Déserteurs : pris au piège entre l’armée russe et les frontières européennes
Une contribution de Liza Smirnova, poétesse qui était intervenue au meeting contre la guerre, à Paris, le 5 octobre 2025 : "Le refus de participer à la guerre doit être reconnu comme un acte politique donnant droit à une protection internationale."
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Les soldats russes fuient la guerre pour ne pas tuer et ne pas mourir. Mais l’armée russe les renvoie encore et encore au front. Dans ces conditions, la prison devient pour de nombreux déserteurs la dernière chance de ne pas se retrouver de nouveau en première ligne.
À la cinquième année de la guerre, la désertion dans l’armée russe devient véritablement massive. Selon les données de chercheurs indépendants, plus de 120 000 militaires auraient déjà déserté depuis le début de la guerre. Et il ne s’agit que des données qui ont pu être établies à partir de sources ouvertes. En réalité, le nombre de ceux qui ont déposé les armes est bien plus élevé et continue d’augmenter chaque mois. La réaction des autorités en témoigne également : au printemps, les statistiques concernant les affaires judiciaires relatives aux crimes militaires ont été classifiées.
Le niveau de désertion augmente avec le niveau de contrainte par la violence
Parallèlement, en 2026, l’armée russe rencontre des difficultés à compenser ses pertes et à recruter un nombre suffisant de volontaires prêts à signer un contrat. Les méthodes de recrutement deviennent de plus en plus violentes. Le cas le plus spectaculaire de coercition massive a été la chasse aux hommes menée à Penza cet été. Des dizaines de vidéos se sont propagées en ligne, montrant la police et les recruteurs militaires arrêter des voitures et des transports en commun, en sortir des hommes de force et les emmener dans les bureaux de recrutement militaire.
Les personnes endettées, notamment au titre de crédits ou de pensions alimentaires, ainsi que celles arrêtées par la police pour des infractions pénales ou administratives mineures, se trouvent dans une situation particulièrement vulnérable. On trompe les hommes en leur promettant un service loin du front, on les intimide avec des poursuites pénales, on les bat, on menace de s’en prendre à leurs familles. Mais les soldats du service militaire obligatoire sont eux aussi pris pour cible : ils sont de plus en plus souvent contraints de signer des contrats.
Quitter légalement le front après avoir signé un contrat est pratiquement impossible. La seule issue est la désertion. Ils ne fuient pas seulement des hôpitaux mais ne reviennent pas de permission. Nombreux sont ceux qui s’enfuient directement de leur unité militaire ou pendant une mission de combat. Mais la police militaire recherche les fugitifs et les renvoie au front, le plus souvent sans transmettre leur dossier à la justice. Là, ils sont placés dans des « fosses » en béton disciplinaires et dans des camps spéciaux pour les déserteurs, où on leur confisque leurs affaires, leurs documents et leurs cartes bancaires, et où ils sont soumis à des passages à tabac et à des humiliations. De là, les déserteurs sont de nouveau envoyés en première ligne, dans des unités d’assaut – ce qui constitue en réalité un aller simple.
De nombreux militaires et leurs proches tentent d’obtenir que les affaires pénales des personnes arrêtées soient transmises à la justice. Certains cherchent d’abord des avocats spécialisés dans les affaires d’abandon sans autorisation de l’unité et de désertion, puis se rendent volontairement à la police. Ils exigent littéralement d’être envoyés sur le banc des accusés : la détention provisoire est l’un des rares moyens de rompre physiquement le lien avec l’unité militaire et de ne pas se retrouver à nouveau en première ligne. Pourtant, selon les avocats militaires, seules 20 % des affaires pénales engagées contre des déserteurs aboutissent à une véritable condamnation. Il arrive fréquemment que la police militaire enlève littéralement les accusés de leur cellule de détention provisoire, tandis que la procédure est suspendue au motif que la personne faisant l’objet de l’enquête a « repris l’accomplissement de son devoir de combat ».
L’Europe ferme ses portes
Certains déserteurs parviennent à éviter d’être envoyés au front et à quitter la Russie. Mais la plupart des hommes ne possèdent pas de passeport international et ne disposent que de quatre pays accessibles : l’Arménie, le Kirghizistan, le Kazakhstan et la Biélorussie. Parmi eux, seule l’Arménie est relativement sûre. Des centaines de déserteurs russes s’y trouvent déjà et une organisation, « Tverdy znak », y a même été créée. D’anciens militaires y aident les nouveaux arrivants à s’installer sur place et réfléchissent également à des itinéraires de fuite pour ceux qui se trouvent encore en Russie. Mais l’Arménie est un petit pays pauvre, qui ne peut pas assurer l’accueil d’un grand nombre d’hommes ayant fui la guerre.
Les déserteurs tentent d’obtenir des visas pour les pays européens afin d’y demander l’asile politique. Cependant, la nouvelle politique européenne à l’égard des militaires russes leur ferme de fait la porte.
