« La grève générale ? Un dialogue avec les masses » (Léon Trotsky)
Quelques extraits de « Où va la France ? », rédigés entre octobre 1934 et mars 1935.
- Histoire, Tribune des courants

Dans ces textes, extraits d’articles rassemblés dans l’ouvrage Où va la France ? (éditions Sélio), Trotsky revient sur le combat pour la grève générale avant la crise révolutionnaire de 1936. La méthode choisie est loin de l’affirmation et de l’incantation. Elle tourne le dos à une politique proclamatoire, et cherche à l’inverse à s’insérer dans la réflexion et la recherche des militants ouvriers. Un texte plein d’enseignements pour la situation inédite que nous traversons.
La grève générale est-elle possible dans un proche avenir ?
A une question de ce genre, il n’y a pas de réponse a priori, c’est-à-dire toute faite d’avance. Pour avoir une réponse, il faut savoir interroger. Qui ? La masse. Comment l’interroger ? Au moyen de l’agitation.
L’agitation n’est pas seulement le moyen de communiquer à la masse tels ou tels mots d’ordre, d’appeler les masses à l’action, etc. L’agitation est aussi pour le parti un moyen de prêter l’oreille à la masse, de sonder son état d’esprit et ses pensées et, selon les résultats, de prendre telle ou telle décision pratique. C’est seulement les staliniens qui ont transformé l’agitation en un monologue criard : pour les marxistes, pour les léninistes, l’agitation est toujours un dialogue avec la masse.
Mais pour que ce dialogue donne les résultats nécessaires, le parti doit apprécier correctement la situation générale dans le pays et tracer la voie générale de la lutte prochaine. A l’aide de l’agitation et du sondage de la masse, le parti doit apporter dans sa conception les corrections et les précisions nécessaires, en particulier dans tout ce qui concerne le rythme du mouvement et les dates des grandes actions.
La situation dans le pays a été définie plus haut : elle a un caractère pré-révolutionnaire avec le caractère non-révolutionnaire de la direction du prolétariat.
Et puisque la politique du prolétariat est le principal facteur dans le développement d’une situation révolutionnaire, le caractère non-révolutionnaire de la direction prolétarienne entrave la transformation de la situation pré-révolutionnaire en situation révolutionnaire déclarée, et par cela même contribue à la transformer en situation contre-révolutionnaire. Dans la réalité objective, il n’y a pas, bien entendu, de strictes délimitations entre les différents stades du processus politique. Une étape s’insère dans l’autre, en résultat de quoi la situation révèle diverses contradictions. Ces contradictions, assurément, rendent plus difficiles le diagnostic et le pronostic, mais ne les rendent nullement impossibles.
Les forces du prolétariat français non seulement ne sont pas épuisées, mais sont mêmes intactes. Le fascisme comme facteur politique dans les masses petites-bourgeoises est encore relativement faible (quoique beaucoup plus puissant, malgré tout, qu’il semble aux parlementaires). Ces deux faits politiques très importants permettent de dire avec une ferme conviction : rien n’est encore perdu, la possibilité de transformer la situation pré-révolutionnaire en situation révolutionnaire est encore complètement ouverte.
Or, dans un pays capitaliste comme la France, il ne peut y avoir de luttes révolutionnaires sans grève générale : si les ouvriers et les ouvrières, pendant les journées décisives, restent dans les usines, qui donc se battra ? La grève générale s’inscrit ainsi à l’ordre du jour.
Mais la question du moment de la grève générale est la question de savoir si les masses sont prêtes à lutter et si les organisations ouvrières sont prêtes à les mener au combat.
Les masses veulent-elles lutter ?
Est-il vrai pourtant qu’il ne manque que la direction révolutionnaire ? N’y a-t-il pas une grande force de conservatisme dans les masses elles-mêmes, dans le prolétariat ? Des voix s’élèvent de différents côtés. Et ce n’est pas étonnant. Quand approche une crise révolutionnaire, de nombreux chefs, qui craignent les responsabilités, se cachent derrière le pseudo-conservatisme des masses. L’histoire nous enseigne que quelques semaines et même quelques jours avant l’insurrection d’Octobre, des bolcheviks marquants comme Zinoviev, Kamenev, Rykov (de certains comme Losovsky, Manouilsky, etc., inutile de parler) affirmaient que les masses étaient fatiguées et ne voulaient pas se battre. Et pourtant Zinoviev, Kamenev et Rykov, comme révolutionnaires étaient cent coudées au-dessus des Cachin, Thorez et Monmouseau1Il s’agit des principaux dirigeants du Parti communiste français liés à Staline..
