Révolution française : démocratie politique, comités et gouvernement

A propos des formes d’auto-organisation populaire pendant la Révolution. Conférence aux Amis animée par Jean-Marc Schiappa et Isabelle d’Artagnan, tous deux historiens.

Jean-Marc Schiappa et Isabelle d’Artagnan lords des Amfis (photo correspondant).
Par Isabelle d’Aratgnan, Jean-Marc Schiappa
Publié le 15 septembre 2024
Temps de lecture : 6 minutes

D’une longue conférence donnée aux Amfis et qui sera prochainement disponible en visio-conférence, nous avons fait le choix d’extraire quelques passages. De la même manière, nous avions fait le choix de tenir une conférence à deux voix, sous une forme de dialogue, pour éviter de donner un côté trop universitaire, pour être plus agréable à l’écoute. Il semble que ce choix ait été apprécié…

Débloquer les verrous politiques en appuyant l’auto-organisation démocratique

Le moment politique incite à la réflexion sur les voies et les moyens de mobiliser le peuple face à un blocage complet du système politique. Celui-ci empêche de développer une solution à un problème social global, lequel prend la forme d’une « polycrise ». Le processus révolutionnaire de 1789-1793 peut d’ailleurs se définir comme : trouver une solution politique à un problème social via l’implication (plus ou moins forte selon les acteurs) civique et démocratique de la multitude transformée en peuple.

On assiste entre 1789 et 1795 à une effervescence des formes d’implication démocratique, à une inventivité citoyenne qui déborde et parfois contraint les dirigeants. Ce sont d’abord les assemblées locales officielles : districts des États généraux transformés en 1790 en sections. Dans une moindre mesure, les assemblées primaires des Constitutions de 1791 et 1793.

Ces institutions légales offrent un espace d’expression, de délibération mais aussi de décision (élection de représentants, notamment) aux simples citoyens. L’assemblée générale de la section, qui peut siéger en permanence, entretient des relations (« fraternisations » dans le langage du temps) avec ses homologues dans une perspective de démocratie locale fédérative.

Elles élisent des commissaires révolutionnaires qui agissent directement en relation avec le Comité de sûreté générale, autre émanation de la Convention. La commune est le centre de la vie politique dans les localités comme la section l’est à Paris.

Ce sont ensuite les sociétés populaires ou clubs, sortes d’associations politiques volontaires et locales (pour simplifier : ce sont les ancêtres des partis politiques) qui se rassemblent en fédération à l’échelle nationale.

Ainsi, le club des Jacobins de Paris reconnaît l’affiliation de clubs partout en France jusqu’à former un réseau de centaines de milliers de militants, comme la vie politique n’en avait jamais connu auparavant. Vous connaissez les noms de ces clubs : les Jacobins, les Cordeliers, les Feuillants par exemple.

Contrairement à ce que prétend le mythe « centralisateur » du « jacobinisme français », les clubs locaux conservent leur autonomie, ne reçoivent pas leurs ordres de Paris, et on peut même, ponctuellement, observer des doubles affiliations (par exemple un club à la fois jacobin et cordelier).

Enfin, des mouvements populaires moins hiérarchisés, fondés sur l’idéal d’égalité civique et le droit à l’insurrection, prolongent les mobilisations de 1789. C’est ainsi que les sans-culottes tentent de définir leur spécificité politique et font régulièrement usage du rapport de force pour contraindre les représentants.

L’automne 1789, moment d’invention d’une nouvelle culture politique

La modification de fond intervient à l’automne 1789. En 1789, depuis le printemps, le peuple a pris goût à la politique. On ne peut le freiner. Et ici, on peut dans les limites considérables et nécessaires de l’analogie historique esquisser un parallèle avec ce que nous voyons, encore partiellement, depuis quelques mois et qu’il nous faut aider : le peuple a repris goût à la politique.

