Violente répression des étudiants au Sénégal

Interview exclusive d'un étudiant, délégué membre du collectif des amicales étudiantes de l’université Cheikh Anta Diop (UCAD) de Dakar, après la mort d’un étudiant et plus d’une centaine d’arrestations par la police, le 9 février.

A proximité de l'université Cheikh Anta Diop de Dakar, le 10 février (photo Patrick Meinhardt / AFP)
Par la rédaction d'IO
Publié le 15 février 2026
Temps de lecture : 4 minutes

Les étudiants de l’université Cheikh Anta Diop (UCAD) subissent actuellement une très forte répression de la part des autorités sénégalaises. Les violences policières ont fait de nombreux blessés. Un étudiant, Abdoulaye Ba, a été tué. Trois responsables du collectif des amicales étudiantes de l’UCAD sont toujours emprisonnés. Peux-tu revenir sur les revendications que vous portez ?

Au début du mois de décembre 2025, le collectif des amicales de l’UCAD, qui représente les intérêts de l’ensemble des étudiants de l’Université, a appelé les étudiants à la grève pour obtenir le paiement des arriérés de bourses universitaires dues aux étudiants de Master 1 pour un montant de 515 000 francs CFA11 euro = 656 francs CFA environ et aux étudiants de Master 2 pour un montant de 300 000 francs CFA.

Il faut savoir que l’arriéré de versement de ces bourses est dû au retard du calendrier universitaire et au chevauchement des années, car l’université a été fermée presque 8 mois lors des événements Macky-Sonko qui ont précédé les élections présidentielles de 2024. Les étudiants ne sont pas responsables de ces retards. Ils doivent donc être rétablis dans leurs droits.

Après avoir reçu le collectif, le ministère de l’Enseignement supérieur s’est engagé, dans un communiqué du 8 décembre dernier, à payer les étudiants concernés au début de l’année 2026.

Le ministère a-t-il tenu ses engagements ?

Les 1er et 2 février derniers, le ministère a réuni le collectif et d’autres organisations étudiantes pour des échanges concernant les nouvelles réformes sur les bourses.

Lors de ces échanges, le collectif a remarqué que ces nouvelles réformes ont été déjà mises en vigueur sans concertation. En effet, dans son communiqué du 8 décembre, le ministre de l’Enseignement supérieur avait pris l’engagement de payer les rappels par tranches mais aussi les rappels dus aux changements de taux pour les Master 2.

Non seulement cet engagement n’a pas été respecté, mais il a annoncé la suppression des rappels et le fait que le bénéfice d’une bourse de master serait désormais conditionné à l’obtention minimale d’une mention Assez bien en licence.

Nous avons analysé cela comme un absolu manque de respect à notre égard. Il est hors de question pour nous d’accepter quelque réforme que ce soit, tant que les rappels ne sont pas payés.

Comment le collectif a-t-il réagi ?

Nous avons appelé les étudiants de l’UCAD à participer à une action « 48 heures sans ticket », les vendredi 6 et samedi 7 février, à savoir manger au restaurant universitaire sans présenter le ticket de repas.

En réponse, sur instruction du ministre, la direction du centre des œuvres universitaires de Dakar (COUD) a décidé de fermer les restaurants universitaires, non pas 48 heures, mais 72 heures en incluant le dimanche 8 février. Les étudiants n’avaient donc plus le droit de manger et le collectif a fait de son mieux pour organiser un maximum de repas…

Comment la situation a-t-elle évolué ensuite ?

Le dimanche, vers minuit, le directeur du COUD a annoncé la réouverture le lendemain des restaurants universitaires. Mais dans le même temps, durant la nuit, nous avons remarqué que les policiers s’installaient autour du campus.

Le collectif a maintenu son mot d’ordre de deux journées « sans ticket ». Nous avons également appelé à une « journée noire » ce lundi 9 février, en hommage aux étudiants de l’université Gaston Berger de Saint-Louis (UGB) qui avaient été tués récemment par la répression policière.

