En Cisjordanie, la mécanique de l’annexion
Avec nos correspondants en Palestine, notamment Awad Abdel Fattah, cofondateur de la campagne pour un seul État démocratique, nous revenons sur la politique d’annexion menée par l'État d’Israël.
- Actualité internationale, Palestine

En Cisjordanie, la répression militaire et la violence de colons sionistes protégés par l’État israélien visent à fragmenter la population et disloquer ses conditions d’existence pour pousser les Palestiniens au départ, ou au confinement dans quelques enclaves.
À Al-Mughayyir notamment, l’armée a fermé l’unique accès pendant plus de vingt heures le 30 août. À Qusra, des colons encerclent trois maisons depuis le 9 août, entravant l’accès à l’eau, à l’électricité et aux vivres, tandis que l’armée en ferme les voies d’accès. Le 29 août, une nouvelle attaque a blessé sept Palestiniens à Qusra (voir notre reportage sur la situation à Qusra dans le numéro 924 d’Informations ouvrières).
Dans The Palestine Chronicle, Ramzy Baroud voit dans Qusra l’ébauche d’un « nouveau plan Dalet ». Cette analogie renvoie au plan militaire adopté par la milice sioniste Haganah en mars 1948, qui prévoyait l’encerclement, la destruction de localités et, en cas de résistance, des meurtres en masse et l’expulsion de leur population. À Qusra, la pression consiste à isoler des maisons, épuiser leurs habitants, les contraindre à partir puis étendre l’emprise territoriale.
Selon la Commission palestinienne de résistance au mur et à la colonisation, les pogroms ne cessent de se multiplier : 900 incendies visant des biens palestiniens ont été recensés entre janvier 2023 et le 10 juillet 2026. Parmi eux, 799, soit 88,8 %, sont attribués à des colons et 101 à l’armée. Le nombre annuel serait passé de 217 en 2023 à 307 en 2025.
Face à la médiatisation des attaques de Qusra et Jaloud, et notamment face à l’effondrement de l’image d’Israël dans le monde, Benyamin Netanyahou a dénoncé les violences d’une « poignée d’émeutiers ». Quelques jours auparavant, il s’était félicité devant des dirigeants de colons des « 104 communautés que nous avons établies et légalisées ensemble » et des « 160 fermes » créées avec son gouvernement.
Mustafa Barghouti, secrétaire général de l’Initiative nationale palestinienne, estime que « le terrorisme des colons atteint désormais une moyenne de trente attaques par jour. Il constitue le fer de lance d’une campagne visant la saisie des terres, l’annexion et le déplacement de la population palestinienne ».
Ces exactions sont quotidiennes : elles concernent des violences physiques contre les villageois, la destruction de maison, des vols de propriété, de cheptels, le sabotage des réseaux électriques ou d’eau, la destruction de routes, le pillage de terres agricoles, des destructions de matériel… S’y opposent avec courage quelques groupes de militants israéliens anti occupation, systématiquement repoussés si ce n’est réprimés par la police et par l’armée.
Le projet E11E1 pour « East 1 ». Il s’agit du nom administratif donné par les sionistes à un territoire convoité à l’est de Jérusalem. donne à cette politique sa dimension stratégique. Le 18 août, les autorités israéliennes ont ouvert un appel d’offres pour 1 234 logements, sur les 3 401 approuvés entre Jérusalem-Est et la grande implantation sioniste de Ma’ale Adoumim. E1 séparerait davantage le nord du sud, isolerait Jérusalem-Est et menacerait plus de dix-huit communautés bédouines. C’est une pièce centrale de l’annexion.
Cette accélération dépasse la Cisjordanie. Le 27 août, le ministre génocidaire Bezalel Smotrich a proposé de transposer au Néguev et à la Galilée où se concentre la population palestinienne de l’intérieur, la « révolution de la colonisation » conduite en « Judée-Samarie » (nom biblique donné par les sionistes à la Cisjordanie) en y faisant venir un million de colons israéliens supplémentaires, d’y créer quarante localités, des dizaines de fermes et des centaines de milliers de logements. Il veut parallèlement annuler des plans d’extension de localités arabes. Le même Smotrich centre sa campagne électorale pour les législatives d’octobre sur l’expulsion des Palestiniens de l’intérieur.
La ville de Hébron représente un laboratoire de ce qui pourrait advenir des villes palestiniennes en cas d’annexion.