L’approfondissement de la Révolution était devenu nécessaire à l’automne 1789, parce que la poussée populaire précédente n’avait pas suffi. Il y eut la célèbre marche des femmes sur Versailles le 5 octobre. Arrivées à Versailles, elles investissent le siège de l’Assemblée constituante. Et c’est là le fait le plus important.

Inondant l’Assemblée, les manifestantes l’ont obligée à se tourner vers le Roi qui, à son tour, dut céder. Les Parisiennes « ont inventé une nouvelle forme de pouvoir populaire auquel il sera recouru pendant les six prochaines années de la révolution : la pression populaire directe sur les représentants de la nation ». C’est, incontestablement, l’événement le plus important de 1789.

À cela s’ajoute la liberté de la presse qui prend corps tout au long de l’année. Et l’autre élément structurant de la démocratie avec la liberté de la presse, c’est la liberté de réunion, ce sont les clubs et là encore, il ne faut pas mélanger la chronologie. Les sociétés politiques à commencer par le Club des Jacobins ne commencent pas leur activité à n’importe quel moment. On fait partir l’histoire des Jacobins au Club des députés bretons aux États généraux, dit « club breton ». C’est un contresens.

Ce club réunissait uniquement des députés et disparaît avec le transfert de l’Assemblée à Paris. Il ressuscite avec certains protagonistes à la fin de 1789, mais change totalement de nature, il s’ouvre à des non législateurs.

D’une structure fermée, il devient une structure ouverte. Il ne s’agit plus d’un salon mais d’un club politique. La question clé est « en quoi le Club des Jacobins se distingue-t-il de tous les autres salons et des sociétés de pensée ? » Parce qu’il mêle députés et non-députés, parce qu’il s’étend en province. C’est ce profil, apparemment technique, qui va lui donner sa physionomie politique. S’il avait contenu le souffle révolutionnaire au sein de l’Assemblée, dans un dialogue parlementaire de sa seule antenne parisienne, il aurait éteint ce souffle.

En le transmettant partout, en en faisant un enjeu public, donc politique, il contribue à approfondir la Révolution au moment où la survie de celle-ci est en jeu. De la même manière que les femmes parisiennes avaient investi l’Assemblée, les Jacobins, en faisant de leur club une société qui n’était plus étroitement parlementaire, mettent le Parlement sous le contrôle de l’opinion publique. Et cela, n’est-ce pas la Révolution ?

Exemples de la dialectique que le mouvement populaire entretient avec les représentants

Analysant les mémoires du conventionnel Levasseur de la Sarthe, Marx écrivait en 1843 : « Avec le 10 août 1792 [après la victoire de l’insurrection et la chute de la monarchie], commence un interrègne. Impuissance de l’Assemblée législative, impuissance du ministère qui avait été son émanation. Le gouvernement passe aux assemblées populaires et aux municipalités ; centres improvisés du gouvernement, émanation de l’anarchie, ils devaient nécessairement être l’expression du mouvement populaire, de leur puissance, et seulement la puissance de l’opinion populaire ».

C’est pourquoi Levasseur décrit favorablement l’extension des pouvoirs de la Convention et de ses relais dans le pays : « comme État provisoire entre la monarchie détruite et la République à organiser, comme moyen de guerre contre l’aristocratie, l’émigration et l’étranger, cette concentration de tous les pouvoirs était un symptôme heureux, et je dirais plus, indispensable ». Peu importe le nom ou la forme de l’organisation révolutionnaire : municipalités, comités, sociétés populaires, assemblées primaires. Partout, le pays en révolution se hérisse de comités qui entretiennent un dialogue démocratique, souvent houleux, avec la Convention siégeant à Paris.

En cela, la concentration des pouvoirs au sein de la Convention ne doit pas masquer le fait que les députés agissent sous le regard permanent de milliers de comités militants et citoyens qui jugent et contrôlent leur action.

Prenons un autre exemple, l’insurrection contre les Girondins qui paralysaient la Convention, les 31 mai et 2 juin 1793. La foule, estimée à 200 000 personnes, encercle la Convention. La majorité de la Convention quitte la salle pour protester contre son absence de liberté.