Le lundi matin, les restaurants universitaires n’étaient pas rouverts. Surtout, les policiers sont entrés massivement dans le campus social, c’est-à-dire là où les étudiants logent, alors qu’il n’y avait aucune violence de notre part. Nous ne voulions pas d’un affrontement avec les policiers, a fortiori le ventre vide.

En tant que représentants étudiants, nous dénonçons le fait que les policiers ont violé les franchises universitaires en entrant dans le campus. Ils ont fait preuve d’une violence insoutenable. Un bâtiment a été en feu. Ils sont entrés dans les chambres d’étudiants en défonçant tout sur leur passage : grenades lacrymogènes, tabassages, tortures. Ils ont emprisonné 105 étudiants, qui n’étaient même pas au front, tandis que nous avons été contraints d’organiser la résistance.

Les policiers ont même saccagé les motos que les étudiants utilisent pour se déplacer, pour aller travailler. C’est dans ce contexte qu’Abdoulaye Ba a été tué.

Qu’en est-il des étudiants emprisonnés ?

Les 105 étudiants ont été libérés. Mais trois représentants de notre collectif ont depuis été arrêtés. Nous savons que d’autres sont activement recherchés, dans une claire volonté d’empêcher le collectif d’agir. Le rectorat de l’UCAD a également décidé de « suspendre » les amicales étudiantes, ce qui revient à nous dissoudre. Nous ne céderons pas à ces pressions. Le rectorat exige d’ailleurs la reprise des activités pédagogiques, comme si de rien n’était, alors que nous n’avons pas accès au campus, alors que nos 3 camarades sont toujours emprisonnés, alors que nos revendications ne sont pas satisfaites. Nous ne l’acceptons pas.

L’arrivée au pouvoir du PASTEF, porté par la jeunesse sénégalaise qui en a payé un lourd tribut sous Macky Sall, avait suscité un grand espoir de rupture avec les politiques du passé. Comment réagit le pays à ce déchaînement de violence ?

Outre la violence de ce que nous subissons, et donc la colère légitime, nous ressentons une grande déception.

Nous sommes déçus de voir qu’avec le nouveau gouvernement, la répression et les bavures policières, tout ce que nous dénoncions auparavant, tout cela est revenu sous la présidence Diomaye.

Nous, étudiants, pensions que nous n’aurions plus de problèmes de bourses. Le Premier ministre Sonko, alors en campagne, disait lui-même qu’au XXIe siècle, il n’était plus question d’avoir des problèmes de bourses… Il était alors opposant et il prétend aujourd’hui que c’est nous qui sommes manipulés par l’opposition. Heureusement, nous avons de nombreux soutiens.

Quelle est la position officielle du gouvernement ?

Elle n’a pas bougé depuis sa conférence de presse qu’une partie du gouvernement a tenue mardi dernier. Le ministre de l’Enseignement supérieur a affirmé qu’il ne paierait pas les bourses dues. Le ministre de l’intérieur a défendu les policiers sous sa responsabilité, en prétendant qu’il a donné l’ordre aux forces de police d’intervenir parce qu’il avait une « information » selon laquelle des étudiants s’apprêtaient à saccager l’université. C’est de la pure calomnie. Le ministre de la Justice a déclaré que la lumière devra être faite sur la mort tragique de l’étudiant Abdoulaye Ba…

La position du collectif est simple : les engagements pris doivent être respectés, les arriérés de bourses doivent être payés. Nous, représentants étudiants, nous condamnons la répression policière. La vérité doit être établie sur la mort d’Abdoulaye Ba. Les responsabilités doivent être situées. Nos frères doivent être libérés. Les amicales doivent être restaurées dans leurs droits.

Ce que nous voulons, c’est obtenir nos diplômes et participer au développement du Sénégal, qui appartient à sa jeunesse et à son peuple.

Propos recueillis le 12 février