Quand Lénine était dénoncé comme un agent de l’impérialisme allemand

"Le paix, la pain, la terre" et refus de toute union sacrée autour de la poursuite de la guerre impérialiste : ce fut la ligne constante du dirigeant du Parti bolchévique.

Par Lucien Gauthier
Publié le 4 mars 2023
Temps de lecture : 3 minutes

En 1912, les bruits de bottes se multiplient en Europe, la guerre approche. Lors d’une conférence des partis de la IIe Internationale, ceux-ci, à l’unanimité, décident qu’en cas de guerre, ils décréteront la grève générale dans toute l’Europe.

En 1914, quand la guerre débute, les députés du plus grand parti ouvrier au monde, le Parti social-démocrate d’Allemagne, fondé par Friedrich Engels, vote les crédits militaires. L’argument est simple : la guerre est là, on ne peut pas faire autrement que de voter les crédits pour financer l’armement nécessaire à la défense du pays (les députés du parti ouvrier en France votent les crédits de guerre).

Seul un député social-démocrate allemand, Karl Liebknecht, vote contre, en affirmant : « L’ennemi est dans notre propre pays. »

Quand Lénine lit dans la presse que le Parti social-démocrate allemand a voté les crédits de guerre, il pense d’abord que c’est un faux et une provocation. Las, il va devoir se rendre à l’évidence, c’est la vérité. Son parti, en Russie, membre de la IIe Internationale, refuse l’union sacrée et la guerre.

Lénine commence le combat pour chercher à rassembler les internationalistes.

En 1915 et 1916, à Zimmerwald puis à Kiental, se tiennent deux conférences contre la guerre, regroupant une poignée de militants, socialistes internationalistes, comme Lénine et Trotsky (à l’époque, Trotsky n’est pas membre du Parti bolchevique), et des socialistes pacifistes.

« La paix, le pain, la terre »

Quand, en février 1917, la révolution commence en Russie, Lénine s’organise, malgré de grandes difficultés, pour quitter la Suisse et rejoindre la Russie. Après des négociations, l’Allemagne accepte qu’un wagon, dit « wagon plombé », c’est-à-dire diplomatiquement protégé, puisse traverser l’Allemagne, avec à son bord Lénine et quelques militants du Parti bolchevique, mais aussi du Parti menchevique.

Arrivé en Finlande, il va rejoindre aussitôt Saint-Pétersbourg, où l’attendent plusieurs centaines de militants du Parti bolchevique. Dès son arrivée, il est clair : aucun soutien au gouvernement formé des mencheviks, des socialistes-révolutionnaires (S-R) et du parti bourgeois Cadet, qui poursuit la guerre engagée par le tsar.

Il appelle à ce que les mencheviks et les S-R rompent avec le parti Cadet. Il se prononce pour le mot d’ordre « La paix, le pain, la terre ». Une intense campagne va être développée par les sommets des mencheviks et des S-R pour dénoncer Lénine comme un agent allemand. Toutes sortes de calomnies sont déversées, comme par exemple qu’il serait payé par l’impérialisme allemand et que c’est pourquoi il se prononce pour la paix contre la guerre.

Sur le front, c’est une hécatombe du côté russe, provoquant des révoltes.

L’armée russe est mal équipée, mal entraînée, alors qu’elle fait face à une armée allemande moderne et organisée. La Russie n’avait aucun intérêt dans cette guerre. Tout le monde savait qu’elle ne pourrait pas vaincre l’impérialisme allemand. Simplement, le tsar était tenu par ses accords internationaux, notamment avec la France, et toutes les questions financières qui en découlaient.

Des centaines de milliers de vies sauvées

L’impérialisme français, comme britannique, savait que l’armée russe ne pouvait pas gagner. Mais il fallait qu’elle tienne, fixant ainsi à l’Est plusieurs centaines de milliers de soldats allemands, qui, de ce fait, ne pouvaient pas combattre à l’ouest de l’Europe. C’était en quelque sorte une guerre par procuration, au compte des impérialismes français et britannique.

Quand la révolution d’Octobre triomphe, Lénine met à l’ordre du jour la question de la paix.

Il y a une très vive discussion à la direction du Parti bolchevique. Certains veulent continuer la guerre sous forme de guerre révolutionnaire ! D’autres sont pour un mot d’ordre ni paix ni guerre ! Lénine gagne la majorité de la direction du Parti bolchevique : les représentants soviétiques s’adressent aux représentants allemands pour un cessez-le-feu qui est accepté. Des négociations s’ouvrent. L’impérialisme allemand pose des conditions drastiques.

De nouveau, il y a discussion au sein de la direction du Parti bolchevique, et Lénine gagne une nouvelle fois la majorité : un traité de paix est signé à Brest-Litovsk. La Russie perd un certain nombre de territoires à l’ouest au profit de l’Allemagne, la Russie doit verser à l’Allemagne 94 tonnes d’or.

Les impérialismes français et britannique et les partis sociaux-démocrates qui ont voté pour la guerre se déchaînent à nouveau contre Lénine et les bolcheviks qui « trahissent les traités internationaux ». De nouveau, Lénine est dénoncé comme « agent allemand », car il aurait dû accepter le massacre jusqu’au dernier des Russes pour que triomphent les impérialismes français et britannique. La Russie soviétique est sauvée ainsi que la vie de centaines de milliers d’ouvriers et de paysans russes.