« L’institutrice a tenu bon »

Danièle Sallenave, fille d’instituteurs et agrégée de lettres classiques, a adressé une réponse bien sentie à Éric Neuhoff, nouveau membre de l'Académie française, qui avait étalé sa morgue à l'égard des "petites instits bornées" .

L’académicienne et ancienne institutrice, Danièle Sallenave a déclaré face aux attaques contre l’École et la République : « l’instituteur a tenu bon, l’institutrice a tenu bon » (photo AFP).
Par Paul Brizon
Publié le 22 novembre 2025
Temps de lecture : 3 minutes

Le 9 novembre 2025, dans une tribune publiée sur le site du quotidien Libération, sous le titre « Éric Neuhoff, un écrivain-boulanger dans le pétrin de l’Académie française », Julie Neveux, normalienne et agrégée d’anglais, maîtresse de conférences en linguistique anglaise à la Sorbonne, membre du collectif des linguistes atterrées et, à l’occasion, chroniqueuse sur France Inter, exprimait ses réserves concernant l’élection à l’Académie française du journaliste, critique de cinéma et écrivain Éric Neuhoff, publiant des articles dans Madame Figaro et intervenant dans l’émission Le Masque et la Plume sur France Inter.

Citant, après divers propos sexistes et réactionnaires de l’intéressé, une déclaration de ce dernier expliquant que « La langue française, c’est la farine du boulanger pour les écrivains. C’est à eux de s’en occuper », l’enseignante-chercheuse conclut : « Au-delà de l’homme, c’est toute l’institution qui a les mains dans le pétrin. À quoi bon s’échiner à vouloir « porter » une langue dont on ne comprend pas comment elle marche ? ».

Interrogé au sujet de cette tribune, par le journaliste Benjamin Duhamel, lors de la matinale de France Inter, le 12 novembre, l’académicien répond à propos de son autrice : « Je crois qu’on n’a pas besoin de petites instits bornées à l’Académie française ».

Cette déclaration injurieuse et méprisante provoque aussitôt l’indignation et la colère de nombreux auditeurs qui s’adressent à la médiatrice de Radio France. Partageant cette indignation, l’écrivaine et académicienne Danièle Sallenave, fille d’instituteurs et agrégée de lettres classiques, publiait à son tour une tribune dans les colonnes de Libération interpellant son confrère : « Éric Neuhoff, l’Académie et la république ont besoin de la “petite instit” ».

Pour Pétain, l’École était responsable de la défaite en 1940 !

Dénonçant l’« insondable condescendance », le « mépris de classe et (le) suprémacisme de genre » contenu dans l’expression employée par le journaliste contre Julie Neveux, elle précise : « Mais si je tiens aujourd’hui à m’élever vigoureusement contre cette formulation, c’est avant tout parce que rien ne peut davantage m’indigner qu’une attitude de dédain envers un corps qui m’est particulièrement cher, pour des raisons à la fois personnelles et politiques ».

Évoquant la « longue lignée d’instituteurs », dont elle est issue, et dont le parcours et l’histoire « n’ont cessé d’être pour (elle) une référence, une source d’inspiration et un modèle », l’écrivaine explique : « si la défense du corps des institutrices et instituteurs m’est chère, c’est aussi parce qu’elle doit l’être à toute conscience républicaine » car même aujourd’hui, derrière les professeurs des écoles « l’institutrice, l’instituteur sont toujours là (…) : leur fonction, leur mission, étant de fonder, de donner des bases à l’édifice ».

Elle rappelle alors que, depuis l’apparition du corps des instituteurs durant la révolution française, « avec la loi du 12 décembre 1792 », c’est sur lui qu’au cours des périodes de réaction « se fixent la haine antirépublicaine, le rejet et le refus de la République », comme par exemple sous le gouvernement de Vichy, pendant la Seconde Guerre mondiale, lorsque « dans (son) discours de janvier 1942, (…) le maréchal Pétain accusait l’École républicaine d’être responsable de la défaite. (…) Les « maîtres d’école », pacifistes et politisés (ayant) démoralisé la jeunesse et la nation ».

Et chaque fois que ces attaques sont portées contre la République et son école, « les institutrices en (font) les frais, plus souvent et plus durement que leurs collègues masculins ». Mais, conclut Danièle Sallenave, « l’instituteur a tenu bon, l’institutrice a tenu bon. Mal rémunérés, objets d’une inconsidération choquante, assumant toujours la charge redoutable et essentielle des premières années où l’on se forme, où l’on s’instruit. La république, l’Académie ont besoin de la “petite instit” ; et elle, a besoin de nous, de notre soutien ».

Contre les budgets de Macron, l’École tient bon !

C’est un fait, malgré des années de contre-réformes successives, de la suppression des écoles normales d’instituteurs, une première fois par le gouvernement de Vichy en septembre 1940, puis une seconde fois par la loi d’orientation Jospin de 1989, constituant les IUFM (instituts universitaires de formations des maîtres), remplacés par les Espe en 2013 (écoles supérieures du professorat et de l’éducation), et par les Inspe en 2019 (instituts nationaux supérieurs du professorat et de l’éducation), à la réforme de la formation initiale des enseignants de 2025, en passant par la création des professeurs des écoles en 1990, et la réforme de la masterisation en 2010-2011, l’école publique républicaine et ses enseignants ont tenu bon !

Toute la morgue des Neuhoff et autres chiens de garde d’une bourgeoisie obtuse arc-boutée sur ses privilèges n’y fera rien.

Aujourd’hui encore, l’école tient bon. Les professeurs, des écoles aux lycées et lycées professionnels, l’ensemble des personnels tiennent bon contre les budgets de guerre et d’austérité de Macron et ses gouvernements illégitimes, contre les suppressions de postes (4 000 suppressions prévues au budget 2026), contre l’avalanche des contre-réformes qui dégradent les statuts, les missions, les conditions de travail des personnels (PPCR, Pacte enseignant…), ainsi que les enseignements disciplinaires, les diplômes nationaux, et remettent en cause le droit égal d’accès à l’instruction des élèves (réforme Blanquer du lycée et du baccalauréat, acte II de l’école inclusive, « choc des savoirs »).

Avec les parents, avec la jeunesse, ils tiennent bon, car ils ne perdent pas de vue que comme la Sécurité sociale, l’hôpital public, les retraites, etc., comme l’ensemble des conquêtes sociales, l’école n’est ni la propriété de Macron, ni celle de ses ministres et ses alliés de tous bords, détestés et rejetés de tous, mais qu’elle leur appartient, qu’elle appartient aux travailleurs, et qu’ils n’ont pas dit leur dernier mot !