En juillet 2026, l’UE a adopté le 21e paquet de sanctions contre la Russie, qui comprend une interdiction de délivrer des visas de court séjour à toutes les personnes ayant servi dans les forces armées russes après le 24 février 2022 et ayant directement participé à la guerre. Une exception est formellement prévue pour les déserteurs. Mais seuls ceux qui réuniront un dossier de documents attestant leur désertion pourront obtenir un visa et demander ensuite l’asile.
En pratique, des structures de l’émigration libérale russe aident les déserteurs russes à obtenir un visa et peuvent préparer des lettres de recommandation. Cependant, même lorsqu’un ancien militaire parvient à trouver une organisation d’opposition russe qui promet de l’aider à vérifier son statut de déserteur et à obtenir un visa, il peut se heurter à un deuxième filtre. On lui demande non seulement de prouver qu’il a déposé les armes et refusé de participer à la guerre, mais aussi de démontrer une certaine position politique : par exemple, se prononcer en faveur d’une victoire militaire de l’Ukraine et de la défaite de la Russie. Le désir de ne pas tuer et de ne pas mourir, le refus de participer à la guerre et même le simple désir de paix ne suffisent pas.
Il s’agit notamment d’une logique de sélection de classe. Les déserteurs sont souvent originaires des régions pauvres de Russie, étaient des ouvriers ordinaires avant la guerre et sont fréquemment apolitiques ou loyaux envers les autorités russes. La position politique de l’opposition russe et de l’establishment européen leur était hostile non pas parce que la propagande russe l’affirmait. La rhétorique de ceux qui exigent aujourd’hui une loyauté politique et des « déclarations antiguerres » correctes les excluait et les marginalisait systématiquement, les qualifiant de partisans de Poutine simplement parce qu’ils ne soutenaient pas une orientation politique pro-occidentale et libérale.
Aujourd’hui, on leur refuse la reconnaissance de leur désertion comme d’un acte politique et antiguerre uniquement parce qu’ils ne partagent pas la position selon laquelle tous les Russes doivent payer pour la guerre déclenchée par Poutine. En réalité, on exige d’eux qu’ils soutiennent la rhétorique la plus radicale du parti occidental de la guerre. C’est ce qui est arrivé à l’organisation de déserteurs « Tverdy znak », qui a été exclue du Comité antiguerre russe pour avoir adopté une position jugée insuffisamment correcte par ses dirigeants.
Quand la désertion devient un acte politique
Pendant la guerre du Vietnam, la France est devenue, après le Canada et la Suède, le troisième pays vers lequel se rendaient les déserteurs américains. La politique de l’État restait contradictoire : Paris n’a pas créé de programme spécial d’accueil, mais n’a pas non plus fermé sa frontière devant eux. Autour des Américains arrivés en France s’est développée une vaste infrastructure de solidarité. Des organisations de gauche et des mouvements pacifistes, des intellectuels, des avocats et des militants syndicaux les aidaient à trouver un logement, un travail et des documents, et les protégeaient contre les persécutions. Il existait également des organisations propres aux déserteurs américains, liées aux réseaux internationaux de résistance à la guerre.
Cette solidarité ne reposait pas sur une sélection politique. Il n’était pas nécessaire de prouver d’abord sa conscience politique pour recevoir de l’aide en tant que déserteur. Un déserteur américain n’était pas nécessairement un opposant politique à la guerre avant même d’arriver au Vietnam. Les motivations étaient diverses : certains avaient été bouleversés par ce qu’ils avaient vu pendant la guerre, d’autre part le comportement de leur commandement ; certains ne voulaient tout simplement plus tuer ni risquer leur propre vie. Les militants français partaient du simple fait du refus de participer à la guerre.
C’est précisément cette idée que Sartre a formulée plus tard en défendant le droit à l’amnistie pour tous les déserteurs américains : la portée politique d’un acte ne disparaît pas simplement parce qu’une personne n’est pas capable de formuler ses motivations en termes politiques. Plus encore, il voyait dans l’exigence d’amnistie une question de classe : la société reconnaissait plus volontiers comme des opposants politiques conscients à la guerre des étudiants instruits que des ouvriers qui étaient d’abord entrés dans l’armée pour gagner de l’argent avant de déserter.
Pour un déserteur aujourd’hui, une seule condition devrait également suffire : il a refusé de participer à la guerre et l’État le persécute pour cela. La désertion ne perd pas son importance parce qu’hier cette personne n’était pas opposée à Poutine, ne s’intéressait pas à la politique ou était entrée dans l’armée pour sortir de ses dettes. Le fondement du soutien devrait être un droit humain fondamental : ne pas participer à la guerre. Le refus de participer à la guerre doit être reconnu comme un acte politique donnant droit à une protection internationale.
