La parole à Youssef Boussoumah, membre fondateur de QG décolonial

Pour Youssef Boussoumah, militant décolonial, « il nous faut convaincre des populations des ghettos urbains échaudées par l’odieux opportunisme du PS des années 80 que voter pour la FI est primordial ».

Youssef Boussoumah. (PDH)
Par Propos recueillis par Jean-Marc Schiappa
Publié le 11 mars 2026
Temps de lecture : 7 minutes

Peux-tu présenter le Quartier général décolonial (et toi-même) en quelques mots ?

Youssef Boussoumah : ex-enseignant d’histoire-géographie, militant propalestinien, anticolonial et anti-impérialiste de longue date, je suis l’un des membres fondateurs des « Campagnes civiles internationales pour la protection du peuple palestinien » (CCIPPP) lors de la 2e Intifada en 2001, membre fondateur du Parti des indigènes de la République (PIR) en 2005 et du « QG décolonial » et de « Paroles d’honneur (PDH) en 2020.

Le QG décolonial est né en 2020 à l’initiative de militants de l’ex-Parti des indigènes de la République, une organisation créée en 2005 qui tentait de réunir en France les descendants de l’immigration post-coloniale principalement sur une base anti raciste, décoloniale, anti-impérialiste et pour l’égalité réelle.

La plupart des militants du PIR, dont moi-même, ayant tiré un bilan de cette expérience, considérant que cette organisation était devenue inopérante, trop « nichée » et déconnectée par rapport à l’évolution du champ politique, l’ont quitté pour fonder le QG décolonial, un site de référence pour des textes en lien avec nos problématiques.

Peu de temps après, nous avons fondé un média indépendant et autofinancé, un média web télé nommé PDH, Paroles d’honneur. Celui-ci fonctionne comme média alternatif mais aussi comme lieu d’éducation populaire par ses émissions sur Twitch et YouTube, ses séminaires de formation et il a même lancé sa 1re université d’été l’année 2025 qui a rencontré un franc succès.

Quelle est votre appréciation de la situation politique présente, tant en France qu’au niveau international ?

Y. B. : La situation actuelle au plan mondial se caractérise depuis l’effondrement de l’ex-URSS par une offensive sans précédent de l’impérialisme voulant profiter du vide créé. Un impérialisme aux abois, d’autant plus dangereux qu’il se sent en perte de vitesse, distancé économiquement, voire techniquement par des économies émergentes au 1er plan desquelles la Chine, la Russie, fondatrices des Brics. Un impérialisme par ailleurs englué dans une guerre en Ukraine qu’il a tout fait pour provoquer mais qui ne se passe pas comme il l’aurait souhaité.

Cette perte de substance, l’impérialisme tente de la combler par une tentative d’extension de son aire de déploiement, par une violence redoublée, une accentuation de ses pratiques prédatrices en direction des pays du sud notamment, détenteurs de ressources naturelles. C’est aussi comme ça qu’il faut comprendre pour le Moyen-Orient la violence inouïe d’Israël qui travaille pour ses intérêts propres de puissance coloniale régionale, mais aussi comme relais de cette politique impérialiste en direction des Palestiniens et de tout ce qui constitue un point d’appui aux pays contestant la domination impérialiste absolue.

Le soutien sans limites accordé à Netanyahou dans son entreprise génocidaire, qui en fait a commencé bien avant le 7 octobre 2023, est la marque de ce désarroi et de cette fuite en avant pour une reconfiguration totale du Moyen-Orient comme l’a annoncé Netanyahou il y a un an en défaveur des pays contestataires de l’ordre impérialiste ou liés à la Chine.

Cependant, il serait faux de considérer que l’impérialisme ne concernerait que la politique internationale. Sa violence concerne le quotidien de notre société.

Les populations issues de l’immigration coloniale puis postcoloniale, que ce soit dans les ghettos urbains ou au travail en tant que fractions les plus exploitées du prolétariat, expérimentent depuis toujours et de plein fouet la violence fasciste qui finira par toucher toute la société. Derniers embauchés, premiers licenciés, les non-blancs sont les cibles depuis toujours de la violence du capital au travail mais aussi de l’État avec environ plus de mille morts entre les mains de la police depuis les années soixante-dix. Aujourd’hui, cette violence concerne aussi bien les populations « immigrées » nées en France qu’issues d’une immigration récente.

