« La Palestine au cœur de la tempête, poignardée de toutes parts »
Nous publions une contribution de Yousef Ajha, syndicaliste enseignant en Cisjordanie, dans laquelle il évoque « ce que vit aujourd’hui le peuple palestinien ».
- Actualité internationale, Cisjordanie, Palestine

Les souffrances et les peines du peuple palestinien ne s’arrêtent pas aux ravages de la guerre d’extermination en cours, qui menace l’existence de tout ce qui est palestinien depuis le 7 octobre 2023. Son territoire s’est transformé aujourd’hui en exutoire pour le surplus de rage militaire né des conflits régionaux. Tandis que les éclats de missiles zèbrent le ciel du soir en Cisjordanie, sans protection ni souci pour la vie humaine, une guerre d’anéantissement fait rage au sol, désormais tout sauf silencieuse : elle vise la pierre, l’arbre et l’être humain, et s’attaque aux racines mêmes de l’identité en ciblant les écoles et les programmes scolaires.
La tragédie véritable, c’est que ce Palestinien « abandonné aux virées meurtrières des colons, à l’avidité du gouvernement d’extrême droite et au feu venu du ciel© se découvre seul face à une scène intérieure minée par la décrépitude, la mauvaise gestion et une corruption qui a rongé l’os au point de faire du simple fait de tenir bon un fardeau insoutenable.
La confrontation régionale qui s’est embrasée entre Israël et l’Iran en 2024 puis en 2026 a aggravé de façon inédite la situation humanitaire et sécuritaire, plaçant les Palestiniens au cœur d’un conflit transfrontalier dont ils paient le prix en sécurité et en moyens de subsistance.
Alors que le monde entier se perd dans le vacarme des menaces de « guerre totale », le gouvernement israélien le plus extrémiste de l’histoire exploite ce tumulte pour transformer la Cisjordanie en « champ de punition », en zone de liquidation de la présence palestinienne.
Un blocus étouffant y paralyse l’éducation, le travail et la santé, tandis que se multiplient les arrestations arbitraires, laissant les civils désarmés face aux agressions méthodiques des colons, couvertes par l’appareil militaire officiel, dans une volonté flagrante de vider la terre de sa signification historique et civilisationnelle.
La souffrance ne se limite pas au terrain de l’affrontement armé : elle s’enfonce jusque dans la chair même de la vie quotidienne.
En Cisjordanie, les civils sont pris en étau entre les missiles et roquettes qui traversent le ciel et les missiles dits « interceptores » qui explosent au-dessus de zones densément peuplées – Hébron, Ramallah, Salfit, Naplouse – semant morts, blessés et panique permanente. La mort d’un Palestinien, fauché par un éclat de missile, n’est pas un simple « dommage collatéral », mais l’incarnation brutale d’une condition qu’on voudrait réduire à une note de bas de page dans les guerres des puissants, où le citoyen se découvre entièrement à nu, exposé dans des villes et villages dépourvus de toute infrastructure de protection ou d’abris.
Dans toute l’histoire de l’occupation de la Palestine, la sécurité des Palestiniens n’a jamais figuré dans le calcul de l’occupant. L’idée même de construire des abris ou d’assurer une protection civile minimale n’a pas davantage trouvé sa place dans les agendas et les plans de l’Autorité palestinienne, laissant la population affronter son destin, poitrine nue, sans le moindre filet de sécurité matérielle. Cette absence délibérée et partagée de dispositifs de défense, voire de véritables cellules d’urgence, alourdit jour après jour la facture de sang, transformant le ciel et tout événement « exceptionnel » en menace inéluctable.
Au milieu de ce tableau sombre, l’échec interne apparaît comme un ennemi jumeau qui creuse encore les plaies.
Les droits civiques sont grignotés, l’état de droit s’évapore à mesure que disparaissent contrôle financier et contrôle administratif.
Cette déliquescence institutionnelle dilapide des ressources déjà rares, répartit les charges de façon profondément injuste, propulse le chômage à des niveaux catastrophiques et érode la base sociale nécessaire à toute résistance durable. Le citoyen palestinien se retrouve le dos complètement découvert : pas de « Dôme de fer » pour le protéger des feux du ciel, pas d’« infrastructures » pour lui garantir la sécurité dans son propre foyer, pas de « justice sociale » pour le préserver de la faim et de la marginalisation.
Ce que vit aujourd’hui le peuple palestinien, c’est une bataille existentielle menée par une identité assiégée entre deux mâchoires : d’un côté, une machine de guerre israélienne qui déverse sa rage régionale sur les arbres, les pierres et les corps de Cisjordanie ; de l’autre, une réalité interne délabrée, embourbée dans le marais de la bureaucratie décomposée et d’une corruption systémique.
L’offensive contre les écoles et la dislocation de l’identité ne peuvent produire tous leurs effets qu’en s’appuyant sur un vide fait de non‑contrôle et de droits civiques confisqués.
Il devient impératif de comprendre que protéger l’être humain palestinien ne commence pas seulement par arrêter les éclats qui tombent du ciel, mais par reconstruire la maison de l’intérieur, celle que les divisions ont fissurée. Une identité qui ne trouve aucune institution pour défendre sa dignité et ses vies devient plus vulnérable à l’effacement, noyée dans le vacarme des grandes guerres.
