États-Unis : Construction et reconstruction du campement pour la Palestine à l’université Columbia

Voici là deuxième partie d'un entretien exclusif avec un ancien employé de l'université Columbia, à New York.

Prise de parole sur le campus de l'Université de Columbia (Photo Gérard Dalbon)
Par la rédaction d'IO
Publié le 29 juillet 2024
Temps de lecture : 5 minutes

Nous publions ici la deuxième partie de l’interview d’un ancien employé de l’université Columbia, à New York, qui a participé aux campements pour la Palestine. Dans la première partie parue précédemment, il y expliquait comment un premier campement avait été construit, et la répression policière qu’avaient subie les étudiants.

Que s’est-il passé avec l’administration de l’université ?

Il y a eu de grands rassemblements d’étudiants et du personnel pour condamner la descente de police. Le sénat de l’université a même voté la défiance à l’égard de Minouche Shafik, mais en fin de compte, cela n’a rien donné parce que ce ne sont pas eux qui détiennent le pouvoir à l’université. Le sénat ne peut que lui taper sur les doigts, parce que c’est le conseil d’administration et les donateurs qui détiennent tout le pouvoir à l’université.

Quand tous ces présidents d’université ont-ils dû se présenter devant le Congrès ?

C’était avant. Minouche Shafik subissait certainement la pression du Congrès pour faire ce qu’elle a fait.

S’agissait-il uniquement de manifestations sur le campus ?

Oui. Il y a eu des graffitis. Des personnes ont fait l’objet de procédures disciplinaires universitaires pour avoir écrit à la craie, ce qui est insensé. Le cas le plus médiatisé est celui d’un séminaire d’introduction à la résistance qui parlait des groupes de résistance palestiniens, de leurs origines et de leur rôle, ce qui n’a pas plu à l’université. Elle a dit « vous êtes de connivence avec les terroristes ». Je pense que cette question a été spécifiquement soulevée lors de l’audition au Congrès. C’est la raison pour laquelle ils voulaient sévir.

Même avant les campements, avec les manifestations et les teach-in, ces présidents d’université, y compris Minouche Shafik, ont dû se présenter devant la Chambre basse du Congrès. Vous pouvez imaginer la pression qu’elle a dû subir lorsque les campements ont commencé.

Lorsque la police a attaqué le campement, quelle a été la réaction de la communauté universitaire ? Ont-ils protesté, que s’est-il passé ?

Les gens ont protesté. Le même jour, un piquet de grève a été dressé autour du campement pour tenter de le protéger et encourager les passants à s’y joindre. A ce moment-là, il y avait encore des policiers sur le campus, mais ils ne sont pas intervenus. La réaction a été massive. La communauté a réagi en faisant parvenir de la nourriture aux gens. J’ai passé plusieurs jours à courir entre le camp et la clôture, en transportant autant de provisions que possible, car la demande était très forte. Des centaines de personnes se sont instantanément retrouvées sur des groupes de discussion. « De combien de personnes et de quelles fournitures avez-vous besoin ? Comment pouvons-nous acheminer des tentes supplémentaires, de la nourriture supplémentaire, des bâches, des couvertures, etc. » Tout cela a afflué sur le campus et a été introduit clandestinement. C’était la réponse la plus importante.

Le soutien était énorme. Le premier campement ayant été écrasé, ils l’avaient réinstallé. Tout le monde voulait s’assurer du succès de l’opération. Les deux premiers jours ont été marqués par un énorme soutien. Les gens apportaient autant de matériel que possible.

A ce moment-là, la sécurité du campus était un peu plus perméable. Il y avait des conférences retransmises sur écran. Des films étaient projetés lors de séances d’enseignement. Il y avait des rassemblements devant les portes, organisés par diverses organisations de la communauté palestinienne. A un moment donné, il y a eu une grande manifestation tout autour du campus qui a duré presque toute la nuit.

Y a-t-il eu des négociations avec l’administration de l’université à un moment donné ?

Je n’ai pas participé à ces négociations, mais les étudiants ont envoyé une équipe de négociation discuter avec l’administration. Ils avaient plusieurs revendications concernant le désinvestissement, la transparence et l’amnistie.

