De l’isolationnisme américain et de l’interventionnisme
L’isolationnisme, c’est-à-dire s’occuper de ses affaires américaines, "America First", demeure très vivace aux États-Unis et a une longue histoire...
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Cinquante ans après la guerre d’indépendance contre les Britanniques, le président Monroe, en 1823, élabore une doctrine qui porte son nom. Celle-ci est dirigée contre l’influence de la Grande-Bretagne et de la France, et se fait sous couvert idéologique d’anticolonialisme. La réalité c’est que les États-Unis veulent qu’on les laisse tranquilles, et notamment que soit clair que l’Amérique latine est leur pré-carré. Mais les États-Unis, à la fin du XIXe siècle au début du XX e, ont connu un développement économique considérable. Le marché américain, pourtant large, ne suffit plus aux capitalistes américains, qui doivent trouver de nouveaux terrains d’expansion. De cette manière, ils rentrent en concurrence directe avec les puissances européennes (Grande-Bretagne, France, Allemagne).
Quand la Première Guerre mondiale éclate, les États-Unis se déclarent neutres et se disent prêts à vendre des armes à tous les belligérants. Le blocage par la marine britannique, la plus puissante à l’époque, de l’accès aux ports allemands, fait que les États-Unis vont vendre à la Grande-Bretagne et à la France. Mais le travail des sous-marins allemands (les fameux « U-Boot ») réussit à couper les communications entre les États-Unis et les alliés. Les États-Unis ne pouvaient fournir en armes ni un camp, ni l’autre.
Le capital américain pousse à l’entrée en guerre
Comme l’écrit Trotsky : « Ceci signifierait non seulement la perte de profits colossaux, mais aussi quelque chose de plus ! Pendant la guerre, l’industrie américaine s’est convertie totalement. Au lieu de fabriquer des produits de consommation, le capitalisme américain s’est reconverti dans la fabrication d’instruments de destruction. Des forces et des moyens incalculables (matériel brut, machines, masses ouvrières) sont consacrés à l’industrie de guerre. La suspension des transports vers l’Europe signifierait une crise jamais encore connue.
(…) Jusqu’à maintenant, les marchands de munitions se sont nourris du sang européen. Maintenant, ils s’apprêtent, à l’instar de leurs homologues européens, à se nourrir du sang de leurs propres prolétaires. Quel caractère prendra la guerre du côté américain ? Cette question particulière n’est pas encore claire, même pour les dirigeants de Washington. Mais la guerre leur est indispensable. Il leur faut “le danger qui menace la nation” pour charger les épaules du peuple américain du poids de la tour babylonienne de l’industrie de guerre » (Qu’est la guerre pour l’Amérique ?, article dans Novy Mir du 9 mars 1917).
La crainte de la Révolution russe
Le capital américain, notamment l’industrie de l’armement, poussait à l’intervention militaire des États-Unis en Europe. C’est en avril 1917 que la décision d’intervention est prise, notamment parce que depuis plus de deux mois, une révolution a commencé en Russie et a déjà abattu le régime du tsar, et que devant l’impasse dans laquelle se trouvent les pays belligérants, les cercles dirigeants américains craignent de voir la Révolution russe s’étendre à toute l’Europe. Dès mars 1917, Léon Trotsky écrivait : « Les USA entrent en guerre au moment où celle-ci a provoqué la révolution dans l’est de l’Europe. Cette coïncidence est remarquable et, nous le disons, n’est pas due au hasard. La Révolution russe apporte avec elle de nouvelles forces qui ne manquent pas de troubler les cœurs des classes dirigeantes » (Guerre et révolution, article dans Novy Mir du 22 mars 1917).
Avec l’effondrement de l’empire tsariste, pilier de l’ordre, et la crise majeure des impérialismes britannique, français et allemand, les États-Unis doivent tout faire pour contenir la marche révolutionnaire, et en profiter pour se substituer aux impérialismes européens et établir sa prédominance mondiale.
