2011, Tunisie – Égypte : la révolution prolétarienne
La révolution qui a commencé en Tunisie en chassant Ben Ali, puis les processus révolutionnaires en Égypte entraînant la chute de Moubarak, est un coup porté à l’ordre mondial.
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C’est sous le titre « Tunisie, Égypte : pour la IV e Internationale, oui, la révolution prolétarienne est en marche » que La Vérité n° 70 de février 2011 commence. Le 11 février 2011, le président américain Barack Obama déclarait : « Les Égyptiens ont changé leur pays. Et ce faisant, ils ont changé le monde. » Il ne s’agit pas là simplement d’une déclaration démagogique, mais également de la reconnaissance d’une nouvelle réalité mondiale. Nous publions ici des extraits de l’article. Henry Halphen, Lucien Gauthier |
La révolution qui a commencé en Tunisie en chassant Ben Ali, puis les processus révolutionnaires en Égypte entraînant la chute de Moubarak, est un coup porté à l’ordre mondial sous l’égide de l’impérialisme américain.
La presse internationale, les « experts » et autres spécialistes, les responsables politiques de tous bords tentent de limiter ces mouvements à des révolutions « démocratiques ». Ils parlent de « printemps des peuples arabes », comme si le « monde arabe » était destiné à vivre sous le joug des dictatures et que, par la grâce d’Internet, Facebook et de la « mondialisation », la « jeunesse éduquée » avait fait sauter les verrous.
Cette vision, teintée de racisme et d’idéologie post-coloniale, vise en réalité, à masquer un mouvement international, celui de la révolution prolétarienne dirigée contre la domination de l’impérialisme, en prétendant limiter ce mouvement aux seuls « pays arabes ».
Bien évidemment, l’onde de choc de la révolution en Tunisie, puis les développements en Égypte produisent d’importants bouleversements dans la région, avec les mobilisations de masse en Libye, Bahreïn, au Yémen…, de la même manière que les développements prérévolutionnaires au Venezuela et au Brésil, à la fin des années 1990, avaient eu des répercussions sur tout le continent.
Pour autant, il ne s’agissait pas d’une révolution latino-américaine, pas plus qu’il n’y aurait aujourd’hui une « révolution arabe », distincte des processus révolutionnaires mondiaux. Ce qui unifie l’ensemble de ces développements, c’est la mise en cause du dispositif de l’impérialisme américain.
C’est au nom de la « guerre contre le terrorisme » que les régimes de Moubarak et de Ben Ali se sont présentés comme les champions de la lutte contre « l’islamisme ». Et c’est notamment à ce titre qu’ils ont reçu, pendant quelque trente ans, un appui de tous les gouvernements de toutes couleurs politiques, des États-Unis et de l’Union européenne.
Dans le cas de la Tunisie, l’impérialisme américain visait directement la suppression des quotas sur les textiles et l’habillement, car elle abritait une part conséquente de la production française du fait des délocalisations.
L’accord signé entre la Tunisie et l’Union européenne fixe comme objectif la « libéralisation progressive des échanges » par l’élimination de tous les droits de douane (article 11)… Cet « accord » donne libre accès aux multinationales, et interdit à l’État tunisien de subventionner les entreprises publiques…
Ces politiques de rigueur en Tunisie et en Égypte s’accompagnent des conséquences de la répercussion directe sur la population – et sans compensation de l’État, au nom de la réduction des déficits publics – des prix mondiaux, notamment alimentaires.
Les processus révolutionnaires qui ont alors surgi se dressent directement contre l’impérialisme, notamment américain, à travers les régimes qui lui sont inféodés.
Dans le cas de l’Égypte, une pièce centrale du dispositif américain pour le Moyen-Orient est remise en cause : toute la politique américaine au Moyen-Orient est fondée sur les « accords » entre l’Égypte et l’État d’Israël. L’effondrement du régime égyptien menace donc l’« ordre » américain dans la région, avec ses répercussions mondiales.
« Du pain, de l’eau, pas Ben Ali ! »
En se dressant, soudé sur l’exigence « Du pain, de l’eau, pas Ben Ali ! », le peuple tunisien, liant revendications sociales et démocratiques, pose la question de la souveraineté : celle du peuple, et donc de la nation contre l’impérialisme, pour la rupture avec lui. De même, les masses égyptiennes dans leur mouvement contre le régime ont réalisé leur unité, exprimée par le mot d’ordre « chrétiens, musulmans, unis pour chasser Moubarak »…
La manifestation des jeunes en colère, après l’immolation par le feu d’un jeune vendeur désespéré par le harcèlement policier, a été violemment réprimée par la police. C’est là le point de départ fortuit d’un soulèvement du peuple qui va aboutir à chasser Ben Ali.
La mobilisation, qui se développe durant plusieurs semaines et s’élargit à de nouvelles couches de la société, ne se limite pas à l’exigence de la démocratie.
