Italie : « Un syndicat doit rester un syndicat »

La parole à Luca Scacchi, enseignant-chercheur, membre de la direction nationale de la CGIL et de la Fédération de l’enseignement et de la recherche ainsi que du groupe d’opposition dans la CGIL « Le syndicat c’est autre chose ».

Luca Scacchi, membre de la direction nationale de la CGIL (photo correspondant).
Par Luca Scacchi
Publié le 21 mai 2023
Temps de lecture : 4 minutes

Meloni a été invitée au congrès de la CGIL par son secrétaire général, Landini. Peux-tu revenir sur cet épisode ?

Luca Scacchi : Oui. Ceci est un problème. Avec les autres camarades et délégués regroupés autour du document alternatif au congrès, « Les racines du syndicat », nous sommes sortis pour contester la prise de parole de Meloni lors de ce congrès, en chantant « Bella Ciao », et également en laissant des pe-luches sur nos sièges en référence au massacre de Cutro1Massacre de Cutro : dans la nuit du 25 au 26 février 2023, un bateau transportant 180  immigrés a fait naufrage à Cutro (Calabre). Une centaine de personnes ont péri dans ce naufrage. qui avait eu lieu peu de temps auparavant et à la contestation à l’égard de la présidente du Conseil en raison des enfants morts sur cette plage.
C’est un problème parce que la Première ministre était et est le principal représentant politique d’un parti qui a encore dans son symbole la flamme tricolore qui brûle sur la tombe de Mussolini, qui n’a pas coupé ses racines, sa perspective idéologique avec le système fasciste. Ce parti ne peut pas prendre la parole lors d’un congrès de la CGIL.
C’était un jeu de légitimation politique réciproque : de la part de Meloni, c’était, surtout après la terrible semaine médiatique et politique marquée par le massacre de Cutro, la possibilité de se montrer courageuse, déterminée, capable de savoir affronter un public hostile ; du point de vue de la CGIL, c’était l’occasion de montrer que tout l’arc politique et social italien, des partis d’opposition qui étaient intervenus la veille à la présidence du Conseil, du président de la CEI2La CEI est la Conférence épiscopale italienne, assemblée permanente des évêques en Italie. à celle de la Communauté de Sant’Egidio3Sant’Egidio : communauté chrétienne engagée dans la lutte contre la pauvreté et pour la paix, créée en 1968 au lendemain du concile Vatican II., choisissaient la CGIL comme lieu de discussion et de débat politique. 
C’est un jeu médiatique erroné de la part du secrétaire confédéral parce qu’il essaie en quelque sorte de substituer une réunion, une présence des médias et de quelques plateaux télé à ce que devrait être le rôle principal d’un syndicat dans les rapports de production, dans la rue, dans l’organisation d’une lutte de classe.

Au vu de la politique gouvernementale et des problèmes auxquels sont confrontés les salariés, que devrait faire, selon toi, le syndicalisme en Italie ?

Un syndicat doit rester un syndicat. Face à la situation actuelle, la CGIL devrait principalement organiser la lutte dans les rapports de production et la contestation dans la rue. Autrement dit, elle devrait faire ce que font d’autres syndicats en Europe, comme en France, avec l’intersyndicale unie s’opposant à la réforme des retraites. Aujourd’hui, le syndicat italien ne le fait pas.
Or il devrait recommencer à le faire parce que les politiques et les choix du gouvernement sont des choix antipopulaires et surtout anti-ouvriers. Il devrait le faire en organisant des grèves dans les lieux de production, des manifestations dans les rues pour commencer à recomposer par la lutte ce qu’est la réalité du travail.
Et je crois – nous croyons – qu’il doit faire tout cela en partant de la nouvelle question centrale, celle des salaires, face à une inflation à deux chiffres et face à un système contractuel de plus en plus éclaté entre les différents secteurs et même au sein des secteurs eux-mêmes. La question de l’augmentation des salaires est le thème fédérateur qui peut à nouveau faire converger et se développer une nouvelle phase de luttes.

Les gouvernements européens envoient de plus en plus d’armes à l’Ukraine. Quelles sont les conséquences pour les travailleurs et les jeunes Italiens ? Que peut faire le syndicalisme ?

La guerre a été un tournant parce qu’elle marque en quelque sorte l’ouverture d’une nouvelle période de conflits inter-impérialistes, de concurrence capitaliste plus âpre.
Dans ce cadre, le choix d’envoyer des armes à l’Ukraine de la part de l’Otan et de tous les gouvernements italiens est un choix d’alignement, participant au tissage de blocs continentaux qui risquent d’entraîner la planète entière dans le désastre. De ce point de vue, le syndicat, et la CGIL en particulier, a fait et continue de faire une première action importante, celle d’avoir clairement pris parti contre l’envoi d’armes et clairement contre cette dynamique de guerre. 
Elle a également organisé quelques manifestations importantes, le 5 novembre dernier et aussi en mars, immédiatement après l’invasion par la Russie. Et c’est un élément im-portant. Bien sûr, la guerre a des conséquences immédiates pour les travailleurs et les travailleuses, et pas seulement en termes de compression des salaires. Parce qu’elle accélère cette compétition internationale d’une part en développant des politiques d’encadrement du travail, dans une dynamique nationaliste et, d’autre part, elle fait pression directement sur les salaires, les rythmes de travail, les horaires, dans le cadre d’une compétition en-tre appareils productifs à l’échelle mondiale.
Le syndicat doit aussi savoir lier la question des salaires à la contestation des politiques plus globales qui s’appuient sur cette nouvelle logique des blocs et ce nouveau nationalisme continental. Par rapport à cela, la CGIL est encore non seulement en retrait mais elle risque aussi d’opérer un glissement très dangereux. Par exemple, dans le dernier document de congrès, elle s’est fixé comme un des objectifs du syndicalisme italien et européen la construction d’un système de dé-fense continental, dans une logique de renforcement fédéraliste européen. Cela risque d’être une position qui, dans l’attente ou sous l’image de la construction d’une Europe de la paix, favorise et pousse en réalité des dynamiques impérialistes, y compris au sein de notre continent.
 
Propos recueillis par Jean Piccioli