C’est la paix par en bas qui dessine les contours d’une alternative antiguerre

Nous publions ici la seconde partie d’une tribune co-signée par des activistes russes et ukrainiens qui participent à la coalition de gauche La Paix par en bas.

Liza Smirnova, militante russe (à gauche) et Andrei Konovolev, militant ukrainien (à droite), membres tous deux de la coalition La Paix par en bas, à la tribune du meeting contre la guerre, à Paris, le 5 octobre (photo IO).
Par Tribune de La paix par en bas
Publié le 19 décembre 2025
Temps de lecture : 5 minutes

(voir la première partie de cette tribune dans le n° 888 d’Informations ouvrières).

Les causes de la plus grande guerre en Europe étaient inscrites dans les fondations de l’ordre mondial issu de l’effondrement de l’URSS. La mondialisation néolibérale a engendré en Russie une oligarchie irresponsable et non démocratique, qui a pressuré le pays pour en extraire ses matières premières, une main-d’œuvre bon marché et des ressources financières afin d’alimenter les marchés insatiables des pays riches.

Dans le même temps, l’hégémonie occidentale rendait cette oligarchie politiquement vulnérable aux ingérences extérieures. En réponse, les dirigeants du Kremlin ont misé sur le militarisme et tenté de garantir leur pouvoir par la violence, tant sur le terrain de la politique intérieure qu’extérieure.

Mais l’hégémonisme occidental n’a pas seulement été le principal ressort ayant mis en marche la machine de guerre, il a aussi provoqué la guerre actuelle qui est une guerre sans fin.

L’objectif fixé par l’administration Biden (à l’époque) et ses alliés européens (infliger une défaite stratégique à la Russie sur le champ de bataille) s’est révélé inatteignable pour deux raisons.

Premièrement, la coalition occidentale n’est pas parvenue à isoler la Russie de Poutine. La crainte de la Chine et d’autres pays du Sud global face au diktat occidental y a fait obstacle. Les échanges commerciaux avec ces pays ont permis à l’économie russe de résister à la pression des sanctions. Pour sa part, Trump cherche à attirer Poutine dans son camp, dans le cadre d’une rivalité encore plus âpre avec Pékin. Mais cet objectif est illusoire.

Moscou dépend trop fortement de son voisin oriental. En 2024, la Chine représentait 35 % du commerce extérieur russe (244,8 milliards de dollars). L’ensemble des pays des Brics (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du sud, Ndlr) comptait pour la moitié du commerce russe. Dans le même temps, les échanges avec l’Europe, même sans tenir compte de l’inflation, ont été réduits de plus de six fois, à 67,5 milliards de dollars, et la part des États-Unis est devenue tout simplement négligeable.

Deuxièmement, la volonté des pays occidentaux d’infliger une défaite stratégique à la Russie a poussé les Russes à se rallier autour du pouvoir, renforçant les arrières du régime poutinien. Les sanctions visant les citoyens ordinaires, la suspension des liaisons aériennes, les restrictions de visas et la rhétorique de la responsabilité collective des Russes – utilisée par certains dirigeants politiques occidentaux et par de nombreux opposants libéraux en exil – constituent un carburant idéal pour la propagande du Kremlin.

Comme le déclarait la directrice du média en ligne RT, Margarita Simonyan (figure clé de la propagande de Poutine) : « Si nous parvenons à perdre, la Cour internationale de justice de La Haye, symbolique ou réelle, atteindra même le concierge derrière les murs du Kremlin… L’ampleur de la catastrophe qui s’abattrait sur le pays est impossible à imaginer. »

Le pouvoir joue sur le traumatisme collectif des années 1990 – une période de catastrophes sociales associées, dans la mémoire des Russes, à la défaite de l’URSS dans la guerre froide et à l’imposition des « règles du jeu occidentales », c’est-à-dire l’ordre néolibéral et le diktat américain.

Cependant, l’effet de ce rassemblement national s’affaiblit progressivement. Selon un sondage du Centre Levada, alors qu’en mai 2023, 52 % des personnes interrogées se disaient prêtes à soutenir un proche qui embaucherait dans l’armée, ce chiffre est aujourd’hui tombé à 30 %. C’est-à-dire que 52 % des sondés ne veulent pas qu’un membre de leur famille parte à la guerre.

Le lancement immédiat de négociations de paix est soutenu par deux fois plus de Russes que la poursuite de la guerre. Selon une enquête du VTsIOM, 57 % des Russes interrogés reconnaissent être fatigués de la guerre, et 27 % d’autres sont « plutôt » d’accord avec cette affirmation. La lassitude face à la guerre est également signalée par le nombre croissant de déserteurs du front.

En trois ans et demi de guerre, 18 500 condamnations ont été prononcées pour abandon non autorisé d’une unité militaire. D’après le média Important Stories, à la fin de 2024, près de 50 000 militaires de l’armée russe avaient déjà été déclarés déserteurs.