Qu’est-il advenu de ces demandes ?

On leur a surtout tourné le dos. L’administration ne voulait pas du tout traiter avec eux. Elle leur donnait des miettes, des réponses partielles ou, le plus souvent, des menaces. Ils menaçaient constamment de balayer le campement, d’envoyer les flics ; c’était le marteau que l’administration brandissait en permanence contre les étudiants.

Il y a eu plusieurs fois où on était presque sûr qu’ils allaient encore « nettoyer » le campus. Il y a eu des nuits stressantes. J’habite assez loin du campus. Il était minuit et l’administration laissait entendre qu’elle menaçait d’envoyer la garde nationale.

Ce qui est une perspective assez effrayante compte tenu de l’histoire, de ce qu’ils ont fait à Kent State1Le 4 mai 1970, le gouverneur de l’Ohio Jim Rhodes envoya la garde nationale de l’Ohio (une composante de l’armée de réserve) réprimer une manifestation d’étudiants qui se tenait sur le campus de l’université de Kent State contre l’extension de la guerre du Vietnam au Cambodge. Quatre étudiants ont été tués par balles ; neuf ont été blessés.. Je me disais : « Il est minuit, mais je vais faire une heure de train pour me rendre sur le campus afin de pouvoir apporter mon soutien. » A ma connaissance, les négociations n’ont abouti à rien. L’administration s’est montrée assez intransigeante.

Qu’est-il arrivé au deuxième campement ?

Il a prospéré pendant plus d’une semaine et demie. Il était immense. Il y avait plein de gens. Il y en a eu un, puis ils ont commencé à apparaître un peu partout dans la ville. Je crois que l’un des premiers était à l’université de New York, où il y avait aussi un campement qui a été balayé très violemment par la suite. J’étais là quand il a été balayé. J’ai été aspergé de gaz lacrymogènes pendant l’opération et je crois qu’ils ont arrêté une nouvelle centaine d’étudiants. Mais ils ont tous continué à manifester. D’autres campements ont commencé et n’ont pas été balayés ou ont résisté aux opérations policières. Sur le campus du CUNY (City College of New York), les étudiants ont repoussé un groupe d’agents de sécurité et de flics du campement lorsqu’ils ont essayé de les balayer. Ils les ont repoussés.

Il y avait des campements partout. Il y a eu cinq campements à New York en même temps, dans différents états de démantèlement puis se reconstituant sous une autre forme ou résistant aux démantèlements.

Tout s’est accumulé pour arriver à ce point culminant. C’était le lendemain du jour où l’administration de Columbia avait menacé de faire appel à la garde nationale. Les gens étaient donc déjà en état d’alerte. Puis l’université leur a fixé une date butoir : « Nous allons vous balayer à la fin de la semaine ». L’administration n’a cessé d’insister et n’a pas vraiment cédé de terrain en termes de négociations. Les choses se sont enlisées à cet égard. Je n’ai jamais vu autant de soutien. Je me souviens qu’ils pensaient expédier cela en un jour. J’ai quitté mon travail parce qu’il était plus important d’être là. Il y avait tellement de monde sur le campus.

Le campement était plein. Il était entouré de clôtures et toutes les entrées étaient barricadées. Une douzaine de professeurs et de personnels formait chacun un mur humain pour obliger qui conque à passer d’abord par eux pour atteindre les étudiants. Et puis, à l’extérieur, il y avait ce piquet de grève qui se renouvelait. Je pense qu’au maximum, il avait une épaisseur de cinq personnes. Il faisait tout le tour de l’espace vert, et même presque tout le tour du campus. Il y avait énormément de monde, certainement au moins un millier de personnes. C’était une incroyable démonstration de force en termes de soutien du campus aux campements.

Mais en fin de compte, les choses ont culminé. C’est cette nuit-là que le campement s’est transformé et a fini par occuper et barricader le Hamilton Hall, le même hall qu’ils avaient occupé en 1968 et dans les années 80. Je faisais partie des personnes qui ont occupé le hall et c’était une opération nocturne, qui s’est donc déroulée à minuit. Nous sommes restés barricadés pendant près de 24 heures avant que l’administration n’autorise la police de New York à pénétrer sur le campus.