Déni de réalité

A Paris, ce 28 mars, à nouveau 450 000 manifestants, 93 000 selon la police, ce qui en fait la 2e plus grosse manifestation depuis le début, quoiqu'en disent les médias et le gouvernement.

Tête de cortège de l'intersyndicale, à Paris, le 28 mars (photo AFP).
Par Pierre Valdemienne
Publié le 29 mars 2023
Temps de lecture : 5 minutes

Il y a ceux qui s’affichent comme les plus téméraires, c’est le cas du porte-parole du gouvernement, Olivier Véran, qui déclare au Journal du dimanche (26  mars) que « la réforme des retraites ne signe pas la retraite des réformes. Il y aura, demain, d’autres réformes (…). Certaines seront impopulaires, mais nécessaires à l’avenir du pays, et validées démocratiquement ». Entendre par là : validées par le 49.3 ! Le même récidive à BFMTV, lundi matin (27 mars) : « La loi sur les retraites est derrière nous. »

Même son de cloche d’Olivier Dussopt, ministre du Travail, qui répond sur France Inter (26  mars) à la proposition du secrétaire général de la CFDT, Laurent Berger, de « mettre sur pause » la réforme des retraites : « Pas de pause, parce que ce serait terrible. »

Emmanuel Macron lui-même, au sortir du Conseil européen à Bruxelles, le 24 mars dernier, cherche à se persuader : « Le pays ne peut pas être à l’arrêt (…). Nous continuons à avancer. »

« Continuer à avancer » ? C’est effectivement leur fol espoir… mais il y a un gap entre l’espoir et la réalité.

Le chef de l’État voudrait tourner la page des retraites comme si de rien n’était, mais le peut-il ?

Les manifestations populaires du 23 mars – dont le ministère de l’Intérieur lui-même a avoué qu’elles étaient les plus importantes depuis le début du conflit à Paris, Toulon, Strasbourg, Rouen… – et à nouveau celles du 28  mars, la grève qui se poursuit – et qui dans un certain nombre de secteurs s’étend –, la mobilisation étudiante et lycéenne qui se massifie… provoquent des réactions en chaîne : la visite du monarque anglais, Charles III, a dû être reportée, les membres du gouvernement sont sommés de limiter leurs déplacements, l’examen du projet de loi sur l’immigration est reporté sine die,  Elisabeth Borne jure la main sur le cœur que plus jamais elle n’aura recours au 49.3. Emmanuel Macron lui-même a annulé sa présence au Stade de France, samedi soir, pour éviter les huées à la 49e minute et 3 secondes du match de football France-Pays-Bas.

Et il vient de renoncer à se rendre à Toulon ce mercredi 28 mars pour une réunion sur le service national universel (SNU) « en raison du contexte social ».

La tournure que prennent les événements entraîne une profonde inquiétude qui saisit les sommets – au-delà même de nos frontières : le journal Le Parisien  (27 mars) insiste dans son éditorial sur la « peur »  qui se fait sentir «  jusque dans les rangs du gouvernement ». Le Conseil de l’Europe s’alarme d’un « usage excessif de la force » en France. Le média financier américain Bloomberg (25 mars) s’inquiète : « L’opération de Macron sur les retraites suscite la révolte, poussant la France au bord du gouffre. Le président français est confronté à des manifestations de plus en plus violentes, qui risquent d’effrayer les investisseurs qu’il a passé les six dernières années à courtiser. » 

Même l’ancien président de la République, François Hollande, qui s’y connaît bien en 49.3, s’est alarmé : « On a un niveau de colère et de ressentiment comme j’en ai rarement vu (…). On ne peut pas vivre encore plusieurs semaines dans ce climat-là. »

Et pourtant, le chef de l’Etat pense que la « sortie de crise » peut passer par le déni de réalité, en cherchant à tourner la page des retraites comme si de rien n’était, mais le peut-il ?

