Cinéma : « Soundtrack to a Coup d’État »
« Soundtrack to a Coup d’État » (2024) de Johan Grimonprez est un documentaire sur les luttes d’indépendance du continent africain en 1960, sur les mouvements panafricanistes et des droits civiques des deux côtés de l’atlantique.
- Cinéma, Tribune libre et opinions

Le 30 juin 1960, le roi Baudoin de Belgique est contraint de reconnaître l’indépendance du Congo, et le leader du combat pour l’indépendance, Patrice Lumumba, en est élu premier ministre. Lors de son discours d’investiture devant les dignitaires congolais et belges, diffusé à la radio dans le monde entier, Lumumba rappelle que cette indépendance est le fruit d’une “lutte indispensable pour mettre fin à l’humiliant esclavage qui nous était imposé par la force.”
“Ensemble, mes frères, nous allons commencer une nouvelle lutte. (…) Nous allons établir ensemble la justice sociale et assurer que chacun reçoive la juste rémunération de son travail [et] que les terres de notre patrie profitent véritablement à ses enfants. (…) Et pour tout cela, chers compatriotes, soyez sûrs que nous pourrons compter non seulement sur nos forces énormes et nos richesses immenses, mais sur l’assistance de nombreux pays étrangers dont nous accepterons la collaboration chaque fois qu’elle sera loyale et ne cherchera pas à nous imposer une politique quelle qu’elle soit.”
Entre pays africains nouvellement émancipés de la tutelle coloniale, on observe alors les tentatives de soutien mutuelles et de fédération, par exemple avec le Ghana de Kwame Nkrumah et la Guinée de Sékou Touré. Le film met aussi en avant le rôle de la militante Andrée Blouin du Parti Solidaire Africain congolais, puis chef de protocole de Lumumba, pour agréger une solidarité panafricaine dans la crise du Congo. Outre atlantique, les militant.e.s des droits civiques, Malcolm X en tête, ainsi que les musicien. ne. s de jazz (Abbey Lincoln, Max Roach, Miriam Makeba…) prennent fait et cause pour défendre l’indépendance conquise par les pays africains.
Face à cela se déploient des manœuvres pour miner l’intégrité territoriale et politique du nouvel État, et poursuivre le pillage de ses richesses. Le Congo regorge en effet de minéraux et de composés indispensables à l’économie capitaliste, et devient aussi un enjeu stratégique pour le complexe militaro-industriel américain dans la guerre froide qui s’installe (ce sont les mines d’uranium du Congo qui avaient permis les bombes de Hiroshima et Nagasaki).
Tutelle néocoloniale
Ces intérêts impérialistes vont donc tenter de substituer une tutelle néocoloniale à la nouvelle souveraineté conquise : corruption d’élus à millions de dollars, partitionnement du pays avec la création de l’état fantoche du Katanga soutenu par les colons belges et leur puissante société minière, financement de mercenaires et de groupes armées dissidents…
Parce que le jazz incarne alors l’esprit révolutionnaire, d’indépendance et des droits civiques, son sens politique sera détourné et sa célébrité instrumentalisée pour servir les intérêts de l’impérialisme américain à l’étranger. La CIA va ainsi utiliser le jazz à la fois comme “soft power” américain pour approcher les nouveaux pays indépendants et comme “cheval de Troie” d’opérations d’espionnage et de barbouzeries dans ces pays – Dizzy Gillespie en Syrie, Liban, Iran, etc. en 1956, Louis Armstrong au Ghana en 1956, en Égypte et au Congo en octobre 1960 puis au Katanga le mois suivant.
On observe aussi le rôle duplice de l’Onu, instrument de l’impérialisme américain, utilisant sa force armée dépêchée sur place pour empêcher Lumumba de déplacer ses troupes régulières.
C’est a minima l’inaction de l’Onu qui a permis la capture, le transfert et l’exécution du premier ministre congolais le 17 janvier 1961. Face à cela, l’URSS de Kroutchev se présentait comme une alternative à laquelle certains mouvements indépendantistes pensaient pouvoir se tourner.
Mais à part faire du bruit en séance et faire adopter des résolutions à l’Onu, le gouvernement de l’URSS se révèle être in fine complice de ces manœuvres impérialistes.
Approcher la compréhension de ces luttes, de leurs protagonistes et des intérêts en jeux à ce moment charnière de notre histoire est nécessaire pour comprendre les mécanismes qui nourrissent la barbarie, la pauvreté et la guerre qui se poursuit aujourd’hui au Congo et ailleurs.
Ce documentaire apporte une contribution précieuse à cette compréhension dont chaque militant internationaliste peut s’emparer.
Le film sortira en salle le 1er octobre.