Le credo unique martelé à l’infini – « c’est la faute à l’immigration » – des partis liés au bloc bourgeois ayant permis de réaliser l’union des droites, vieux projet initié par la droite extrême dès les années 80 (Alain de Benoist, revue Éléments), n’est pas, comme beaucoup le pensent de façon erronée, uniquement destiné à faire diversion des « vrais problèmes du pays » comme le pense un certain Ruffin qui serait l’exploitation capitaliste.

Au contraire, l’impérialisme – à la fois l’État mais aussi les partis fascistoïdes qui en sont la pointe la plus avancée en s’en prenant à la fraction paradoxalement la plus vulnérable, la plus exploitée, la plus pressurisée des classes populaires, mais aussi la plus dangereuse pour le capital car se trouvant à la jonction entre lutte de classes traditionnelle et lutte anti-impérialiste même si une bonne partie se trouve exclue du processus de production – sait ce qu’il fait. Il cherche, d’une part, à porter un coup décisif à l’unité des classes populaires, condition sine qua non du développement d’un mouvement révolutionnaire en France, mais, d’autre part, sur la base d’un « pacte national racial », il tente de se renforcer en ramenant à lui une partie significative des classes populaires désemparées au sein d’un vote communautaire « blanc ».

Ciblant « tout ce qui n’est pas d’ici », il leur explique que leur intérêt est plutôt de renoncer à la lutte des classes et d’adhérer au racisme d’État, car ils pourront ainsi bénéficier des miettes du pillage impérialiste, plutôt que de lutter avec le bloc de la gauche de rupture incarnée par la FI et ses alliés. Et ce sur la base de ce qui a toujours été la base du FN, « la préférence nationale », dogme raciste devenu hégémonique dans les droites, d’ailleurs basé sur « la race » plutôt que sur la nation car écartant même les « Français issus de… ».

En résumé, en terrorisant les classes populaires des ghettos, l’impérialisme tente d’empêcher leur politisation au sein de la vraie gauche, puisque de façon de plus en plus importante, elles votent pour celle-ci, contrariant ainsi ce projet de dislocation de l’unité des classes populaires.

L’islamophobie, dans ce contexte, joue un rôle particulier. Partout « le » musulman politisé à gauche comme ses alliés « islamo-gauchistes » devient, tout comme le « judéo-bolchevique » dans l’Entre-deux-guerres, la figure archétypique d’une altérité menaçante et est déclaré ennemi absolu.

Pour empêcher cette politisation à gauche des populations musulmanes, cela va jusqu’à inventer un prétendu complot des Frères musulmans en France. Une accusation d’autant plus grotesque et mensongère qu’aucune association musulmane ne se réclame des Frères musulmans et que la France de Macron est plus que liée aux monarchies religieuses les plus réactionnaires du Moyen-Orient comme l’Arabie saoudite, les Émirats, d’obédience musulmane dite wahhabite beaucoup plus rigoriste que les Frères musulmans et très présents dans l’économie française.

Même si on ne peut pas parler encore de fascisme historique pour la France, il est clair que le processus de fascisation de la société va bon train à travers la vie parlementaire, les discours officiels, le développement de l’islamophobie devenu grand sport national sur les chaînes proto-fascistes Bolloré mais aussi les violences policières, les dizaines d’actions terroristes contre les mosquées, les Noirs et les Arabes, mais aussi les attaques contre la vraie gauche, les complots terroristes contre Mélenchon, la répression de toute voix favorable à la Palestine avec près de 250 inculpations en deux ans, la dissolution de groupes de soutien à la Palestine, la légitimation officielle du génocide en Palestine, la grande mansuétude à l’égard de groupes ouvertement fascistes comme Nemesis et en même temps la répression acharnée de groupes antifascistes comme la jeune garde.

À un moment où l’Union européenne, on le voit, « se fascise » et accélère la marche à la guerre et courbe l’échine devant Trump plutôt que l’inverse, la proposition de Mélenchon de Nouvelle France est pour nous, anti-impérialistes, la meilleure proposition politique qui nous est offerte – même si, selon nous, elle serait plus pertinente si elle était accompagnée d’une véritable sortie de l’Europe ce que nous appelons le Frexit.

Votre toute récente déclaration (Municipales : la FI comme ligne stratégique ou l’usage contre-révolutionnaire de l’autonomie et de la radicalité) me semble d’une grande importance, tant par sa méthode politique que par ses conclusions (refus de l’autonomie et de la radicalité extérieures ; soutien pratique à LFI, ce qui n’interdit ni nuances ni remarques critiques). Peux-tu en dire plus ?

