Palestine : entretien avec un membre du comité populaire du village de Majd al-Krum
En Galilée, la population palestinienne s’organise contre le nettoyage ethnique mené par l’État israélien : « Sans le soutien populaire, nous n’aurions pas pu expulser ces colons de notre terre, ni de la région ».
- Actualité internationale, Palestine

| Majd al-Krum se situe en Galilée, à l’intérieur de l’État d’Israël. Fin août, en pleine campagne électorale, le ministre génocidaire Bezalel Smotrich a annoncé officiellement la reprise du plan de « judaïsation » de la Galilée et du Néguev. Des dizaines de nouvelles localités « juives » – soit environ quarante nouvelles implantations – pour accueillir un million de nouveaux résidents juifs sont ainsi programmées dans un territoire majoritairement habité par des Palestiniens (ayant le statut de citoyens israéliens). Les premières fondations de ces nouvelles colonies devaient être posées à Majd al-Krum. |
Peux-tu préciser l’objectif de Smotrich ?
Smotrich veut poursuivre le nettoyage ethnique à l’intérieur des territoires de 48. Il veut déplacer le projet de colonisation de la Cisjordanie vers la Galilée. Il a choisi notre village parce qu’il possède de vastes terres dans les collines environnantes, un endroit magnifique et stratégique. Les projets sionistes de colonisation, de 1948 à aujourd’hui, ont toujours privilégié les collines.
De plus, le village est un haut lieu du mouvement national palestinien en Galilée, au même titre que Sakhnin ou Umm al-Fahm. C’est aussi une cible symbolique. La majorité de nos terres ont été expropriées en 1948, et une partie de la population a été expulsée vers le Liban. La ville israélienne de Karmiel a été construite sur ces terres, dans le but de judaïser la Galilée.
Tu as évoqué dans un premier échange l’expérience de 1976. Peux-tu revenir sur cet épisode historique ?
En 1976, le gouvernement israélien de Yitzhak Rabin a tenté de confisquer des terres appartenant aux villages de Sakhnin, d’Araba, et de Deir Hanna. L’armée a empêché les agriculteurs d’accéder à leurs terres. Les Palestiniens se sont alors organisés – en tant qu’agriculteurs et population, sans l’appui d’aucun parti politique.
Le 26 mars, ils ont proclamé que le 30 mars 1976 serait la Journée de la Terre. Ce jour-là, toute la population a manifesté. L’armée israélienne a tué six martyrs, à Sakhnin, Araba et Kfar Kana ; des centaines de personnes ont été blessées et arrêtées. Mais une semaine après cette confrontation, Rabin a décidé de restituer les terres aux agriculteurs.
Depuis, tous les Palestiniens célèbrent cette journée comme une victoire. Cela a été une leçon : pour défendre vos droits, vous devez lutter, vous battre – et vous pouvez gagner.
Que s’est-il passé avec les colons de Cisjordanie ?
Des colons de Cisjordanie ont été envoyés par Smotrich pour mener à bien la tâche. Ils sont devenus plus de 40. Ils ont aménagé le terrain en y installant l’eau et l’électricité comme ils font sur les terres palestiniennes en Cisjordanie. Ils étaient prêts à y établir un avant-poste.
Comment la mobilisation a-t-elle commencé ?
Un Comité populaire existait déjà depuis l’intifada Alkarama (soulèvement de la dignité) de 2021. On s’est organisé pour repousser les colons de nos terres. Pendant plusieurs jours, du matin jusqu’au soir nous nous sommes relayés.
Des gens sont venus de tous les villages avoisinants pour manifester, chanter, organiser des activités folkloriques, à quelques mètres de l’emplacement choisi par les colons. Des Juifs progressistes sont venus nous soutenir, et plusieurs organisations juives anticoloniales nous ont apporté leur soutien.
En définitive, les colons ont été contraints de partir. La terre vous a donc été rendue ?
Ils ont dû partir et on a tous un sentiment indescriptible de victoire. Après le départ, c’était la fête. Il y a eu des cortèges de voitures, des distributions de bonbons, des cadeaux et roses dans les rues. Tout mon respect va à tous ceux qui ont participé à ce rassemblement. Sans le soutien populaire, nous n’aurions pas pu expulser ces colons de notre terre, ni de la région.
Pour la police israélienne, il était clair que si les colons restaient, cela provoquerait une véritable explosion de tensions en Galilée. Pour nous, c’était un message fort à nos frères de Cisjordanie : oui, vous pouvez tenir tête si vous êtes unis. Si vous êtes ensemble, vous êtes plus forts ; vous pouvez vous battre et vaincre ce projet sioniste.
Cela dit, on doit considérer que le succès est partiel. Les colons ont annoncé : « Nous reviendrons après les fêtes. » La terre est enregistrée au cadastre, cela me rassure, et il n’existe aucun accord de partage entre eux et nous, mais en plus de la mobilisation, nous continuons à suivre l’affaire sur le plan juridique.
Tu m’as montré une vidéo où l’on voit la colère des colons…
Leur réaction a été extrêmement agressive et même délirante. Sur toutes les chaînes de télévision et dans la presse, les colons, les groupes fascistes comme le parti de Smotrich et celui de Ben Gvir ont lancé une campagne affirmant que les Arabes d’Israël sont « l’ennemi intérieur ».
On les a entendus dire que le prochain « 7 octobre viendra des Palestiniens de Galilée. » Smotrich lui-même mène une vaste campagne sur sa page Facebook contre le village en nous considérant comme des ennemis. Ils ont même déclaré que nous voulons chasser les citoyens israéliens de l’université de Tel-Aviv, parce qu’elle est située sur l’ancien village de Cheikh Mu’nis, détruit en 1948.
En fait ils sont furieux parce que leur plan de transposer le modèle colonial de la Cisjordanie sur les terres des villages palestiniens de 1948, a subi un véritable revers.
La mobilisation va donc se poursuivre jusqu’au bout.
Si vous essayez de confisquer des terres en Galilée, vous devez savoir que les Palestiniens des territoires de 1948 sont capables de défendre leur terre et de mettre un terme à toute tentative de colonisation – malgré la tyrannie, la force, l’arrogance et les persécutions. Les jeunes, les dirigeants, les enfants s’engagent : tout événement de ce type, où qu’il se produise sur des terres arabes privées, sera accueilli avec la même détermination. Ce ne sera ni la première ni la dernière fois.
Propos recueillis par François Lazar