Celui qui dit que notre prolétariat ne veut ou n’est pas capable de mener la lutte révolutionnaire, celui-là lance une calomnie, en reportant sa propre mollesse et sa propre lâcheté sur les masses laborieuses.
Jusqu’à maintenant il n’y a eu aucun cas ni à Paris ni en province où les masses soient restées sourdes à l’appel d’en haut. (…)
La grève générale et la question du pouvoir
Octobre 1934
Il n’est pas besoin d’inventer des moyens de lutte, car ces derniers nous sont donnés par toute l’histoire du mouvement ouvrier mondial : une campagne de la presse ouvrière, orchestrée, frappant sur le même clou ; des discours authentiquement socialistes à la Chambre, non de députés apprivoisés, mais de chefs du peuple ; l’utilisation pour la propagande révolutionnaire de toutes les campagnes électorales ; des meetings répétés, où les masses ne viennent pas simplement pour entendre les orateurs, mais pour recevoir les mots d’ordre et directives de l’heure ; la création et le renforcement de la milice ouvrière ; des manifestations bien organisées, balayant de la rue les bandes réactionnaires ; des grèves de protestation : une campagne ouverte pour l’unification et l’élargissement des rangs des syndicats sous le signe d’une lutte de classes résolue ; des actions opiniâtres et bien calculées pour gagner l’armée à la cause du peuple ; des grèves plus larges ; des manifestations plus puissantes ; la grève générale des travailleurs des villes et des champs ; une offensive générale contre le gouvernement bonapartiste, pour le pouvoir des ouvriers et des paysans. (…) L’unique facteur progressif de l’histoire aujourd’hui n’est pas l’esprit de combinaison des députés et des journalistes : c’est la haine légitime créatrice des opprimés contre les oppresseurs.
Il faut se tourner vers les masses, vers leurs couches les plus profondes. Il faut faire appel à leur raison et à leur passion. Il faut rejeter cette mensongère « prudence » qui sert de pseudonyme à la couardise et qui, dans les grands tournants historiques, équivaut à la trahison.
Le Front unique doit prendre pour devise la formule de Danton : « De l’audace, toujours de l’audace, et encore de l’audace ».
Mars 1935
(…) Nous avons en vue non pas une simple manifestation, ni une grève symbolique d’une heure ou même de 24 heures, mais une opération de combat, avec le but de contraindre l’adversaire à céder. Il n’est pas difficile de comprendre quelle exacerbation terrible de la lutte des classes signifierait la grève générale dans les conditions actuelles ! (…) La grève générale, comme le sait tout marxiste, est un des moyens de lutte les plus révolutionnaires. La grève générale ne se trouve possible que lorsque la lutte des classes s’élève au-dessus de toutes les exigences particulières et corporatives, s’étend à travers tous les compartiments des professions et des quartiers, efface les frontières entre les syndicats et les partis, entre la légalité et l’illégalité et mobilise la majorité du prolétariat, en l’opposant activement à la bourgeoisie et à l’Etat. Au-dessus de la grève générale, il ne peut y avoir que l’insurrection armée.
Toute l’histoire du mouvement ouvrier témoigne que toute grève générale, quels que soient les mots d’ordre sous lesquels elle soit apparue, a une tendance interne à se transformer en conflit révolutionnaire déclaré, en lutte directe pour le pouvoir.
En d’autres termes : la grève générale n’est possible que dans les conditions d’une extrême tension politique et c’est pourquoi elle est toujours l’expression indiscutable du caractère révolutionnaire de la situation.
Ces dextraits sont parus dans La Lettre de la Vérité (numéro du 2 mars) diffusée par les militants du Courant communiste internationaliste (CCI) du POI. Pour s’abonner (22 numéros pour 30 euros), retourner un chèque à l’ordre de “ACTE”, à : La Lettre de la Vérité, 87, rue du Faubourg-Saint-Denis, CS 30016 – 75479 Paris Cedex 10. |