La majorité en lambeaux

Pour faire face à la situation, Elisabeth Borne est chargée par Emmanuel Macron d’« élargir la majorité » au moment précis où elle prend l’eau. Et il le sait très bien, c’est d’ailleurs la raison pour laquelle celui-ci a pris cette précaution oratoire – « J’espère qu’elle y arrivera »… – en priant son Bon Dieu qu’elle y arrive…

La majorité est en lambeaux. Le Parisien (28 mars) relate la stupéfaction d’un député Renaissance « encore fâché contre le 49.3 », à l’encontre de l’attitude d’Elisabeth Borne : « Rien n’a changé, elle fait comme si tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes. Quelqu’un lui a dit qu’elle était en sursis ? » 

Le Monde (26-27 mars) rapporte de son côté les propos d’une députée Renaissance des Yvelines en ces termes : « L’utilisation du 49.3, ça a été dur dans le groupe. Même moi qui ai une confiance aveugle en lui (Emmanuel Macron, Ndlr), je dois dire que là, c’est la première fois que je me suis dit : “En fait, on ne sert à rien .” »

Un député Renaissance du Val-de-Marne pour suit : « Le 49.3 a déplacé le sujet de la contestation vers la défiance envers les institutions (…). On ne peut pas être aveugle, on ne peut pas être sourd à cette contestation. »

Un député Horizons de Seine-et-Marne s’interroge à l’encontre de la Première ministre et du président : « Est-ce qu’ils ont pris conscience de la situation ? » A entendre Elisabeth Borne, au congrès du parti Horizons, samedi 25 mars, dire à propos du recours au 49.3 : « Mais enfin, (…) nous avons fait ce que les Français attendaient de nous ! », il faut croire que non… Etre dans le déni à ce point-là, ça fait peur…

En matière de démocratie comme de réalité, le déni n’a qu’un temps…

Evoquant les déficits présumés des caisses de retraite, Olivier Dussopt déclare sur France Inter (idem) : « Ces réalités-là sont remises en cause (…). Nous sommes dans un pays qui aime faire semblant. »

Mais qui fait semblant ? Qui fait semblant de ne pas voir le rejet quasi unanime de la population à l’égard de la « réforme », un rejet qui gagne de plus en plus le gouvernement ? Qui fait semblant de dire que le dialogue est ouvert avec les syndicats sur toute une série de questions alors que la porte est fermée sur le cœur de la « réforme » des retraites ? Qui fait semblant de s’étonner des violences à Sainte-Soline après en avoir créé toutes les conditions ?

Ce week-end, une élection législative partielle a eu lieu en Ariège. La candidate Renaissance – qui était au second tour en 2022 – se fait sortir dès le premier tour en dépassant à peine les 10 %. Elle a divisé son score par deux par rapport au scrutin de juin… En matière de démocratie comme de réalité, le déni n’a qu’un temps…

 

Macron dit non à tout !

Le porte-parole du gouvernement, Olivier Véran, s’est exprimé, mardi 28 mars, alors que le secrétaire général de la CFDT, Laurent Berger, demandait le matin même la mise « en pause de la mesure des 64 ans » et, avec Philippe Martinez (CGT), l’organisation d’une médiation. « Nous n’avons pas besoin de médiateurs pour se parler »,  a répondu Olivier Véran, ajoutant : « On attend au cours du mois d’avril la décision du Conseil constitutionnel », pour ensuite « parler sur les décrets d’application. »

Réaction de Laurent Berger, dans la manifestation parisienne : « Je suis consterné et en colère. »

A rebours du gouvernement, les députés MoDem, membres de la majorité présidentielle, seraient, eux, favorables à la médiation comme le propose le leader de la CFDT.  « C’est bien d’avoir une ou deux personnes pour essayer de retrouver le dialogue et avoir un certain recul  », a souligné le président du groupe centriste Jean-Paul Mattei, lors d’un point presse à l’Assemblée.

Malgré une dixième mobilisation et la crise dans son propre camp, Emmanuel Macron refuse tout… Le chef de l’Etat porte sur lui l’entière responsabilité de la situation.

P. V.