Jaurès commente : « alors la Convention devenait, sans le vouloir, un centre de modérantisme contre-révolutionnaire ». Les femmes qui occupent les tribunes crient à la Montagne : « Ne sortez pas, ne sortez pas ».

Si tous les députés étaient sortis, la Convention n’était plus dans la Convention, elle était dissoute de fait et la Gironde aurait triomphé tant de la Montagne que du peuple de Paris. Il fallait que les députés restent. C’est l’intervention des femmes qui fait basculer les choses en permettant qu’une partie de la Montagne ne suive pas le mouvement.

Le cri de Henriot « canonniers à vos pièces » pour inciter les députés à refluer est le complément militaro-technique de l’opération politique « ne sortez pas ». Complément essentiel mais complément seulement. Comment ne pas faire le parallèle avec le 5 octobre 1789 ?

Le 5 octobre, les femmes des catégories populaires, par leur intrusion dans l’Assemblée à Versailles, imposent le contrôle des élus par le peuple. Elles imposent à l’Assemblée de se comporter comme Assemblée en imposant au roi la signature des décrets, notamment la Déclaration des droits de l’homme.

Elles font céder l’Assemblée qui fait céder le Roi, par un classique effet de dominos. L’un et l’autre rentrent à Paris et le peuple va contrôler l’assemblée. Mais le 2 juin 1793, c’est à la fois la même chose et totalement différent. Les femmes des catégories populaires, c’est-à-dire les mêmes que le 5 octobre, s’imposent à l’Assemblée et la contrôlent ; elles lui imposent de se comporter comme Assemblée en refusant d’abdiquer.

Ici, en entrant ; là, en refusant que tous les députés sortent. C’est le même rapport à l’Assemblée, à la salle de l’Assemblée, à son lieu de décision et de pouvoir.

Les comités révolutionnaires, origine d’un mouvement démocratique dont les formes se renouvellent à chaque époque

Parfois, on parle de la Révolution comme d’une révolution culturelle. Elle fut une immense mobilisation des villes et des campagnes par les émeutes, par les clubs, par la presse, par les sociétés populaires. C’est ici qu’une nouvelle culture fut forgée, une culture démocratique.

Les mots « sections », « assemblée générale », « comité », « délégués » et quelques autres encore utilisés de nos jours sont inscrits dans le vocabulaire de l’époque. Et cette démocratie a créé une forme d’État particulière, notamment avec la révocabilité des élus, idée centrale de la Révolution.

C’est en s’inspirant explicitement de la Révolution française que la Commune de Paris en 1871 a fondé une forme nouvelle de politique, de démocratie qui s’est poursuivie dans les soviets (conseils russes) ou dans ce que l’on a appelé pendant la Révolution espagnole de 1936 « les comités-gouvernement ».

C’est-à-dire des organismes d’auto-organisation populaire qui avaient pour fonction le pouvoir politique, la prise de décision. La révocabilité des élus était, et est encore, une arme dirigée contre le pouvoir bourgeois et la bureaucratie. Cela donnait un État de type nouveau, différent. Lénine l’a expliqué dans L’État et la Révolution.

L’articulation de ces organismes avec le pouvoir politique est évidemment différente quand il s’agit d’un gouvernement adverse qu’il s’agit de faire plier ou d’un gouvernement attentif aux volontés populaires qu’il s’agit d’appuyer ; et souvent la situation concrète est un terme intermédiaire entre ces deux schémas. La question est toujours comment aider les formes d’auto-organisation populaire, de les susciter, de les encourager et de ne pas, par excès de précipitation ou de confusion dans les moments incertains, les abandonner ou les faire avorter.

Y compris lorsqu’elles ne correspondent pas entièrement aux canons théoriques qu’on espérait. La politique est toujours l’art du moment. C’est aussi ce que la Révolution nous dit.