J. Legavre : « Stopper cet engrenage infernal, imposer une rupture radicale est la tâche urgente de l’heure »

Député LFI et militant du POI, Jérôme Legavre était invité, le 25 juillet, à une conférence contre la guerre, à Würzburg, en Allemagne, réunissant 200 militants et responsables du mouvement ouvrier allemand. Voici son intervention.

Jérôme Legavre à la tribune de la conférence de Würzburg, le 25 juillet (photo : compte X de J. Legavre)
Par Jérôme Legavre
Publié le 5 août 2026
Temps de lecture : 6 minutes

Chers camarades,

Avant d’aborder directement la question qui nous réunit aujourd’hui : « Pourquoi le mouvement syndical a-t-il un rôle à jouer dans le combat pour la paix ? », je crois qu’il faut rapidement évoquer la situation à laquelle nous sommes confrontés.

Le 14 juillet dernier, à l’occasion de la fête nationale en France, Emmanuel Macron a organisé une grande parade militaire sur les Champs-Élysées. La coalition des volontaires pour l’Ukraine, qui regroupe notamment des forces françaises, britanniques et allemandes, des détachements de l’armée ukrainienne ont défilé aux côtés d’une unité de la police française de sinistre réputation, connue pour sa violence et sa brutalité dans la répression des manifestants et des jeunes des quartiers populaires. Zelensky, von der Leyen, Macron et son gouvernement étaient présents. La veille, le président français a fait une déclaration.

Alors que l’agression américaine contre l’Iran à nouveau fait rage, avec des conséquences désastreuses à l’échelle mondiale, alors qu’en Palestine, le génocide et le nettoyage ethnique se poursuivent avec la complicité de nos gouvernements respectifs, Macron dit : « Nous sommes prêts à défendre la liberté et le droit, au prix du sang s’il le faut. »

La liberté dont parle Macron, qui a passé presque 10 ans à détruire mon pays et à réprimer sa population, c’est la liberté du renard dans le poulailler. Quelques mois plus tôt, son chef d’état-major des armées, le général Mandon déclarait : « La France doit être prête à sacrifier ses enfants. »

Il ne s’agit pas que de discours. Le 13 juillet dernier, Macron a annoncé des livraisons d’armes et des ventes de licences d’armes au régime ukrainien. Parmi ces armes : des missiles français pouvant frapper en profondeur la Russie. Pendant longtemps, le gouvernement hésitait à aller aussi loin parce que, nous disait-on, nous deviendrions cobelligérants. Maintenant, nous y sommes.

En 4 ans, la guerre en Ukraine a fait plus de deux millions de morts et de blessés. Des deux côtés. C’est une hécatombe. Ce ne sont pas les oligarques mafieux et corrompus des deux côtés, ce ne sont pas les marchands de canons et les ministres qui meurent : ce sont les travailleurs, ce sont les jeunes ukrainiens et russes, envoyés à la boucherie.

Et aujourd’hui, tout est fait pour que la guerre dure et s’amplifie. Le régime de Poutine, dans l’impasse, a besoin de la guerre. Les pays de l’OTAN, l’UE, l’impérialisme américain ont besoin de la guerre et investissent des sommes considérables dans le réarmement et la militarisation de nos sociétés.

Mark Rutte, l’actuel chef de l’OTAN vient de déclarer : « Maintenant, nous devons faire tourner nos usines d’armement à plein régime. » Soyons clairs : tout est fait pour rendre l’affrontement, l’embrasement inévitables. Et toute cette situation propulse la bourse américaine à des valorisations inédites depuis 1929, menaçant le monde d’une nouvelle crise majeure.

Stopper cet engrenage infernal, imposer une rupture radicale est la tâche urgente de l’heure. C’est notamment l’enjeu dans mon pays de la campagne présidentielle et de la bataille pour que Jean-Luc Mélenchon l’emporte, c’est-à-dire pour la victoire du candidat qui milite pour sortir de l’OTAN, pour arrêter le génocide en Palestine, pour arrêter la marche à la guerre.

Mais à la vitesse où vont les choses aujourd’hui, en Iran, en Palestine, en Ukraine, rien ne dit que l’on peut paisiblement attendre la prochaine élection. Encore faudrait-il qu’on la gagne, et tout le monde conviendra, je crois, que l’on ne peut pas jouer l’avenir de millions d’hommes et de femmes sur des pronostics.

Alors quoi faire ? Les travailleurs et leurs organisations sont fondés à s’organiser, à se mobiliser, sans attendre, contre cette politique destructrice et cette course à la catastrophe. Parce qu’au bout du bout, ce sont ceux qui seront appelés à la guerre qui pourront l’empêcher. Dans les statuts de la Première Internationale, il était écrit : « L’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes. » Il n’y a rien de plus actuel aujourd’hui.

Dans mon pays, il y a maintenant plus de dix millions de pauvres. La dernière vague de chaleur a fait des milliers de morts dans leurs logements surchauffés, dans des hôpitaux totalement débordés par manque de personnels et d’équipements… Mais, le gouvernement français qui a doublé en dix ans le budget de l’armée et qui vient à nouveau de l’augmenter, vient juste d’annoncer des annulations supplémentaires de plus de dix milliards dans les budgets de la santé, de l’école, du logement… Donc, quand les travailleurs hospitaliers français se mobilisent en disant « l’argent pour l’hôpital, pas pour les rafales », nous les soutenons !

