La zone d’intérêt, un film de Jonathan Glazer

La barbarie est devant nous. Ce film pousse à la refuser.

Jonathan Glazer recevant l’Oscar du meilleur film étranger, le 10 mars pour son film « La zone d’intéret ».
Par Benny Malapa
Publié le 31 mars 2024
Temps de lecture : 3 minutes

Il s’agit de l’adaptation d’un roman de l’écrivain anglais Martin Amis dont les personnages ont vraiment existé.

Rudolf Höss (à ne pas confondre avec Rudolf Hess, haut personnage du régime nazi mort en prison en 1987) est le dirigeant principal du complexe Birkenau-Auschwitz. Il y vit avec sa femme et ses enfants dans une maison avec un jardin fleuri situé dans ce que les nazis ont baptisé eux-mêmes « la zone d’intérêt ».

À savoir les 40 kilomètres carrés qui bordent le camp. Ils vivent à 200 m, mais si loin en apparence des lieux où se déroulait l’éradication de la population juive de toute l’Europe et de milliers de femmes, enfants et d’hommes venus de partout.

Tout au long du film on va être spectateur de l’autre face du degré zéro de l’humanité : des individus, des familles, mènent une vie « normale », à proximité d’un camp de la mort ; Höss discute de l’aménagement d’une chambre à gaz plus efficace avec des industriels venus vanter leurs installations létales, schémas à l’appui.

Parce qu’elle a été maladroite, une domestique est menacée par la femme de Höss d’un renvoi au camp, synonyme de nouvelles souffrances ou de mort. Quand Höss est muté en Hongrie pour superviser le transport et la destruction de 700 000 juifs, sa femme refuse de quitter son logement du camp pour le suivre parce qu’elle y trouve tout ce dont « elle a rêvé et dont elle a besoin ».

Il n’y aura pas d’autres péripéties que la vie quotidienne d’un nazi et de son entourage. La seule trace de la mort qui rôde est un fond sonore qui nous rappelle en permanence où nous sommes.

Bien sûr, Höss est un membre obscur de la bureaucratie nazie. Il n’a ni passion, ni compassion. Les prisonniers n’ont pour lui aucune existence. Il exécute avec zèle l’horrible boulot qui lui est demandé.

Jonathan Glazer refuse de jouer avec les contradictions de son personnage. Alors, pourriez-vous dire, à quoi sert de nous plonger dans cet univers sordide et glaçant ?

Nous ne sommes pas en 1943-1945. Mais le caractère de Rudolf Höss, tout pétri de l’autorité que lui confère l’État, si satisfait de se conformer consciencieusement à la politique, de ses supérieurs, exacerbe chez le spectateur un malaise, bien actuel celui-là, comme une alerte.

Où nous mènent-ils, ces éditorialistes aux ordres qui, à longueur d’émissions, viennent doctement justifier la mort de milliers de femmes, d’hommes, d’enfants et de vieillards à Gaza ? Et ces gradés et soldats israéliens qui se photographient en train de commettre des exactions, de tuer, de faire exploser des maisons, des ambulances, des hôpitaux, des universités ?

Ou encore ces va-t-en-guerre qui, avec le président de la République, prônent, bien au chaud, l’entrée directe de la France dans la guerre Otan-Poutine, alors qu’ils savent que ni eux ni leurs enfants n’iront combattre sur les champs de bataille où meurent en général les fils, et maintenant les filles, du peuple, alors que déjà plus de 200 000 Russes et Ukrainiens y ont perdu la vie ?

La barbarie est devant nous. Ce film pousse à la refuser.

Peut-être est-ce prêter trop d’intentions au réalisateur, mais n’est-ce pas le sort de toute œuvre d’art que de laisser le libre cours à l’imagination et l’interprétation de ceux qui la découvrent et l’analysent ?

Mais n’est-ce pas Jonathan Glazer qui déclarait le soir de la remise à Hollywood de son Oscar du meilleur film étranger : « En ce moment même, nous nous tenons ici en tant qu’hommes qui refusent que leur judéité et l’Holocauste soient détournés pour une occupation qui a causé tant de souffrances pour tant d’innocents… »

Ce qui lui a valu, par ailleurs, de virulentes critiques, y compris dans sa propre profession. Et aussi de nombreux soutiens.