Elle combine revendications démocratiques et revendications sociales. Les mots d’ordre qui unifient le mouvement, sont : « Du pain, de l’eau, pas Ben Ali ! » et « Dégage, Ben Ali ! ».
Le mouvement révolutionnaire se dirige non seulement contre le régime mais aussi contre l’impérialisme, qui est à la source de la politique d’un régime qui lui est inféodé. C’est dans le cadre des plans du FMI et de l’accord d’association, qui entraînent déréglementation et privatisation, que les clans du régime s’approprient des pans entiers de l’économie et que se développe une corruption énorme.
La mobilisation qui va toucher la plupart des villes du pays va voir les travailleurs se mettre en mouvement ; les militants de l’UGTT sont en première ligne du combat de classe.
Le 12 janvier 2011, tandis que le ministre de l’Intérieur autorise la police à tirer, à Sfax, la deuxième ville du pays, l’UGTT appelle à une manifestation qui regroupe 30 000 personnes. Dans tout le pays, des manifestations ont lieu. Pour se protéger des exactions de la police et des milices RCD dans les quartiers et les localités, la population constitue des piquets d’autodéfense.
Malgré les concessions de Ben Ali la veille, la mobilisation est énorme le 14 janvier. L’armée commence à se déployer. La police disparaît. Des scènes de fraternisation avec les soldats ont lieu. L’administration américaine critique fermement Ben Ali. Le 14 janvier au soir, Ben Ali fuit. Le 15 janvier, l’armée décrète l’état d’urgence et annonce qu’elle protégera le peuple.
Les comités de défense, devant le vide laissé par la disparition de la police, d’une partie de l’administration, commencent à occuper une autre place. À Kasserine, outre la police, toute l’administration et la municipalité ont fui. Le comité de défense commence à gérer la ville. C’est le cas dans d’autres localités. Ces comités de défense siègent dans les locaux de l’UGTT, les militants de l’UGTT y prennent une place centrale.
Le comité de Kasserine adopte une déclaration :
« Défaire le parti qui gouverne et toutes ses institutions, geler ses avoirs et restituer au peuple tous les biens qu’il a volés (…). Mettre en place un gouvernement de salut public (…). Ce gouvernement doit veiller à l’élection d’une Assemblée constituante pour l’adoption d’un nouveau Destour (Constitution – Ndlr) qui rompe avec l’ancien régime. »
Dans d’autres villes, des comités de même type se mettent en place. La masse en mouvement, avec l’UGTT, constituant ses comités, veut liquider le régime. En face, l’impérialisme pousse à une « transition démocratique ».
Les États-Unis, la France, l’Union européenne interviennent. Un gouvernement composé de dignitaires du RCD plus quelques représentants de partis « d’opposition » (partis légaux sous la dictature) est formé le 17 janvier.
« Du pain, de l’eau, pas le RCD ! »
La mobilisation se poursuit. « Dissolution du RCD ! » Le mot d’ordre : « Du pain, de l’eau, pas Ben Ali ! » devient : « Du pain, de l’eau, pas le RCD ! ». Dans plusieurs villes ou régions, des responsables de l’UGTT contestent la participation au gouvernement de trois membres ou proches de l’UGTT.
Le 18 janvier, la commission administrative nationale de l’UGTT se tient en urgence et adopte une résolution dans laquelle on peut lire :
« Considère que le gouvernement de coalition ne correspond ni à nos idées, ni à nos exigences exprimées, ni non plus à l’aspiration du peuple et des travailleurs. Décide le retrait de nos représentants du gouvernement, la démission de nos syndicalistes élus à l’Assemblée nationale, à l’Assemblée du conseil, dans les conseils municipaux et la suspension de la participation de l’UGTT au Conseil économique et social. »
La centrale demande également la « nationalisation » des biens du clan Ben Ali, c’est-à-dire la prise de contrôle par la République tunisienne d’une large part de l’économie.
Dans cette voie, l’UGTT appelle « à une Assemblée constituante à travers des élections libres et démocratiques qui reflètent la volonté du peuple ».
Une heure plus tard, les trois membres ou proches de l’UGTT démissionnent du gouvernement. La mobilisation pour exiger la dissolution du RCD se développe.
Ce qui est posé là, c’est la question du pouvoir. En se dressant pour en finir avec le régime RCD, les masses travailleuses et paysannes avancent leurs propres revendications (nationalisation des entreprises, réforme agraire).
Elles revendiquent une nouvelle organisation du pays, en s’organisant d’ores et déjà avec leurs comités et leur centrale syndicale. C’est la recherche d’un pouvoir représentant les masses ouvrières et paysannes s’opposant au pouvoir représentant local de l’impérialisme mondial.
Cela souligne que dans ce processus révolutionnaire en Tunisie la classe ouvrière, appuyée sur sa centrale syndicale historique, a commencé à constituer les embryons d’un pouvoir opposé à celui du RCD, matérialisant ainsi ce que Trotsky écrivait dans La Révolution permanente.
