La crise s’approfondit dans les pays arabes « normalisés »

Alors que le soutien total et continu des Etats-Unis à son allié israélien fragilise les dirigeants arabes les plus proches, c’est le Qatar qui a été mandaté pour négocier la trêve qui a permis l’échange des otages israéliens et des prisonniers palestiniens.

Le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi a déclaré : « Nous sommes prêts à ce que l'Etat de Palestine soit démilitarisé et à ce qu'il y ait des garanties à cet effet, sous la forme de forces de l'Otan, de forces de l'Onu, de forces arabes, de forces américaines. », (AFP).
Par François Lazar
Publié le 5 décembre 2023
Temps de lecture : 3 minutes

Le Qatar, qui héberge à la fois les dirigeants politiques du Hamas et la principale base militaire américaine dans la région, est depuis longtemps la plaque tournante des négociations entre Israël et les pays arabes.

Les bombardements israéliens avec l’indignation et la colère provoquées dans les populations des pays arabes ont contraint leurs gouvernements à très vite exiger un cessez-le-feu, l’Arabie saoudite allant même jusqu’à appeler les Etats à cesser d’exporter des armes vers Israël. L’impérialisme américain a parfaitement conscience que les Etats arabes, qui ont établi depuis longtemps des relations diplomatiques avec Israël (la Jordanie et l’Egypte), ceux qui sont entrés dans le processus de la « normalisation » avec les accords d’Abraham (Soudan, Maroc, Bahreïn, Emirats arabes unis) ou, comme l’Arabie saoudite, qui s’y préparaient, sont fragilisés par la situation. La Jordanie, dont la population est très largement palestinienne, contrôle la frontière est du Jourdain.

Depuis le début des bombardements israéliens contre la population de Gaza, des milliers de Jordaniens ont manifesté, à plusieurs reprises, à proximité de la frontière, exprimant leur volonté de la franchir pour défendre les revendications palestiniennes.

L’armée jordanienne est intervenue, l’accès à la frontière a été interdit. Face à la pression populaire massive qu’il rencontre, le roi de Jordanie a expulsé l’ambassadeur d’Israël à Amman et rappelé le sien et s’est retiré d’un accord « énergie contre eau » avec Israël.

Les dirigeants jordaniens et arabes en général savent que la question palestinienne est un facteur de mobilisation populaire dans leurs pays. C’est pourquoi ils cherchent à la contrôler. Là où les libertés démocratiques sont bafouées, l’expression du soutien aux revendications palestiniennes, l’exemple de la résistance palestinienne qui ne recule pas permettent de contrer la censure et de revendiquer contre son propre régime.

Les dirigeants arabes n’ont pas oublié le conflit dit de Septembre noir, en 1970. A cette époque, le roi Hussein de Jordanie est confronté à une révolte populaire massive et fondée sur les revendications démocratiques portées par le mouvement national palestinien. Dans tout le pays, notamment dans la ville d’Irbid, se constituent des assemblées populaires en référence aux soviets de la révolution russe. Le roi voit son pouvoir vaciller. La répression est violente et meurtrière. Des milliers de résistants palestiniens sont massacrés avec l’aide des armes et des conseillers militaires américains et britanniques. En juillet 1971, Yasser Arafat et les combattants de l’OLP restés en Jordanie sont expulsés vers le Liban.

Nasser, dirigeant égyptien, laisse faire le massacre sans rien dire. A sa suite, Anouar el-Sadate fera pression sur l’OLP (dès 1973) pour qu’elle renonce à son objectif d’établissement d’un Etat laïque sur l’ensemble du territoire historique de la Palestine et accepte « au nom du peuple palestinien » la perspective d’un « Etat tampon » en Cisjordanie, à Gaza et dans la partie arabe de Jérusalem.

En 1978, Sadate signe avec Menahem Begin, Premier ministre israélien, le traité de paix égypto-israélien de Camp David. L’enjeu était celui de l’ouverture de l’économie égyptienne au marché mondial, ce qui impliquait et implique toujours de contenir le mouvement révolutionnaire palestinien et ses revendications démocratiques, à commencer par celle du droit au retour. La plupart des régimes arabes soutiendront les accords d’Oslo entérinant une nouvelle partition du peuple palestinien.

Le successeur de Sadate, Hosni Moubarak, poursuivra la pression sur le peuple palestinien et participera activement au contrôle de la bande de Gaza par sa frontière sud, accompagnant ainsi activement le blocus mis en œuvre par Israël depuis 2007. Après la chute de Moubarak le 11 février 2011, les Frères musulmans, qui accèdent au pouvoir en Egypte, tout en s’autoproclamant – à l’instar de tous les dirigeants arabes –meilleurs défenseurs de la cause palestinienne, affirment leur total respect des traités avec Israël. Ils exercent sur le Hamas, qui gouverne la bande de Gaza, la même pression que celle exercée par leurs prédécesseurs sur le Fatah. La continuité est de ce point de vue totale avec le président égyptien al-Sisi.

La Jordanie et l’Egypte ont, dans un premier temps, réprimé les mouvements de solidarité avec Gaza, puis autorisé des manifestations.

Le président égyptien tout comme le roi de Jordanie, ne pouvant se permettre d’être accusés de complicité avec la nouvelle Nakba que voudraient imposer les dirigeants israéliens, se sont clairement opposés à tout projet visant à déplacer la population de Gaza vers le Sinaï égyptien ou la Jordanie. Pour la revue en ligne Middle East Eye, « plusieurs Etats arabes puissants se livrent à des jeux diplomatiques prudents depuis le déclenchement de la dernière guerre ». Middle East Eye cite plusieurs chercheurs sur le Moyen-Orient, qui indiquent que « les Etats arabes qui entretiennent déjà des relations avec Israël ont pour la plupart refusé de mettre en péril ces relations ». Cela en précisant que les autres signataires des accords d’Abraham se sont faits très discrets dans leurs critiques, pour ne pas perdre leur ouverture vers le marché américain. Pour Tariq Kenney-Shawa, du site palestinien de référence al-Shabaka, « les Palestiniens savent que le peuple arabe soutient profondément leur cause, mais ils se sentent abandonnés par les dirigeants qui parlent mais ne mettent jamais les actes en pratique. (…) Tant que le monde arabe sera dirigé par des autocrates égoïstes déterminés à préserver leur propre pouvoir à tout prix, les Palestiniens ne devraient pas s’attendre à ce qu’ils exercent de sérieuses pressions contre Israël. »