Inondations : « Selon que vous serez puissants… »

Une tribune de Dominique Saint-Araille, maire adjoint de la commune de Barie, en Gironde, qui revient concrètement sur le désengagement de l’État en matière de prévention des inondations.

À Cadillac-sur-Garonne (Gironde), le 22 février (photo AFP).
Par Dominique Saint-Araille
Publié le 3 mars 2026
Temps de lecture : 4 minutes

Après février 2021 et ses 9,72 mètres affichés (… après la crue), les habitants des bords de Garonne en Sud-Gironde ont subi, pour ce millésime de février 2026, une augmentation de la hauteur des eaux du fleuve, établie à 9,88 mètres.

Voilà déjà une étrange information pour les habitants de notre village qui ont pu constater de visu (il y a des constats faciles à faire quand on a l’eau dans sa cuisine ou son salon…) 50 centimètres de plus au regard de ce qu’ils ont pu connaître, il y a 5 ans pile ! Vigicrue a probablement dû remanier ses outils et normes de mesure…

En quelque 48 heures, la montée des eaux a submergé le casier (les digues entourant et protégeant le village) mis en état et entretenu grâce au financement, sans compensation financière de l’État à la hauteur des charges réelles, de la communauté de communes et des municipalités y adhérant.

Il faut savoir qu’il y a encore quelques années (sous Macron Ier jusqu’en 2018) cette responsabilité Gemapi (gestion des milieux aquatiques et de la prévention des inondations) revenait à l’État conformément au préambule de la Constitution de 1946 reprise dans celle de 1958 dont un paragraphe stipule clairement : « La nation proclame la solidarité et l’égalité de tous les Français devant les charges qui résultent des calamités nationales. »

Mais, aujourd’hui, d’une communauté de communes à une autre, en fonction des moyens locaux particuliers, des volontés électorales ou des intérêts divergents des uns et des autres élus, l’égalité devant le risque inondation est devenue hautement variable !

On peut constater que, sur ce point des « calamités » (comme sur bien d’autres), notre Ve République agonisante s’assoit sur un texte fondateur de son existence !

Lors de cet épisode de crue, pour des raisons d’entretien et de maintenance abandonnés, de nombreuses digues ont cédé, en Gironde et en Lot-et-Garonne, ce qui a eu pour effet de noyer en quelques dizaines de minutes des habitations et des habitants qui, sans cela, auraient eu le temps de s’organiser devant la montée du péril (mettre à l’abri ses biens mobiliers, s’installer à l’étage, faire des courses alimentaires, etc.).

Madame la ministre Monique Barbut, en visitant les autochtones du cru, s’est autorisée à culpabiliser les représentants de ces « territoires » en indiquant que les élus pouvaient, et donc auraient dû, afin de compenser le désengagement de l’État, lever une taxe (lire un impôt local), jusqu’à 40 euros par habitant !

Pour exemple, dans l’environnement des cinq communautés de communes du Sud Gironde, la nôtre demande à ce jour 16 euros par an par habitant, ce qui constitue l’une des plus grosses contributions demandées à des populations rurales, modestes pour la majorité.

Nous voilà réduits une fois de plus au régime de la double peine : pas de déclenchement du plan Orsec avant 10,80 m (un mètre de plus !) et augmentation de 160 euros des impôts locaux pour une famille rurale de quatre personnes. Ce serait donc le prix à payer pour des individus irresponsables qui s’obstinent à résider en zone inondable et pour leurs municipalités empêchées, par la loi, d’urbaniser et donc de développer leurs ressources fiscales en raison des contraintes réglementaires liées au risque !

Ce qui veut dire, dans une « démocratie » dite néolibérale (sociale-libérale ?), que la liberté consiste à se passer de la fraternité et de l’égalité devant le risque ! Au moment où, face à des événements climatiques extrêmes appelés à se multiplier, seule une solidarité nationale réelle permettrait de protéger durablement les populations. Les communes rurales exposées restent donc à la fois empêchées de se développer, et seules en première ligne face au risque et publiquement mises en cause.

Autre fait aggravant : l’imperméabilisation des sols dont on ne peut pas soupçonner qu’elle provienne des communes rurales inondables qui ne peuvent bâtir quoi que ce soit sur leur emprise cadastrale.

Depuis la loi Notre1Loi du 7 août 2015 « portant nouvelle organisation territoriale de la République », dite loi Notre (Ndlr). et la constitution de métropoles désertifiant les zones rurales (merci à un certain président Hollande), cette imperméabilisation s’est vue grandement accentuée, tant en amont (Toulouse, voire Agen) qu’en aval (Bordeaux), ce qui a pour conséquence des débordements plus massifs encore en campagne.

Mais, fait étrange, ce sont uniquement les communes inondables qui, seules, s’ont appelées à augmenter leurs charges d’impôts sans la participation de métropoles qui imperméabilisent chaque année des centaines d’hectares supplémentaires, parfois en zones dites rouges ou grenat.

À l’heure où les spécialistes de la météorologie et de l’hydrologie annoncent, avec le réchauffement climatique en cours, une accélération de ces phénomènes de précipitations hivernales et des crues qui les accompagnent, le budget 2026 du gouvernement Lecornu 2, soutenu par les gôchistes du PS et validé par 49.3, affiche pour la part écologie : moins 241 ETP (équivalent temps plein) et moins 250 millions d’euros.

Alors que le risque inondation, et donc les besoins en palliatifs prévention et digues à destination de la population, augmente d’année en année, alors que l’État s’est quasiment désengagé du financement et du service dans ce secteur de la protection due aux citoyens, « l’effort budgétaire » demandé aux collectivités territoriales reposera surtout sur les intercommunalités (1,7 milliard d’économies à réaliser en 2026) qui représentent 20 % de la dépense publique locale.

Elles n’auront alors pas d’autres choix que de réduire leurs investissements ou l’action des services publics de proximité dont la sauvegarde des populations face aux crues fait évidemment partie.

Le budget de la Défense pour 2026, en hausse majeure (l’inondation est là… budgétaire) s’élève à 57,1 milliards d’euros, soit 13 % de plus par rapport à 2025, avec un effort supplémentaire de 6,7 milliards d’euros pour moderniser les forces armées françaises. La guerre, ça paye bien mieux que la protection des populations !

Pour finir, je rappellerai que vivre en paix et en zone inondable ne relève ni de l’irresponsabilité ni d’un choix délibéré, mais bien plutôt d’une nécessité économique vitale pour des populations le plus souvent au bas de l’échelle sociale, ce que les bourgeois qui nous gouvernent semblent vouloir ignorer…

Selon que vous serez puissants au sec ou misérables en zone inondable, vos biens et vos proches seront donc évalués et traités différemment