Si, avant la guerre, le mécontentement à l’égard du régime était plus caractéristique des couches supérieures de la société – en premier lieu de la classe moyenne des plus grandes villes –, aujourd’hui les sentiments protestataires se concentrent au bas de la pyramide sociale.

La riche Moscou, autrefois ville la plus opposante du pays, s’est transformée en bastion du loyalisme, tandis que la province auparavant passive affiche les niveaux de mécontentement les plus élevés. Cela n’a rien d’étonnant.

Ce sont précisément les pauvres et les représentants de la classe ouvrière qui doivent payer la facture de la guerre. Le portrait moyen du prisonnier politique a radicalement changé (et leur nombre a augmenté de 8 à 10 fois, même sans compter les dizaines de milliers de déserteurs).

Le centre analytique R : Russia constate : « La résistance au régime et la sympathie pour cette résistance ne proviennent nullement du milieu libéral des “citadins progressistes des mégapoles”, mais de strates sociales tout à fait différentes. »

Ce sont précisément les classes populaires, et la classe ouvrière dont sont mobilisées des centaines de milliers de membres, qui constituent la principale menace pour le régime poutinien.

Mais ces personnes n’ont ni leurs propres organisations, ni médias, ni représentation politique. Ni les émigrés russes de l’opposition, ni les responsables politiques occidentaux ne s’adressent à elles. Pourtant, le terrain d’un tel dialogue est évident : l’instauration de la paix, que le régime poutinien est incapable de leur offrir.

Un mécontentement sourd ne peut se transformer en actions actives que dans un seul cas : s’il apparaît une force capable de proposer aux Russes la paix par-dessus la tête d’une dictature engluée dans la guerre. La formule d’une telle paix doit s’appuyer sur l’autodétermination des peuples.

Il ne s’agit pas des « référendums » manifestement falsifiés sous la menace des armes, mis en scène par les administrations militaires russes, mais d’une démocratisation cohérente et profonde des sociétés post-soviétiques à tous les niveaux.

Les frontières nationales, l’organisation de l’État, ainsi que les fondements des politiques culturelles ou linguistiques doivent être définis par les personnes vivant sur ces territoires, et non par des dirigeants et des oligarques lors de négociations en coulisses.

La militarisation des pays occidentaux n’est pas en mesure d’arrêter l’impérialisme poutinien, au contraire, elle menace de transformer les sociétés européennes et américaines en copies de la dictature poutinienne. Une proposition de paix immédiate, fondée sur le renoncement aux prétentions hégémoniques, aux blocs militaires et aux zones d’influence, aurait une portée morale colossale.

Elle bénéficierait du soutien de centaines de milliers de soldats et de millions de personnes à l’arrière, tant en Russie et en Ukraine que dans les pays sans le soutien desquels Poutine ne peut poursuivre la guerre.

Une paix fondée sur le rejet de l’hégémonie impérialiste et des blocs militaires responsables des interventions impérialistes des dernières décennies sera attrayante pour les pays du Sud global. Jean-Luc Mélenchon appelle cela « une proposition de non-alignement altermondialiste ». Il a raison. Le destin du monde ne peut être décidé sans la participation des peuples et des gouvernements qui ne font pas partie du cercle restreint des « élus ».

Un arbitrage reposant sur la participation égale des peuples ne constitue pas une atteinte à la souveraineté du peuple ukrainien, car il concerne la sécurité collective de l’humanité. Mais il implique le refus du rôle humiliant de colonie de matières premières et d’instrument dans un jeu géopolitique imposé à son pays par la classe dirigeante ukrainienne – avec ses appuis institutionnels, et ce depuis l’accord sur les matières premières signé avec Trump jusqu’au projet nationaliste de construction de l’État fondé sur la mono-ethnicité.

Si le Kremlin rejette une telle proposition de paix démocratique, il ne lui restera ni alliés dans le Sud global ni soutien à l’intérieur du pays. Produit du monde néolibéral, la dictature poutinienne est impossible dans un monde de coopération démocratique et égalitaire.

Il serait naïf et utopique d’attendre que des gouvernements en place à Moscou ou en Occident proposent un programme aussi radical de paix entre les peuples. Le drapeau de la paix démocratique entre les peuples ne peut être levé que par des forces qui s’opposent de manière cohérente à leurs propres gouvernements et à leurs ambitions impérialistes – des forces capables de mettre en œuvre une politique de rupture avec l’ordre social et politique néolibéral.

Mais pour cela, la gauche a besoin d’un débat profond et sérieux sur la stratégie de lutte pour la paix. Ce débat a été lancé en octobre 2025 lors du forum international antiguerre de Paris. Des centaines de délégués de partis antiguerre et de gauche du monde entier y ont participé. Nous y étions également, nous, participants de la coalition russo-ukrainienne « La Paix par en bas ».

Nous sommes convaincus que ce débat doit se poursuivre. Car la victoire des forces progressistes de gauche, au niveau national comme au niveau mondial, n’est possible sans une stratégie claire pour mettre fin à la guerre, guerre devenue la condition centrale du maintien de la domination des classes dirigeantes actuelles.