Histoire : L’Étoile nord-africaine

Cette année marque le centenaire de la fondation de l’Étoile Nord-Africaine (ENA), bien souvent appelée, à juste titre, la « Glorieuse Étoile Nord-Africaine » d’Algérie.

Lors d’une manifestation des travailleurs algériens en grève, à Paris, à l’appel du Mouvement national algérien (MNA), le 9 mars 1956 (photo AFP).
Par Jean-Marc Schiappa
Publié le 8 mai 2026
Temps de lecture : 4 minutes

Nous n’avons pas l’outrecuidance de résumer en un seul article l’importance historique de la naissance de cette organisation, la première organisation nationale et nationaliste d’Algérie. Un certain nombre d’initiatives, passées et futures, notamment autour de l’historien Benjamin Stora et de Djanina Messali-Benkelfat, fille de Messali Hadj, que nous saluons, donnent et vont donner toute l’ampleur nécessaire et l’éclairage indispensable à cette question. Nous renvoyons à ces initiatives et à leurs travaux1Par exemple, Benjamin Stora, Les sources du nationalisme algérien : parcours idéologiques, origines des acteurs, éd. L’Harmattan.. Nous nous ferons l’écho des initiatives futures.

La naissance de l’ENA est inséparable de la période ouverte par la Révolution russe de 1917, détruisant le tsarisme, « la prison des peuples », et donnant ainsi une formidable impulsion aux mouvements d’émancipation nationale ; la suite organisationnelle logique est la fondation de la IIIe Internationale, marquant la rupture avec les méthodes et les mœurs de la IIe Internationale, ouvrière, ralliée en 1914 à l’ordre bourgeois. Or, ce ralliement avait déjà, en quelque sorte, été annoncé par une politique de couverture du colonialisme par tout un pan de l’Internationale socialiste, à peine combattue par sa direction qui considérait, somme toute, le colonialisme comme un mal nécessaire. Dans les débats de la IIe Internationale, seuls, Lénine, Rosa Luxemburg et quelques autres ne participent pas à cette acceptation du colonialisme.

Barbarie de la domination coloniale

C’est l’époque de la guerre du Rif, au Maroc (1921-1926), qui voit la mise en place de la République du Rif, ce qui, au passage, fait litière de la mythologie des peuples colonisés « incapables » d’accéder aux formes politiques modernes. On peut retourner l’accusation : c’est le colonialisme qui interdit aux peuples d’avancer en les cantonnant dans une soumission et une subordination permanentes.

La Guerre du Rif est menée par les puissances coloniales, espagnole et française, dont les armées sont dirigées l’une par le général Franco, l’autre par le général Pétain. Ce n’est pas un hasard si les noms de ces futurs dictateurs sont associés, ensemble, aux guerres coloniales. L’armée française va utiliser des gaz de combat, lancés par l’aviation, contre les populations civiles, souvent déportées.

Il faut ici rappeler ce qu’écrivait Aimé Césaire, le nazisme (ou ses variantes franquiste et vichyste, par exemple) n’est que la transposition en Europe des méthodes colonialistes. On pourrait écrire des volumes à ce propos. Soulignons que le jeune Parti communiste (qui, à l’époque, ne se qualifiait pas de « français ») soutient les insurgés marocains contre son propre impérialisme.

Cela n’a pas été sans mal. On connaît la motion des militants de Sidi Bel Abbès (Algérie) du 21 avril 1921. Selon ce document, « la propagande communiste directe auprès des indigènes est inutile parce que ces indigènes n’ont pas encore atteint un niveau intellectuel et moral qui leur permette d’accéder aux conceptions communistes ». Ce texte est qualifié d’esclavagiste par Trotsky.

La création de l’ENA a été décidée le 2 mars 1926 et voit le jour en juin 1926 à Paris, donc dans l’émigration, parce que nombre d’Algériens, déracinés, sont allés chercher du travail en dehors de l’Algérie. Organisationnellement, c’est une section de l’Union intercoloniale, association liée au Parti communiste français où agissent des militants des pays colonisés.