Chers camarades, on est bien obligé de constater que les directions des grandes centrales syndicales de mon pays, qui sont pourtant parfaitement informées de la situation et de l’ampleur du danger, ne font rien à part des déclarations, souvent discrètes. Par contre, elles réclament la stabilité politique, la stabilité du gouvernement.

Parfois, elles ont été plus combatives. En 1914 par exemple, quelques jours avant le déclenchement de la guerre, la direction de la CGT jurait qu’elle appellerait à la grève générale si les gouvernements déclenchaient la guerre. Mais quelques jours après, une fois la guerre déclarée, elle s’est rangée derrière l’union sacrée pour envoyer des millions de gens mourir pour les intérêts de l’impérialisme, de l’industrie d’armement et des gouvernements bellicistes. Et puis il y a eu les 100 000 grévistes, principalement des femmes, notamment dans les usines de munitions qui, sans rien demander à personne, se sont mis en grève en 1917 et en 1918 sur des mots d’ordre mêlant les revendications sociales et les exigences de paix, allant jusqu’à saluer la révolution russe qui promettait de mettre fin à la guerre.

La puissance du mouvement ouvrier organisé, s’il est correctement orienté contre la politique du gouvernement et du fascisme – parce que la lutte contre la guerre, c’est aussi la lutte contre le fascisme – peut non seulement obtenir la satisfaction des revendications ouvrières, mais aussi mettre fin à la marche à la guerre. Tout dépend de la direction que nous donnons à ce mouvement. C’était vrai hier, c’est encore vrai aujourd’hui.

Rappelons-nous ce qui s’est passé en octobre dernier. En Italie, en Grèce, les dockers se sont mobilisés, refusant de livrer les armes à Israël. En Italie, les travailleurs ont repris le slogan qui avait été lancé en France le 10 septembre dernier et qui appelait à tout bloquer. Ils ont dit « Blocchiamo tutto ! » Le 3 octobre, plus d’un million de travailleurs italiens étaient en grève, manifestaient, déstabilisant le gouvernement d’extrême droite de Giorgia Meloni. Les dockers, par leur mobilisation, ont montré la voie. Les jeunes qui ont fait grève en Allemagne contre la conscription ont montré la voie. Sans aucun doute, si les travailleurs de tous les secteurs étaient appelés à faire de même, contre leurs gouvernements, les Macron, Merz, Burnham seraient obligés de reculer.

Une prise de conscience s’opère. Elle est en train de monter chez les militants, chez les cadres intermédiaires des organisations syndicales, et traverse les syndicats dans le secteur hospitalier, dans certains secteurs de l’industrie, dans l’enseignement contre les dispositifs de militarisation qui se multiplient en ce moment pour bourrer le crâne de la jeunesse, la pousser à rentrer dans l’armée.

Certes, ce sont pour l’instant des mouvements encore modestes mais ils annoncent, j’en suis sûr, un mouvement beaucoup plus profond. Les congrès des deux confédérations ouvrières françaises qui viennent de se tenir cette année ont été traversés par le refus de l’économie de guerre exprimé par des centaines de militants.

J’ai dit tout à l’heure que tout dépendait de la direction que nous entendons donner à ce mouvement. J’ai eu l’honneur de participer et de prendre la parole, comme plusieurs ici, au meeting contre la guerre qui a eu lieu à Londres le 20 juin dernier, et avant lui, au meeting de Paris qui a réuni 4 000 participants.

Ce meeting de Londres, j’en ai la conviction, marque un pas en avant très important sur la voie du regroupement d’une force organisée à l’échelle internationale contre les gouvernements qui préparent la guerre et l’économie de guerre. Des centaines de syndicalistes, de responsables syndicaux britanniques, allemands, espagnols, belges, français notamment étaient présents, représentant et intervenant pour plusieurs d’entre eux au nom de leurs organisations.

Ce regroupement doit être amplifié. C’est l’urgence de l’heure, car le temps nous est compté.

Ce meeting de Londres, comme cette conférence aujourd’hui, est un point d’appui pour le regroupement et l’action contre nos gouvernements complices du génocide du peuple palestinien, contre nos gouvernements fauteurs de guerre qui veulent détruire toutes les conquêtes sociales et les libertés chèrement acquises.

Je salue la décision de l’UGT qui a fait connaître l’appel et qui en soutient les termes et les conclusions. Je salue les militants qui sont regroupés ici aujourd’hui et je leur dis : ayons confiance dans la classe ouvrière et la jeunesse de nos pays. Aucun travailleur étranger n’est notre ennemi. La classe ouvrière française, les travailleurs de mon pays n’ont aucune classe ouvrière, aucun peuple pour ennemi, dans aucun pays au monde. L’ennemi de la classe ouvrière, des travailleurs de mon pays, c’est le gouvernement de mon pays, et c’est sa politique. Et c’est vrai pour tous les travailleurs, dans tous les pays. Merci de m’avoir invité !