Soutien aux déserteurs russes et ukrainiens !

La parole à Alekseï Sakhnine, militant russe de La paix par en bas ; Pascal Samouth, syndicaliste (Haute-Loire) ; Rodolphe Verger, syndicaliste à l’hôpital psychiatrique Guillaume-Régnier (Rennes) : "Les déserteurs russes et ukrainiens sont l’honneur du mouvement ouvrier."

Par la rédaction d'IO
Publié le 5 novembre 2026
Temps de lecture : 6 minutes

D’un côté l’escalade meurtrière s’approfondit, de l’autre on parle de négociations sous l’égide des États-Unis, mais chaque semaine qui passe des milliers de soldats russes et ukrainiens meurent.

La politique de l’Union européenne qui pousse à l’escalade guerrière se traduit également par son refus de recevoir sur son territoire les Ukrainiens et les Russes qui fuient les combats et refusent de monter au front.

Dans la contribution d’un militant russe que nous publions, celui-ci revient sur la situation des déserteurs russes.

C’est la même situation qui prévaut en Ukraine où la police militaire chasse dans les rues les potentielles victimes et les capture pour les envoyer au front. Selon les chiffres officiels de l’état-major ukrainien, 200 000 soldats ont déserté. Un certain nombre se cache, d’autres tentent de fuir dans les pays voisins membres de l’UE. Celle-ci a décidé de refuser d’accueillir les déserteurs russes mais également les déserteurs ukrainiens. Tout Ukrainien qui se trouve dans l’UE et qui n’a pas rempli ses obligations militaires doit rentrer en Ukraine. Les responsables politiques des pays de l’UE qui poussent à la guerre au compte des profits de l’industrie de l’armement utilisent les citoyens ukrainiens et russes comme de la chair à canon.

L’élargissement de la campagne de signatures sur l’appel en soutien aux déserteurs devrait déboucher sur un rassemblement devant le ministère français des Affaires étrangères avec demande de rendez-vous au ministre. Cette délégation aux autorités est également en discussion dans d’autres pays membres de l’UE où se mène cette campagne en soutien aux déserteurs russes et ukrainiens.

 

« Reconnaître la désertion comme un acte citoyen qui mérite protection ! »

  • Une tribune d’Alekseï Sakhnine, militant russe de La paix par en bas

« Les pays européens ne délivrent pas de visas aux déserteurs russes et refusent l’asile à ceux qui parviennent à entrer. Paradoxalement, les gouvernements occidentaux aident leur adversaire à maintenir sa machine de guerre : faute de refuges sûrs pour ces déserteurs, la Russie échappe à la désertion massive et à la paralysie de son armée.

Cette politique repose sur la responsabilité collective : le militaire russe est considéré comme participant à l’agression contre l’ordre international du fait d’appartenir à l’armée. L’OFPRA peut reconnaître le risque de persécutions en Russie, mais refuser la protection au motif que les tâches logistiques accomplies par le déserteur constituaient une “contribution substantielle aux attaques militaires”.

Cette logique suppose que les Russes sont responsables de la guerre parce qu’ils ne l’ont pas arrêtée. Si soldats et civils sont coupables par défaut, il ne leur reste qu’à combattre. La paix ne serait possible que par une victoire militaire.

Le mythe de la responsabilité collective sert le Kremlin : il nourrit l’image d’une nation unie, dont l’armée serait une communauté de volontaires se sacrifiant par patriotisme. Cette image occulte contrainte, inégalités et peur, mais convient aux pouvoirs en place, en Russie comme dans l’UE.

Une part importante de l’armée russe est composée de mobilisés qui ne peuvent refuser de servir. Seul un tiers des 283 000 morts recensés dans la base de données de Mediazona sont classés comme « volontaires ». Mais le contrat dit volontaire n’implique pas un choix libre. Détenus, personnes poursuivies au pénal et centaines de milliers d’appelés sont contraints de le signer. Pressions et intimidations sont monnaie courante. Le recrutement volontaire n’est pas le contraire de la contrainte : il en est l’habillage juridique.

Selon une étude d’ExtremeScan, 37 % des Russes ont un proche ayant participé à la guerre ; 20 % ont déclaré qu’un proche avait été “mobilisé”, incluant la contrainte à signer un contrat. Autrement dit, selon leurs proches, plus de la moitié des soldats russes ne seraient pas partis à l’armée si la décision leur avait appartenu.

Le recrutement par les primes traverse une crise. Il attirait surtout des hommes âgés : parmi les morts de 45 à 47 ans, 68 % étaient classés comme volontaires en 2024, contre 30 % en 2025. Les pertes augmentent chez les jeunes : 699 soldats de 18 à 20 ans sont morts en 2023, contre 2 536 en 2025. Cette évolution reflète la pression croissante sur les appelés, contraints de signer pendant leur service obligatoire.

À mesure que s’épuisent les contingents recrutables à coups de primes, l’État se tourne vers d’autres réserves sociales et générationnelles, en recourant davantage à la contrainte.

Conséquence politique : les personnes ayant déclaré qu’un proche avait été envoyé de force à la guerre s’y opposent presque deux fois plus souvent que celles dont un proche a signé un contrat. L’opposition à la guerre y est la réponse la plus fréquente, malgré l’autocensure.

