Jana Silverman : « Les gens en ont marre de ces chèques en blanc pour des guerres qui sont juste des impasses »

Coresponsable du comité aux affaires internationales de l’organisation Democratic Socialists of America (DSA), Jana Silverman figure parmi les orateurs internationaux invités à l’assemblée du POI du 5 mai à Paris. Elle répond aux questions d'Informations ouvrières.

Jana Silverman
Par la rédaction d'IO
Publié le 23 avril 2024
Temps de lecture : 6 minutes

Cette interview a été réalisée vendredi 19 avril, avant le vote de plusieurs projets de loi de la Chambre accordant des aides militaires à Israël, à l’Ukraine et à Taïwan137 démocrates ont voté contre l’aide militaires à Israël, dont les représentants membres de DSA..

A sept mois des prochaines élections générales aux États-Unis, qui auront un impact mondial, quelle est la situation aux États-Unis ?

Jana Silverman : C’est une grande question ! Il y a eu beaucoup de spéculations sur la possibilité pour Trump d’être candidat. De ce que je comprends, je ne suis pas juriste, d’après la décision de la Cour suprême, et d’après les précédents, même s’il est condamné pour crime, comme pour corruption comme dans l’affaire du paiement à une star de la pornographie, il pourrait être candidat. Même en prison, il pourrait être candidat, d’autant qu’il ne semble pas y avoir d’alternative côté républicain, vu les très mauvais résultats de Nikki Haley.

Côté démocrate, Biden a gagné la nomination, il a déjà assez de délégués pour la convention démocrate, mais la chose intéressante, et j’imagine que vous l’avez suivie un peu en France aussi, est la campagne pour voter « uncommitted » (pour « aucun candidat ») aux élections primaires, dans un certain nombre d’États clés pour Biden. La campagne a été lancée dans le Michigan sur la question de Gaza pour faire pression sur Biden et il y a eu 100 000 voix « uncommitted ». C’est un État très ouvrier qui comprend le plus grand nombre d’arabes américains.

Or, Biden avait remporté le Michigan en 2020 avec un peu plus de 150 000 voix, donc ça devrait lui envoyer le message que son avenir électoral est en danger s’il continue cette politique totalement folle de soutien inconditionnel à Israël avec des aides militaires presque infinies.

Cette campagne pour le vote « uncommitted » a aussi obtenu de bons résultats dans le Wisconsin, un autre « swing state »2Le système électoral américain est basé sur des grands électeurs élus dans chaque État, qui élisent ensuite le président. Certains Etats votent systématiquement démocrate ou républicain, et l’on appelle « Swing States » ceux qui peuvent basculer d’un côté ou de l’autre et décident ainsi du résultat final de l’élection., en Caroline du Nord, et mardi prochain, ce seront les primaires en Pennsylvanie, ce fameux État qui en ce moment est l’État qui fait les élections américaines. Nous avons des camarades de DSA qui mènent campagne à l’échelle de cet État pour appeler au vote « uncommitted » dans cet Etat.

En tant que socialistes, nous utilisons les élections comme une tribune pour la lutte des classes et c’est ce que nous faisons avec cette campagne.

Biden, sauf événement très improbable, sera désigné candidat par la convention nationale démocrate en juillet. Il y aura des délégués en faveur du vote « uncommitted » à cette convention. Ils y représenteront une position antisioniste et contre la guerre. On commence déjà à discuter du rôle qu’ils joueront à l’intérieur de la convention. Mais il y aura aussi de nombreuses manifestations devant la convention, qui se tiendra à Chicago, la troisième ville des États-Unis, qui a une longue tradition de manifestations de gauche.

On est encore trop loin de novembre pour voir clairement qui de Biden ou Trump gagnera, car ce n’est pas un vote populaire qui fait l’élection aux États-Unis, mais celui d’un collège électoral qui dépend de l’élection dans quelques États-clés.

Mais pour la classe ouvrière américaine, d’un point de vue socialiste, ni Biden ni Trump ne résoudront les problèmes des Américains. Ceci dit, il y a une différence entre les deux, Biden a été bien plus progressiste sur les questions de droits des syndicats ou les questions environnementales. Mais sur de nombreux autres sujets, en particulier, sur les questions internationales, Biden a été une grande déception, il a peut-être été pire que ce qu’aurait été une administration républicaine.

Au-delà des questions électorales, comment décrirais-tu la situation aux États-Unis en ce moment ?

Du point de vue des militants socialistes, la question de la Palestine est centrale. De plus en plus d’armes, d’aide militaire à Israël, de moins en moins d’aide humanitaire, l’absence de remise en cause de la politique israélienne, au lieu d’obliger Israël à ouvrir les frontières de Gaza, les largages d’aide humanitaire, qui ont tué des gens, etc. C’est un impératif moral pour nous Américains de faire pression sur Biden pour mettre fin à ce génocide et à ses conséquences tragiques.

Il y a eu une manifestation importante à l’université Columbia hier, et la police a réprimé la manifestation étudiante de façon très vicieuse. C’est quelque chose que l’on n’avait pas vu aux États-Unis depuis 1968, depuis les manifestations contre la guerre du Vietnam.

Je pense que de plus en plus de gens voient ce parallèle en termes de sujet, en termes d’intensité, en termes de durée, entre le mouvement contre le génocide à Gaza et celui contre la guerre du Vietnam.

