En Syrie, une réplique des « printemps arabes » des années 2010 ?
Le Moyen-Orient est une poudrière, déterminante cependant pour l’économie mondiale capitaliste. Échaudés par la chute dans les années 2010 des dictatures en Tunisie et en Égypte, les Etats-Unis considèrent que leur seul allié fiable est désormais l’État d’Israël.
- Actualité internationale, Moyen-Orient, Syrie

En 1991, en attaquant l’Irak, alors que l’URSS s’effondrait, le président américain de l’époque George Bush prétendait instaurer un « nouvel ordre mondial ». Plutôt que cela, ce fut l’avènement de nouveaux désordres mondiaux…
En réalité, privé de l’appui de la bureaucratie du Kremlin, l’impérialisme américain a dû chercher à concentrer sur lui toutes les contradictions mondiales – ce qui était au-dessus de ses forces. Il n’y a pas de super impérialisme.
Le basculement
Dans ces conditions, l’impérialisme s’appuie donc sur des forces locales ou régionales.
Mais en 2010-2011, un basculement s’opère dans la région stratégique du Moyen-Orient. C’est ce que la presse a appelé les « printemps arabes ». Une révolution commence en effet en Tunisie, reliant revendications économiques, sociales et démocratiques contre le régime pro-impérialisme de Ben Ali. Le processus révolutionnaire est d’une telle ampleur que le régime s’effondre comme un château de cartes.
Mais le processus révolutionnaire qui remettait directement en cause la soumission aux intérêts du capital étranger s’est vu contenu par le parti islamiste Enhada, qui avait combattu Ben Ali et dont la plupart des cadres avaient été emprisonnés. Il avait donc l’oreille des populations. Peu après, un processus révolutionnaire se déclenche en Egypte qui vient à bout du régime de Moubarak inféodé à l’impérialisme américain et collaborant avec l’Etat d’Israël.
Une nouvelle fois, l’organisation des Frères musulmans réprimée auparavant monte au front cherchant à canaliser le processus révolutionnaire. Une fois arrivés au pouvoir ils ne dénoncèrent pourtant pas les relations diplomatiques avec Israël. Canalisant plus ou moins le mouvement révolutionnaire, l’armée a repris le pouvoir, instaurant la dictature du maréchal Al-Sissi, encouragé par les États-Unis et les États européens.
Rappelons que l’armée égyptienne occupe une position particulière : en effet, l’armée américaine alloue chaque année, à l’armée égyptienne, et de manière directe sans passer par aucun des deux gouvernements, une somme de 1,3 milliard de dollars, qui représente 80 % des recettes de l’état-major égyptien.
Les « printemps arabes »
À la même époque, confrontée à la dégradation économique comme produit de la pression du FMI et des Etats-Unis sur Bachar al-Assad pour qu’il ouvre l’économie syrienne (le gouvernement syrien supprime par exemple les subventions sur le prix du pain), la population se soulève, posant de fait et inévitablement la question des droits démocratiques.
Par crainte d’une extension à tout le reste de la région, l’Arabie saoudite d’une part et la Turquie d’autre part, avec le soutien d’Israël et l’assentiment des Etats-Unis, constituent des milices djihadistes, qui se substituent à l’action des masses populaires syriennes.
Au lieu de l’approfondissement du soulèvement révolutionnaire, c’est une guerre civile entre les différentes milices et le gouvernement de Bachar (soutenu, lui, par la Russie et l’Iran) qui éclate et qui depuis 2011 a fait 500 000 morts et 7 millions de réfugiés.
À la même époque, des émeutes au Yémen conduisent l’Arabie saoudite à constituer une coalition, soutenue par les États-Unis et la France notamment, pour écraser le peuple yéménite, causant plus de 200 000 morts. Par ailleurs, l’armée saoudienne intervient à Bahreïn pour écraser une révolte et soutenir la monarchie de l’archipel.