La guerre est entrée dans le quotidien de dizaines de millions, surtout parmi les catégories populaires et les ouvriers. Refuser de protéger les déserteurs, c’est refuser le dialogue avec une part croissante de la société russe, confrontée à la contrainte et qui paie la guerre de son sang.

L’Europe n’exclut pas ce dialogue sans raison. Les budgets militaires augmentent, l’industrie de défense devient un moteur de croissance et la militarisation est présentée comme un choix sans alternative. Quand l’économie de guerre devient un intérêt structurel, la désertion massive dérange : elle offre une issue à l’escalade. Les autorités européennes écartent donc cette alternative. Depuis août 2026, l’UE conditionne la protection temporaire des nouveaux arrivants ukrainiens au respect de leurs obligations militaires : les déserteurs en sont donc exclus.

Tendre la main aux déserteurs — et, par conséquent, à la paix entre les peuples — ne dépend pas des dirigeants occidentaux, mais des peuples eux-mêmes. »

 

« Une campagne décisive dans le combat contre la guerre »

  • Rodolphe Verger, syndicaliste à l’hôpital psychiatrique Guillaume-Régnier (Rennes)

« J’ai signé l’appel pour une campagne de soutien aux déserteurs en Europe. D’abord parce que comme syndicaliste, comme militant ouvrier je suis résolument contre la guerre car comme l’a dit Paul Valéry : “La guerre c’est le massacre de gens qui ne se connaissent pas, au profit de gens qui se connaissent et ne se massacrent pas.”

Déserter ce n’est donc pas un acte de lâcheté mais au contraire un acte d’un courage exemplaire pour combattre la guerre. C’est au péril de leur vie que des jeunes dont le pays est engagé dans la guerre quittent les rangs militaires. Et donc quiconque se réclame de la paix doit assurer la protection de ces déserteurs. Tous les gouvernements sont placés face à leur responsabilité sur cette question. Or c’est l’inverse qui se passe actuellement concernant les déserteurs russes et ukrainiens ; comme il est écrit dans l’appel : les autorités de l’Union européenne examinent actuellement des mesures strictes visant à restreindre l’entrée sur leur territoire des citoyens russes ayant participé aux combats, y compris ceux qui ont refusé de poursuivre la guerre.

Donc cette campagne est décisive dans le combat contre la guerre et pour la paix. Tous les déserteurs doivent obtenir un laissez-passer et le droit d’asile pour refus de participation à la guerre. Cela relève de la responsabilité des États.

Certains se sont parfois engagés dans l’armée pour gagner de l’argent ou pour d’autres raisons. Aujourd’hui le seul fait de refuser la guerre, de déserter est un acte politique pour la paix. En ce sens ils doivent être accueillis dans n’importe quel État, sans conditions. Obtenir cela serait un formidable point d’appui pour tous ceux encore au front et pourrait permettre des désertions en masse : pas de soldats pas de guerre. J’invite donc tous les militants ouvriers quels qu’ils soient, quelle que soit l’organisation à laquelle ils adhèrent à signer cet appel pour que s’organise pratiquement le combat contre la guerre. Cette campagne est un des leviers pour parvenir à un cessez-le-feu immédiat. »

 

« C’est un engagement qui concerne directement le mouvement syndical »

  • Pascal Samouth, syndicaliste (Haute-Loire)

« J’ai signé l’appel de soutien aux déserteurs en Europe. C’est un engagement qui concerne directement le mouvement syndical.

Le conflit en Ukraine a déjà causé des millions de morts dans les deux camps. Le gouvernement de Macron, derrière l’OTAN et l’Union européenne livre maintenant des armes pour des frappes intérieures à la Russie avec toutes les menaces d’extension que cela comporte. Et en France, ils font payer à la population leur engagement guerrier : c’est la vie chère, c’est le projet de budget 2027 qui s’en prend à l’école, à l’hôpital et à tous les services publics, à la Sécu pendant que les dépenses pour la guerre sont encore augmentées de 36 milliards.

Dans les manifestations avec les lycéens, il y a beaucoup de pancartes qui font le parallèle entre les coupes dans le budget de l’Éducation et l’argent pour la guerre. Ces jeunes ne veulent pas qu’on leur bouche toute perspective d’avenir sinon l’engagement ou le service national universel. Ils ont raison.

On est obligés de se poser la question de comment stopper cette escalade. Quand un général déclare qu’il “faut accepter de perdre ses enfants”, quand Macron parle “du prix du sang” dans son discours du 14 Juillet, il ne servirait à rien de se rassurer à bon compte.

Ce sont bien les peuples qui peuvent stopper la guerre, les organisations syndicales ont un rôle à jouer. L’appel de soutien aux déserteurs dit une chose très juste : “La désertion est un puissant outil de lutte contre la guerre : elle affaiblit la machine militaire du régime et sauve des vies. Soutenir ceux qui choisissent la vie et la paix peut accélérer la fin du conflit.”

Les déserteurs russes et ukrainiens sont l’honneur du mouvement ouvrier. C’est pour cela que j’ai signé cet appel. Il est le complément naturel à l’action syndicale que nous menons pour imposer la satisfaction de revendications vitales qui sont incompatibles avec la marche à la guerre décidée par les gouvernants. J’invite tous mes camarades syndicalistes à faire de même. »