Comme l’écrit Trotsky en 1924 : « En effet, le capital américain ne peut vouloir se faire de l’Europe un concurrent. Il ne peut admettre que l’Angleterre et, à plus forte raison, l’Allemagne et la France recouvrent leurs marchés mondiaux, parce que lui-même il est à l’étroit, parce qu’il exporte des produits et s’exporte lui-même. Il vise à la maîtrise du monde, il veut instaurer la suprématie de l’Amérique sur notre planète. Que doit-il faire à l’égard de l’Europe ?
Il doit, dit-on, la pacifier. Comment ? Qu’il doit permettre à l’Europe de se relever, mais dans des limites bien déterminées, lui accorder des secteurs déterminés, restreints, du marché mondial. Le capital américain commande maintenant aux diplomates. Il se prépare à commander également aux banques et aux trusts européens, à toute la bourgeoisie européenne. C’est ce à quoi il tend. Il assignera aux financiers et aux industriels européens des secteurs déterminés du marché. Il réglera leur activité. En un mot, il veut réduire l’Europe capitaliste à la portion congrue, autrement dit, lui indiquer combien de tonnes, de litres ou de kilogrammes de telle ou telle matière elle a le droit d’acheter ou de vendre » (Europe et Amérique, Éditions Anthropos, 1971, p. 26).
Le parachèvement de la domination américaine avec l’aide de Staline
De même, en 1940, l’opinion publique et de nombreux secteurs de la classe politique américaine s’opposent à l’envoi de troupes en Europe. Le président Roosevelt va développer une campagne de propagande massive pour convaincre de la nécessité que les États-Unis entrent en guerre. Cela va être facilité par le fait que, le 7 décembre 1941, l’aviation japonaise bombarde la base navale de Pearl Harbor, sans déclaration de guerre préalable. Les États-Unis déclarent la guerre au Japon, l’Allemagne et l’Italie, alliés avec le Japon (dans l’Axe) déclarent en retour la guerre aux États-Unis : l’envoi de troupes américaines en Europe commence.
Les États-Unis sont extrêmement inquiets de l’occupation allemande de toute l’Europe, à l’exclusion de la Grande-Bretagne qui résiste mais qui ne tiendra pas longtemps sans l’aide américaine, et de l’armée soviétique qui recule devant l’avancée allemande, du fait de la politique criminelle de Staline celui-ci avant-guerre a liquidé l’état-major de l’Armée rouge. Staline, à ce moment-là, pour les Américains, doit être aidé face à la menace allemande de contrôler toute l’Europe et, par extension, le monde.
La crainte aux États-Unis, c’est qu’en contrôlant toute l’Europe et qu’en allant jusqu’à Vladivostok, l’Allemagne établisse la jonction avec le Japon voisin dans sa conquête du Pacifique. Les États-Unis sont directement menacés et doivent agir. Les bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki n’ont aucun intérêt militaire : c’est une démonstration politique, pour indiquer qui est la puissance dominante dans le monde.
L’impérialisme américain va reconstruire l’Allemagne, va sauver les bourgeoisies européennes avec le plan Marshall, pour contrer, avec l’aide décisive du Kremlin et de son appareil international, la vague révolutionnaire qui se développent dans toute l’Europe.
C’est ainsi que pendant la guerre, à partir de 1943, à Téhéran, puis en 1945 à Yalta, puis à Postdam, Roosevelt, Churchill se sont réunis avec Staline pour s’accorder sur le fait d’empêcher la vague révolutionnaire de triompher et d’instaurer un nouvel ordre mondial.
Sur cette base, les États-Unis vont mettre en place les accords de Bretton-Woods qui régulent l’économie mondiale, l’ONU, dans sa collaboration avec le Kremlin (et dont la première décision est la partition de la Palestine), puis, face aux tensions avec l’URSS, l’OTAN, mettant sous coupe réglée les armées européennes. Et enfin, les États-Unis vont jeter les premières pierres de la construction de l’Union européenne.