Il y a aussi la question de l’Ukraine : les démocrates essaient d’envoyer plus d’armes en Ukraine, inconditionnellement là aussi. De façon assez ironique, c’est l’extrême droite républicaine qui se bat contre, pour des raisons opposées aux nôtres, bien sûr. Mais c’est une sorte de bourbier dans lequel on s’engage sans bénéfice pour la population américaine.

Sur les questions intérieures, l’économie se porte plutôt bien, les chiffres sont bons, comme celui du chômage. Mais, il n’y a pas si longtemps, nous avons connu une inflation élevée, et c’est encore un problème. Même si des emplois sont créés, ou recréés depuis la pandémie, ce sont des emplois dans le secteur des services, mal payés. Biden avait promis de faire revenir des emplois industriels, en renforçant la production intérieure et les transferts de technologie aux États-Unis, mais cela n’a pas eu d’effet sur l’industrie, ni sur la manière dont la population ressent la situation.

Tu parlais de la campagne contre le génocide à Gaza. Il semble qu’il y a une discussion à ce sujet dans les syndicats. Quelle est ta position, en tant que militante ouvrière, sur cette discussion ?

La campagne pour engager les syndicats dans cette campagne a été très fructueuse. J’ai été surprise de voir le niveau de soutien à cette campagne, parce qu’il y a une longue tradition de soutien à Israël dans les syndicats, des positions très sionistes, en particulier dans l’AFL-CIO, la principale confédération américaine.

C’est un mouvement qui est parti de la base, de militants syndicaux, certains à DSA, d’autres pas, qui ont faut pression sur leurs dirigeants locaux pour adopter des résolutions pour le cessez-le-feu. Ces exemples se sont propagés, en particulier dans les syndicats les plus progressistes comme les syndicats d’enseignants, ou le syndicat des travailleurs de l’automobile, l’UAW, dont le président Shawn Fain est très marqué à gauche et très charismatique.

Cette combinaison de facteurs a finalement amené à ce que l’AFL-CIO adopte un communiqué en faveur d’un cessez-le-feu immédiat et permanent. Il y a une présence syndicale importante dans les cortèges, parfois en tant qu’organisations, parfois juste des militants syndicaux. On y voit des syndicats d’enseignants entre autres. Mais il y a une présence syndicale dans les défilés contre la guerre, ce qui est quelque chose que l’on n’a pas vraiment vu, pas à grande échelle, pendant les guerres en Irak ou en Afghanistan. C’est une différence qualitative dans le mouvement contre la guerre aux États-Unis par rapport aux dernières campagnes.

Quel rôle joue DSA dans ces campagnes contre la guerre à Gaza ?

Clairement, ces mobilisations ne se limitent pas à DSA, mais DSA joue un rôle-clé parce que nous sommes une grande organisation de gauche aux États-Unis, présente dans chacun des cinquante Etats, impliquée dans le mouvement ouvrier, sur le terrain électoral aussi. Par exemple, la campagne pour le vote « uncommitted » dans le Michigan a été largement dirigée par DSA, qui a mené toutes les recherches légales pour savoir si cette campagne était conforme au droit électoral. Mais on l’a menée avec des organisations de la communauté, avec des organisations d’arabes américains.

Deux de nos dirigeantes nationales, qui sont élues au Congrès, Rashida Tlaib et Cori Bush, sont la pointe avancée de la bagarre au Congrès pour faire avancer des résolutions et des législations pour mettre fin au financement inconditionnel d’Israël et pour appeler à un cessez-le-feu immédiat.

Localement comme nationalement, DSA a été au premier plan dans la lutte, mais bien sûr en partenariat avec de nombreuses autres organisations de gauche au sens large ; en particulier, en plus des organisations pour la paix, des organisations d’arabes américains, il y a eu deux organisations juives antisionistes relativement nouvelles, très actives, Jewish Voice for Peace et IfNotNow. Donc, oui, je pense que DSA joue un rôle crucial dans ces mobilisations, en aidant à regrouper ces groupes, et en coordonnant la lutte pour la justice et la paix en Palestine au niveau national.

Et concernant l’Ukraine ?

La guerre en Ukraine est un peu plus compliquée. Déjà dans DSA, quand la guerre a commencé, nous avons eu des discussions internes sur la position à prendre. Comment exprimer notre solidarité avec la classe ouvrière ukrainienne ? Dénonce-t-on la guerre en général ? Comment se positionner par rapport au rôle de l’Otan ? Mais, pour le meilleur ou pour le pire, en ce moment, la question de l’Ukraine est très absente des discussions aux États-Unis. Tout le monde est totalement focalisé sur Israël et Gaza.

À DSA, nous maintenons notre position initiale d’opposition à l’expansion de l’Otan depuis la fin de la guerre froide, qui est clairement la source de ce conflit. Et en même temps, la Russie est clairement l’agresseur, en envahissant l’Ukraine.

Notre position est « arrêt des financements militaires pour l’Ukraine », parce que c’est de l’argent qui devrait être utilisé pour des programmes sociaux aux États-Unis.

Les gens en ont marre de voir ces chèques en blanc pour des guerres qui sont juste des impasses. Mais ces positions ne se traduisent pas en des mouvements de masse comme ceux que l’on peut voir autour de Gaza.