Repas à 1 euro au Crous : le rationnement et les “jauges” ne sont pas une solution !
« À cause du manque de moyens, c’est premier arrivé, premier servi et ce n’est pas acceptable ». Interview de Medhi Fezzani, agent au Crous Normandie et syndicaliste.
- Actualité politique et sociale, Crous

Tu es agent au Crous de l’université de Caen. Comment se met en place concrètement la généralisation du repas à 1 euro ?
Medhi Fezzani : Le gouvernement a annoncé la généralisation du repas à 1 euro à tous les étudiants. Sur le principe, évidemment qu’on ne va pas être contre. Permettre à tous les étudiants de manger pour 1 euro, surtout en ce moment, c’est une avancée.
Le problème, ce n’est donc pas la mesure mais ce sont les moyens mis derrière pour la rendre réellement applicable. On nous annonce 50 millions d’euros supplémentaires. Mais ces moyens sont insuffisants face à ce que nous voyons arriver dans les restaurants universitaires.
Parce qu’un repas à 1 euro ne se produit pas par décret. Derrière chaque plateau, il y a des agents. Il faut commander et réceptionner les marchandises, préparer, cuisiner, servir, nettoyer, faire la plonge. Il faut du matériel, des cuisines capables de produire davantage et des restaurants capables d’accueillir davantage d’étudiants.
Donc quand la fréquentation augmente fortement sans que les moyens humains et matériels suivent au même rythme, la conséquence est assez simple : ce sont les structures et les personnels qui absorbent le choc. Et les agents l’ont bien compris.
Vous avez fait grève le 22 septembre…
Oui, le mouvement de grève nationale intersyndicale a mobilisé, selon nos chiffres, environ 30 % des agents de restauration et près de 25 % de l’ensemble des personnels des CROUS. Face à cette situation, les tutelles cherchent maintenant à contenir les flux.
Et une des réponses qui apparaît, c’est la mise en place de seuils maximums de repas distribués, autrement dit des jauges. Mais derrière ce mot un peu technique, la réalité est très simple. Une jauge n’embauche personne. Elle n’agrandit aucune cuisine. Elle ne crée aucune place supplémentaire. Elle ne produit pas un seul repas de plus. Elle fixe seulement le moment où l’on arrête de servir. Et donc, mécaniquement, la jauge signifie le premier arrivé, premier servi. C’est là toute la contradiction.
On annonce un repas à 1 euro pour tous les étudiants, mais faute de moyens suffisants, on risque de passer d’un droit universel à un droit accessible jusqu’à épuisement de la capacité. Il faut regarder ce qui se passe des deux côtés du comptoir. Devant, il y a l’étudiant qui veut simplement pouvoir manger. Il subit les files d’attente, la saturation et demain, potentiellement, la jauge. Derrière, il y a l’agent à qui l’on demande de produire toujours plus, de servir toujours plus vite et d’absorber l’augmentation de la fréquentation. D’un côté, on risque de rationner l’accès au service. De l’autre, on intensifie le travail.
Donc les étudiants ne vont pas pouvoir manger et les agents vont voir leurs conditions de travail se dégrader…
Oui, il faut éviter le piège qui consisterait à opposer les deux. Le problème de l’étudiant, ce n’est pas l’agent derrière le comptoir. Et le problème de l’agent, ce n’est pas l’étudiant qui vient manger pour 1 euro. Ils subissent tous les deux, sous des formes différentes, la même insuffisance de moyens. Les ponts entre les agents et les étudiants existent déjà. Nous avons déjà des contacts avec des organisations étudiantes. Nous avons déjà travaillé ensemble sur certaines mobilisations. Nous échangeons déjà sur nos revendications.
Il faut utiliser ces liens pour construire quelque chose de concret autour de cette situation. Et le point de rencontre est finalement assez simple. Quand un étudiant dit : « Je veux pouvoir manger pour 1 euro », nous devons pouvoir lui répondre : « Nous voulons avoir les moyens de te servir. » Et lorsque les agents disent : « Nous ne pouvons pas absorber toujours plus de repas avec les mêmes moyens », la réponse ne doit pas être de limiter le nombre d’étudiants. Elle doit être d’obtenir les postes, les équipements et les capacités nécessaires.
C’est là-dessus que la convergence peut se construire. Pas seulement sur une déclaration de solidarité entre étudiants et personnels. Mais sur un intérêt matériel commun.
Les étudiants ont besoin que les CROUS aient suffisamment de personnels et de capacités pour garantir réellement le repas à 1 euro. Et les agents ont besoin que les étudiants refusent avec eux que cette mesure soit financée par l’intensification de leur travail.
À partir de là, la question remonte là où elle doit réellement être posée : celle des choix budgétaires.
Et c’est là que je fais le lien avec la situation politique générale et l’économie de guerre. Parce que lorsqu’il s’agit d’augmenter les capacités militaires, l’État parle d’investissements, de production, de capacités supplémentaires et de milliards. Mais lorsqu’il faut augmenter les capacités de restauration pour répondre aux besoins des étudiants, on commence à nous parler de gestion des flux et de jauges. Oui au repas à 1 euro pour tous ! Non aux jauges et au premier arrivé, premier servi. Si le droit est universel, les moyens doivent être à la hauteur !