En Irak, le pays, disloqué par l’intervention américaine de 2003, voit monter un sentiment anti-américain qui finit par se concrétiser par l’exigence de la sortie des bases américaines du pays.
Les États-Unis et Israël
Cette région est une poudrière, déterminante cependant pour l’économie mondiale capitaliste. Échaudés par la chute des dictatures en Tunisie et en Égypte qui paraissaient pourtant solides, les États-Unis considèrent que leur seul allié fiable est désormais l’État d’Israël.
C’est pourquoi, ils ont fait pression sur le Maroc et la Jordanie pour que ces pays établissent des relations avec Israël. Lors de son premier mandat, Trump avait ouvert un projet, baptisé Abraham, qui incluait l’Arabie saoudite en vue de la normalisation des rapports avec Israël.
Après le 7 octobre, l’État d’Israël passe à l’offensive. Écrasant Gaza, étranglant les Palestiniens de Cisjordanie, bombardant le Liban mais aussi la Syrie et l’Iran, il liquide de cette façon la direction du Hamas, du Hezbollah mais aussi – avec l’aide des Américains, les leaders des Gardiens de la révolution iraniens. Il s’agit de démanteler toutes les forces apparaissant comme hostiles à l’État sioniste. Mais il s’agit avant tout de terroriser les peuples – tous les peuples – de la région.
En effet, les manifestations de masse au Maroc et en Jordanie expriment le soutien au peuple palestinien et surtout mettent en cause leurs gouvernements respectifs du fait de la normalisation avec l’État sioniste. Biden, comme Trump, appuie sans condition l’action de génocide en cours de l’État d’Israël, car il leur faut imposer l’État d’Israël comme l’unique pilier de la « sécurité » de la domination impérialiste dans toute la région.
Israël à l’offensive
Après l’effondrement du régime de Bachar, négocié au préalable entre l’Iran, la Russie et la Turquie, les Américains s’en félicitent sans pour autant accréditer le nouveau pouvoir. C’est ainsi que les États-Unis ont procédé, les jours précédant la chute de Bachar, au bombardement de soixante-quinze sites en Syrie, notamment les bases de Daech. Ce qui ressemble à un avertissement en direction de ceux qui viennent de prendre le pouvoir à Damas.
De son côté Israël a opéré plus de 300 bombardements contre les installations militaires syriennes. Le pays ne dispose donc plus ni d’avions, ni d’hélicoptères, ni de tanks. Netanyahou a ordonné aux troupes israéliennes de pénétrer sur 15 km à l’intérieur du Golan syrien.
Là aussi il s’agit d’un avertissement en direction des milices qui ont pris le pouvoir à Damas.
Avec l’accord des Etats-Unis, Israël a déclenché la plus grande offensive violente dans la région, avec au centre de celle-ci la question palestinienne. En effet, l’existence du peuple palestinien continue d’être une mise en cause directe du sionisme. Il doit donc être éradiqué pour cela.
Et Netanyahou ne s’y trompe pas en déclarant que le Golan occupé restera pour l’éternité propriété d’Israël, tout en annonçant la poursuite de l’offensive à Gaza.
20 janvier : Trump président
À quelques semaines de son investiture, Trump a besoin qu’on lui fasse le ménage : imposer un cessez-le-feu en Ukraine et contraindre tous les gouvernements du Moyen-Orient – y compris l’Iran – à accepter sa domination et celle de son allié Israël.
Pour Trump, la seule question qui compte, c’est celle de la Chine et sa position sur le marché mondial. Le président chinois le sait qui ne cesse de répéter qu’en cas de guerre commerciale avec les États-Unis, il ne peut y avoir aucun gagnant.
L’Union européenne, quant à elle, est marginalisée. Trump annonce déjà la baisse des aides américaines à l’Ukraine, exigeant des Européens qu’ils s’en chargent eux-mêmes.
Il s’est également adressé aux membres des BRICS pour leur indiquer que toute remise en cause des positions américaines conduirait à des taxations à 100 % de tous leurs produits à destination des États-Unis.
