A propos de « La norme gynécologique » de la sociologue Aurore Koechlin

En septembre 2022  est paru, aux éditions Amsterdam, un livre de la sociologue Aurore Koechlin intitulé : « La norme gynécologique ». On sait ce que la gynécologie médicale (GM) représente pour les femmes et le lien puissant qui existe entre certains des droits pour lesquels elles ont combattu dans la deuxième moitié du 20° siècle et l’existence de la spécialité. 

A l'heure actuelle, il n'y a plus aucun gynécologue médical dans 14 départements et seulement un dans 15 départements (photo AFP)
Par Nicole Bernard
Publié le 29 décembre 2022
Temps de lecture : 4 minutes

Selon Aurore Koechlin, au contraire,  la consultation de GM constitue une  « norme » imposée socialement aux femmes. La GM n’a pas que des amis, on le sait et les nombreuses péripéties de la mobilisation engagée à partir de 1997 en témoignent (1). Mais, ici, elle est remise en cause au nom du combat féministe (2).

Qu’est-ce que la gynécologie médicale pour Mme Koechlin ?

« Au sein de cette spécialité, l’aspect chirurgical et l’aspect médical se trouvent mêlés, bien que le second ait le dessus, en particulier grâce à ses innovations en matière d’hormones ». On est époustouflé de cette définition ! Depuis toujours, il est établi que la GM est une spécialité médicale. La gynécologie obstétrique est, elle, et tout le monde le sait, une spécialité chirurgicale. Il n’y a pas plus de confusion en la matière qu’entre la neurologie et la neurochirurgie ou entre la gastro-entérologie et la chirurgie digestive. Cela commence mal…

D’autant que Madame Koechlin  nous a, dès le début, mis K.O. avec un argument massue : pour les féministes des années 1970, la gynécologie est tellement liée aux revendications (contraception, légalisation de l’IVG (3)) que « la norme associée est invisible ou sans importance par rapport aux acquis qu’ils représentent ». Alors que « pour la nouvelle génération de féministes, pour laquelle ces droits vont de soi, la norme étant plus apparente, elle peut être contestée » (p.22).

Ainsi, la GM serait soutenue par les féministes des temps anciens qui ont combattu pour que les femmes soient seules à décider lorsqu’il s’agit de leur corps et de leur vie alors que les nouvelles féministes, plus mures, plus philosophiques, ne s’en laissent pas conter… Et pourquoi ? Parce que les droits acquis «  vont de soi » ! Elles peuvent donc réfléchir au genre ! 

Dans quel monde vit Mme Koechlin ?  

Combien de départements sans gynécologue médical ? 14. Combien avec une seule ? 15. Combien d’attente pour un rendez-vous ? Combien de départements sans centre d’IVG ?  Combien de centres de PMI (4) – comprenant des consultations de gynécologie – fermés ? 

Ce n’est pas un problème ?  A lire Mme Koechlin, et si nous avons bien compris, c’est même plutôt positif ! En effet, « le suivi préventif est générateur d’angoisse ».  

Essayons de mieux comprendre de quelle « norme » il s’agit et, plus précisément de quel « consensus social » elle est l’expression liberticide. 

Pour Aurore Koechlin, l’évolution de la spécialité serait marquée par le passage d’une logique de traitement des pathologies à une logique de prévention.  « C’est l’émergence de ce que j’appelle la « norme gynécologique » ». Pourquoi opposer soin et prévention ? Mais, passons. 

Cette « norme gynécologique », les femmes l’intériorisent lorsqu’elles rentrent dans « la carrière gynécologique ». Or, selon Aurore Koechlin, « l’entrée dans la carrière gynécologique, c’est l’entrée dans la sexualité hétérosexuelle »

La « norme gynécologique » serait donc une norme sexuelle ? Et une « norme sexuelle » dans laquelle les femmes seraient orientées par… leurs mères !  

D’alliés de l’émancipation sexuelle des femmes,  les gynécologues médicaux seraient devenus un obstacle ! Et un obstacle féroce en raison de « l’extrême maillage du suivi gynécologique » ! Rappelons que 14 départements n’ont plus de gynécologues ! 

« Recourir à autre chose que du médical »…

Et ce qui prouve la mainmise des gynécologues sur les femmes, c’est que « les femmes qui ont un gynécologue médical font plus de frottis que celles qui ne sont pas suivies » (p.106). Rappelons que le frottis, c’est ce qui permet de traiter à temps un cancer. C’est ce qui sauve des vies. 

Mais, si vous pensez cela, c’est que vous êtes prisonnière de la « norme »…

Comment se libérer de la norme ?  « Recourir à des alternatives aux hormones et aux médicaments signifie surtout recourir à autre chose que du médical. Il s’agit alors moins de promouvoir le naturel comme une valeur en soi que de promouvoir une émancipation par rapport au médical ». Mme Koechlin ne va pas jusqu’à nous indiquer comment organiser la contraception sans aide du médical ! Comment avant la pilule ? 

La sortie définitive de la norme est possible. Est-ce difficile ? 

« Il suffit de ne pas reprendre de rendez vous ». Il n’y a même rien à faire. La gynécologue qui vous dispensait ses soins part en retraite et ne sera pas remplacée ! C’est tout simple ! 

L’auto gynécologie

Si vous vous êtes libérée de la norme, quelle est la voie à suivre ? La réponse est : l’auto gynécologie. Qui, évidemment, coûte beaucoup moins cher à la Sécu. Bien sur, l’auto-gynécologie ne permet pas de faire face à tous les problèmes. Lorsqu’il faut quand même consulter un « professionnel de santé », les féministes qui pratiquent l’auto gynécologie « disent préférer un médecin généraliste ou une sage femme ». N’est-ce pas là qu’il fallait arriver ? N’est-ce pas exactement ce que veulent ceux pour qui la santé coûte trop cher ? 

C’est contre cette recherche d’économie qu’a été conquis, en 2003, le DES de gynécologie médicale qui a permis de former, à ce jour, près de 1 000 nouveaux médecins. Ce qui est, bien sûr, totalement insuffisant mais un sacré résultat pour une spécialité qui devait disparaître !  

La suppression de l’interdiction du travail de nuit pour les femmes répondait à la demande de féministes acharnées à l’égalité entre les hommes et les femmes ! Aujourd’hui, des féministes demandent la suppression de la gynécologie médicale.  

Qu’est-ce que nous prépare encore un « féminisme » qui érige la lutte des sexes au dessus de toute lutte démocratique et sociale ?  

(1) Supprimée en 1986 pour alignement sur les diplômes européens, la spécialité a été rétablie avec la création d’un diplôme AUTONOME par une mobilisation extraordinaire des femmes et des médecins  entrainant les élus : 3 millions de signatures, 2 manifestations puissantes.  
(2) Sociologue et féministe, Aurore Koechlin est l’auteur d’un ouvrage intitulé «  La révolution féministe » qui, selon elle, n’est rien moins qu’un « texte à visée stratégique pour le mouvement féministe ». On assisterait aujourd’hui « à un regain des violences patriarcales qui serviraient à contraindre les femmes à réintégrer le foyer et les réassigneraient au travail reproductif ».
(3) Interruption volontaire de grossesse  
(4) Protection maternelle et infantile