L’Internationale communiste, qui n’est pas encore sous la coupe de Staline et des siens, prépare un congrès anticolonial à Bruxelles du 10 au 15 février 1927. Messali Hadj, qui est déjà une figure de premier plan du mouvement, entend y dénoncer l’« odieux Code de l’indigénat ». Son discours, prononcé le premier jour du congrès, marque les esprits : « Le peuple algérien qui est sous la domination française depuis un siècle n’a plus rien à attendre de la bonne volonté de l’impérialisme français pour améliorer notre sort. »

Peu de temps après, en raison de la bureaucratisation du mouvement communiste, l’Étoile interdit la double appartenance avec le PCF. Il s’agit maintenant d’une organisation nationale autonome et non d’une organisation mise sous tutelle. L’indépendance organisationnelle préfigure et prépare l’indépendance tout court. Presque au même moment, les autorités françaises dénoncent la « menace pour l’autorité de l’État ». L’ENA est dissoute le 20 novembre 1929.

« Cette terre n’est pas à vendre » (Messali Hadj)

Rappelons ici le meeting du 2 août 1936 au stade municipal d’Alger. Messali Hadj prend la parole, réaffirme sa lutte pour l’indépendance du pays devant 20 000 personnes et prononce ces mots célèbres : « Cette terre n’est pas à vendre. » Discours fondateur, parce que Messali s’oppose publiquement aux assimilationnistes. D’ailleurs, l’ENA s’oppose au projet Blum-Viollette qui prévoit l’attribution de la citoyenneté française à une seule minorité d’Algériens. Le Front populaire dissout à nouveau l’ENA en janvier 1937 (alors que l’Étoile avait adhéré au Front Populaire) et poursuit ses dirigeants.

Le colonialisme crée, entre autres, une question nationale pour chaque peuple colonisé. C’est une évidence. Les indépendances n’ont pas réglé le problème de fond. Autre évidence.

Et en 2026 ? Les immenses mouvements de décomposition de l’impérialisme (appelés à tort « mondialisation ») et leurs conséquences économiques, démographiques, culturelles, sociales, politiques, posent actuellement un problème de type nouveau : comment, en France, les populations racisées (c’est-à-dire victimes de racisme, et tout le monde sait combien cette donnée est structurelle dans ce pays) peuvent-elles accéder à l’égalité des droits que la « Déclaration des droits » leur promet et que chaque jour le capitalisme leur refuse ? Alors que la VRépublique à l’agonie désigne quotidiennement ces populations comme responsables d’à peu près tous les maux de la planète, peste bubonique comprise (Mélenchon et LFI étant traités de la même manière).

Des directions du PS et du PCF liées au colonialisme

L’Étoile nord-africaine a cherché à agir avec le mouvement ouvrier et démocratique, à juste titre. Mais elle s’est heurtée violemment à la politique des appareils dirigeant le mouvement ouvrier, liés au colonialisme (approuvant, par exemple, la dissolution de l’Étoile nord africaine, soutenant les massacres de Sétif et Guelma en 19452Le 8 mai 1945, des manifestations en Algérie réclamant, notamment, la libération de Messali Hadj sont écrasées par l’armée à Sétif et Guelma, plus particulièrement. On parle de 30 000 morts. Au gouvernement siègent des ministres socialistes et communistes., votant les pleins pouvoirs à l’armée en 19563En 1956, le gouvernement socialiste dirigé par Guy Mollet demande et obtient les pouvoirs spéciaux (suppression des libertés individuelles) pour combattre la Révolution algérienne. Dans ce cadre, l’armée a tous les pouvoirs de police à Alger, réprime, torture, exécute. Les députés socialistes et communistes ont voté les pouvoirs spéciaux le 12 mars 1956., etc.). Seule une poignée de militants parmi lesquels Pierre Lambert, Alexandre Hébert, Yves Dechezelles, Paul Ruff a soutenu le mouvement national algérien. Un siècle plus tard, la mise au rebut par le cours de l’histoire de ces appareils félons, ceux du Parti socialiste et du Parti communiste pour ne pas les citer, concrétise une période nouvelle que l’auto-organisation, sous diverses formes, du mouvement racisé révèle également. L’un ne va pas sans l’autre.

Décidément, nous sommes dans une période nouvelle, de rupture qui s’exprime dans une nécessaire politique appropriée et commune, notamment sur la question du combat contre les guerres impérialistes… Avec d’autres, nous y travaillons…