Apparence des choses et réalité : en Europe, les peuples se dressent contre les exigences de l’Union européenne et de l’Otan. Aux États-Unis mêmes, cette radicalisation de la classe ouvrière et de la jeunesse s’exprime également, ainsi qu’un développement de DSA.
Même au Moyen-Orient, avec des dizaines de milliers de morts, des bombardements, la répression, les ferments d’une révolte des peuples – pas immédiatement mais à terme – se rassemblent.
Repères historiques sur la Syrie– La Syrie moderne a été créée par les accords Sykes-Picot entre la France et la Grande-Bretagne en 1920. Il s’agit d’un découpage colonial et d’une répartition des rôles des deux impérialismes. Avec le Liban, c’est la France qui obtient le contrôle de la Syrie. La Grande-Bretagne quant à elle installe ses troupes en Palestine et y favorise les implantations sionistes. – Dès 1957, la Syrie signe un accord de coopération avec l’URSS, ce qui la place, du point de vue de l’impérialisme américain, dans le « camp soviétique ». – Le parti Baas, nationaliste arabe, lié à l’Égypte de Nasser prend le pouvoir en 1963. Hafez al-Assad qui en est un dirigeant, s’appuyant sur la minorité religieuse alaouite dont il est issu, organise un coup d’État en 1966 et devient président de la Syrie en 1970. Les liens étroits avec l’URSS demeurent. – Le 6 octobre 1973, l’Égypte et la Syrie lancent une attaque sur plusieurs fronts contre Israël, qui avec l’aide américaine prend le dessus et écrase les armées syrienne et égyptienne. L’État israélien conquiert une partie du plateau du Golan, qui sera annexé en 1981. – La Syrie est dirigée d’une main de fer. En 1982, une révolte structurée par des groupes religieux musulmans est écrasée. On compte plus de 10 000 morts et jusqu’à 40 000 disparus. – Hafez al-Assad se range du côté des États-Unis lors de la première guerre contre l’Irak en 1990. Tout en maintenant ses contrats d’armement avec la Russie, la Syrie se rapproche des États-Unis, de l’Union européenne et de l’Arabie saoudite. – Après la mort de Hafez al-Assad en 2000, Bachar est appelé à lui succéder. Il dirige la Syrie depuis cette date, reprenant les méthodes autoritaires de son père. – En 2001, Bachar al-Assad libère des prisonniers politiques – principalement des communistes – dans le cadre d’une amnistie présidentielle visant à montrer un changement d’attitude. – En 2005, Bachar al-Assad renforce les liens avec la Russie de Poutine, qui annule 75 % de la dette syrienne. – À la suite du soulèvement des peuples tunisien et égyptien, une révolte nommée « jour de colère » par les militants démarre le 15 mars 2011. Des manifestations se déroulent à Damas et Alep pour réclamer des réformes démocratiques. Le régime réprime violemment les manifestants, des groupes armés la plupart se réclamant du « djihadisme » entrent en scène. – À partir de 2013, les États-Unis commencent à livrer des armes, dont des missiles Stinger aux rebelles. – Le 30 septembre 2015, pour défendre le régime en grande difficulté, la Russie engage une campagne de bombardements contre les rebelles. – Novembre-décembre 2024 : effondrement accéléré du régime. – 27 novembre : les forces rebelles lancent leur première attaque. – 30 novembre : les rebelles prennent le contrôle de la ville d’Alep dans le Nord. – 5 décembre : les rebelles prennent le contrôle de Hama. Hama est stratégiquement située à un carrefour clé du centre-ouest de la Syrie, offrant des lignes d’approvisionnement directes entre Damas et Alep. – 6 décembre : les rebelles prennent le contrôle de Deraa, foyer du soulèvement de 2011. – 7 décembre, prise de la ville de Homs. – 8 décembre : Damas – et le pouvoir d’Assad – tombent aux mains des rebelles. |