Y. B. : Concernant notre déclaration politique qui consiste à être pragmatique, nous refusons toute forme de sectarisme ou de purisme politique. Nos nuances ou désaccords avec la FI sont connus et affichés, notamment sur la question des actuelles colonies françaises, de la guerre impérialiste en Ukraine ou des événements et de la guerre en Iran pour lesquelles nous souhaiterions plus de fermeté anti-impérialiste.

Néanmoins, dans le contexte de fascisation accélérée au plan mondial, il nous paraît impérieux de soutenir un front de résistance qu’incarne cette gauche de rupture de masse anti raciste, anticapitaliste qui tient la route sur trois de nos principaux thèmes décoloniaux : la dénonciation des violences policières, la lutte contre le racisme et l’islamophobie et le soutien à la Palestine. Une vraie gauche désignée par l’impérialisme français comme son ennemi principal.

Au plan électoral, cela traduit par un soutien sans failles aux coalitions incluant la FI et par notre désaveu tout aussi tranché de ce qui peut entraver la victoire de coalitions où la FI est partie prenante au profit de la droite ou l’extrême droite comme ce fut le cas aux dernières présidentielles et législatives.

À ce titre, nous nous opposons donc tant aux listes d’extrême gauche dites « de témoignage » qui se voudraient plus révolutionnaires que la FI de même qu’aux listes dites autonomes des quartiers qui ne sont pas en position favorables, susceptibles de faire échouer l’obtention de mairies par la FI, potentiels bastions anti-fascistes demain. Ces listes se trompent d’époque et ne comprennent pas la gravité du moment.

En effet, l’autonomie que nous défendons depuis toujours s’appuie sur une expérience historique douloureuse, celle des années Mitterrand, catastrophiques pour les luttes de l’immigration (voir l’affaire des grèves de Talbot, la trahison de la Marche pour l’égalité), mais cette autonomie ne veut pas dire isolement politique. Il nous faut convaincre des populations des ghettos urbains échaudées par l’odieux opportunisme du PS des années 80 que voter pour la FI est primordial et, disons-le, dans ce domaine, la FI et ses alliés ont réalisé un effort admirable.

Dans le cadre du combat international commun contre le génocide, contre la guerre impérialiste sous toutes ses formes, incluant les menaces contre Cuba et contre l’Iran (et maintenant la guerre directe contre l’Iran), avec beaucoup d’autres forces, le POI est partie prenante d’un meeting international à Londres, le 20 juin. Nous pensons que votre présence et votre soutien seraient un signe fort dans l’indispensable réseau international qu’il faut constituer. Qu’en dis-tu ?

Y. B. : Oui, effectivement, aujourd’hui comme hier, la marche à la guerre et la fascisation du monde sont indissociablement liées. C’est pourquoi nous déplorons l’absence d’un mouvement antiguerre conséquent aujourd’hui. En effet, comment expliquer le manque de sérieux dans la lutte contre la guerre impérialiste chez nombre d’acteurs politiques de gauche.

De la part de la fausse gauche, agent traditionnel des guerres impérialistes et coloniales comme le PS, c’est normal ; de la part des syndicats, c’est inquiétant, pire encore chez certaines organisations d’extrême gauche qui vont jusqu’à soutenir l’effort de guerre de l’Otan envers l’armée réactionnaire de Zelinsky, c’est carrément dramatique.

C’est pourquoi la dénonciation des menaces et expéditions contre le Venezuela, Cuba et aujourd’hui l’agression contre l’Iran est primordiale et sans discussion. La lutte contre la militarisation, contre le soutien au génocide à Gaza et pour la victoire du peuple palestinien, contre les guerres au Moyen-Orient en Syrie, en Iran, au Yémen, en Afrique, au Soudan au Congo, dans les colonies françaises comme en Kanaky, en Europe, bref contre l’extension au monde de la guerre impérialiste, est la tâche la plus urgente de toute organisation révolutionnaire ou progressiste.

Nous sommes certains que de plus en plus de personnes et de mouvements vont comprendre que la lutte contre la guerre est un élément central de la lutte contre la fascisation du monde. C’est pourquoi nous saluons la tenue de ce grand meeting international contre la guerre à Londres au mois de juin. Non à la guerre impérialiste, Free Palestine !