain. Chaque guerre consomme des stocks et mobilise des forces qui manquent ailleurs. Puis remplacer les armes consommées et soutenir ces déploiements exige de nouveaux moyens : la guerre alimente ainsi la course au réarmement.

7 / Quelles résistances cette politique de guerre rencontre-t-elle aux États-Unis ?

Le Lincoln devait rentrer en mai. En août, après plus de huit mois de déploiement, aucune date de retour n’était annoncée. Cette prolongation a provoqué la colère des familles : environ deux cents proches ont interpellé les responsables de la Navy à San Diego.

Les témoignages décrivent des rationnements alimentaires et des pénuries d’eau. Pendant plus d’une semaine, les marins n’ont pas pu laver leur linge. Ces problèmes avaient été largement résolus, mais l’épuisement persistait. Des marins signalaient des idées suicidaires et un passage à l’acte empêché. « Tout ce que nous voulons, c’est une date de retour », déclarait l’un d’eux10Stars and Stripes, 11 août 2026..

La demande dépasse les familles. « Bring them home »11 « Ramenez-les à la maison ». écrit l’ancien élu républicain Adam Kinzinger. La NAACP, organisation historique de défense des droits civiques, réclame aussi leur retour en sécurité. Ces appels font écho au mot d’ordre « Bring the boys home », porté contre la guerre du Vietnam. Des élus des deux partis du capital demandent des comptes aux responsables militaires. Ces familles ne condamnent pas nécessairement la guerre. Mais elles refusent que le déploiement se prolonge sans réponse à l’épuisement des marins. D’autres mobilisations contestent directement le financement et la production des armes.

Le syndicat National Nurses United relie l’opposition à la guerre à la défense des besoins sociaux. Le 27 août, des centaines d’infirmières ont ainsi mené des actions dans huit villes contre les contrats des hôpitaux avec Palantir12Entreprise de logiciels et d’analyse spécialisée dans le maintien de l’ordre et des Armées.. Avec notamment CodePink et Jewish Voice for Peace, elles dénoncent l’implication de cette entreprise dans la répression des immigrés et la guerre à Gaza. En septembre, des mobilisations encore modestes s’attaquent aux moyens de l’économie de guerre. À San José, des étudiants refusent que leur université serve au recrutement de Northrop Grumman et obtiennent son retrait d’un forum de l’emploi. À Charleston, des militants, dont au moins un militant de DSA, réclament la fin des avantages fiscaux accordés au fabricant d’armes Elbit Systems. Ils dénoncent les recettes dont ces exonérations privent les écoles publiques. À Grand Rapids et à Fort Collins, des rassemblements dénoncent la guerre contre l’Iran. « De l’argent pour nos besoins, pas pour la guerre ! » : cette revendication relie le refus des bombardements à la lutte contre l’utilisation des richesses publiques au profit de l’armement.

Les populations bombardées paient le prix le plus terrible de cette politique. Les travailleurs américains n’ont aucun intérêt à sa poursuite. Ils n’ont pas à choisir entre leur emploi et la fabrication d’armes. Les usines, les qualifications et les financements peuvent servir à répondre aux besoins de la population. Combattre l’économie de guerre, c’est remettre en cause le pouvoir du capital.