À Hébron, le morcellement imposé par l’armée d’occupation produit une autre forme de désagrégation. Depuis le protocole de 1997, environ 80 % de la ville constituent la zone H1, administrée par l’Autorité palestinienne corrompue, tandis que les 20 % formant H2 restent sous contrôle israélien. L’armée d’occupation israélienne a transformé ce secteur de Hébron en refuge pour groupes criminels armés et trafiquants dans le but d’instrumentaliser ensuite ces affrontements pour imposer à toute la population couvre-feu, bouclages et punitions collectives. Dans le même temps, la plupart des villages du district de Hébron sont attaqués quasiment tous les jours par les colons.
Le gouvernement israélien cherche à développer un pouvoir clanique, dans l’objectif de constituer un « émirat » à Hébron, qui ne serait rien d’autre qu’une enclave fermée et privatisée, contrôlée par des milices à sa botte dans le cadre d’une Cisjordanie annexée. Un même processus se développe à Naplouse. L’annexion signifie expulser les Palestiniens des villages pour les confiner dans les zones les plus densément peuplées, qui constitueraient autant de bantoustans, dans l’objectif de les contraindre à terme à quitter la Palestine.
La journaliste israélienne Amira Hass montre que l’utilisation par l’État israélien de forces criminelles arabes pour pousser à la dislocation de la société palestinienne relève d’une politique élaborée. Dans un article publié dans le journal Haaretz, elle note : « En Israël même, les autorités permettent aux organisations criminelles arabes de s’armer et de tuer des citoyens palestiniens dans leurs maisons. En Cisjordanie, les mêmes autorités israéliennes permettent [à des groupes] de s’armer, de tuer et d’expulser, tandis que l’armée officielle poursuit ses raids nuit et jour. Dans Gaza détruite et assoiffée, le gouvernement et l’armée développent des milices armées faites de collaborateurs et de criminels, tandis que nos pilotes continuent de lancer des missiles de vengeance et de représailles qui fauchent davantage d’enfants. Toutes ces manifestations de surenchère viriliste sont liées les unes aux autres. »
Les colons, l’armée, le gouvernement agissent pour le compte d’une même politique
Les gouvernements occidentaux condamnent périodiquement les violences, mais maintiennent l’ensemble de leurs liens économiques, commerciaux, souvent avec des avantages, avec l’État génocidaire israélien, qui est celui des colons de Cisjordanie.
De Qusra à Hébron, d’Al-Mughayyir à E1, une même logique est à l’œuvre : séparer, fragmenter les communautés palestiniennes, les séparer les unes des autres, réduire leurs moyens d’existence et transformer les avancées sionistes sur le terrain en faits accomplis irréversibles. La Cisjordanie n’est pas en marge de ce qui se déroule à Gaza. Elle en constitue un autre front, celui de la dépossession progressive et de la préparation de nouveaux déplacements forcés.
Cette politique, qui s’accompagne depuis des années de condamnations diplomatiques intermittentes et hypocrites, serait impossible sans la complicité active et consciente de « l’occident ».
« La marche à l’annexion entretient la crise politique en Israël » Le New York Timesdu 31 août rapporte les propos d’anciens généraux de l’armée israélienne, condamnant le nettoyage ethnique en cours en Cisjordanie : le terme est employé par Ephraim Sneh, ancien brigadier général, et ancien ministre israélien de la Santé. Asaf Agmon, ancien général de l’armée de l’air, compare les actions des colons à l’Holocauste, dans la tentative d’effacer toute trace de l’existence même des Palestiniens en Cisjordanie, concluant : « une fois qu’une société se comporte ainsi, elle est condamnée. » Le journal rappelle que « plus de 200 Israéliens de premier plan ont signé une lettre en juin exigeant que le gouvernement mette fin aux attaques contre les civils palestiniens en Cisjordanie. Les signataires comprenaient deux anciens Premiers ministres, plus de 36 généraux retraités de l’armée et de l’armée de l’air, les anciens dirigeants des services de renseignement intérieur et extérieur, ainsi que des rabbins, un prix Nobel, et l’un des romanciers les plus célèbres d’Israël. (…) Dans leur lettre, ils appelaient à mettre fin au “terrorisme juif” et au “nettoyage ethnique” en cours en Cisjordanie. Et ils ont accusé le gouvernement de M. Netanyahou d’être non seulement négligents dans son échec à y mettre fin, mais de poursuivre “une politique gouvernementale délibérée” dont la totalité de l’establishment de sécurité – dont l’armée, le Shin Bet (service de renseignement israélien, Ndt) et la police – est un complice conscient. » À noter qu’autre officier, le général Ben-Reuven indique : « Voilà ce que font les colons ici, la véritable menace pour Israël (…) C’est plus inquiétant pour moi que l’Iran, Gaza ou le Liban. » |
