« Nous avons ouvert la voie, et nous avons bien fait »

Extraits de l’intervention de Pascal Samouth au conseil départemental annuel de l’union départementale FO de Haute-Loire, le 22 septembre dernier.

Pascal Samouth.
Par > Verbatim
Publié le 6 novembre 2023
Temps de lecture : 6 minutes

La commission exécutive de l’union départementale (UD) m’a élu secrétaire général de l’UD le 11 janvier 1993. Depuis la commission exécutive de ce matin, c’est Vincent Delauge qui assurera désormais ce mandat. (…) Laissez-moi évoquer quelques souvenirs choisis sur ces plus de trente ans. (…) La première expérience d’ampleur, ce fut 1995. Dans les derniers jours de novembre, les grèves commençaient à partir dans les différents secteurs professionnels pour le retrait du plan Juppé. Le 1 er décembre, nous avons eu une intersyndicale et avec Roland (Roland Thonnat, membre du bureau de l’UD, Ndlr) , nous avons proposé un appel à la grève générale avec réunion tous les soirs des UD avec les délégués des différents secteurs en grève. En d’autres termes, ça s’appelle un comité central de grève. 

Cela s’est mis en place et, dans plusieurs secteurs, les choses se sont organisées aussi de la même manière. Si elle n’a pas été générale, la grève s’est étendue.

Je peux vous dire que, tous les soirs, les discussions étaient rudes et que si un responsable de l’une ou l’autre des organisations voulait « s’échapper » du mandat, il était vite rattrapé. C’est une leçon que nous devons conserver : on ne décrète pas la grève en appuyant sur un bouton mais en aidant la classe ouvrière à prendre en main ses propres affaires, quand c’est l’heure de l’action.

« Ce qui aura marqué ces trente ans, c’est le mouvement des Gilets jaunes »

Ce qui aura aussi marqué ces trente ans, c’est le mouvement des Gilets jaunes. Lorsque ça a commencé, comme partout, il y avait des camarades méfiants : « D’où viennent-ils ? On ne les a jamais vus dans nos manifs. Nous, ça fait longtemps qu’on se bat… » Et d’autres qui nous disaient : « Je vais y aller, qu’est-ce que tu en penses ? » Et il y a eu ces manifestations gigantesques qui ont même abouti au Puy à ce que la préfecture brûle. 

Je me souviens que le lendemain, dimanche, nous avons été « convoqués » par une ministre avec la CGT. Pourquoi pas les autres ? Allez savoir… C’est un jeune haut fonctionnaire qui nous a reçus, plein de suffisance : « Vous, les organisations syndicales, vous avez des revendications réfléchies, vous n’êtes pas comme eux… Vous allez bien condamner ce qui s’est passé… » Pour FO, je lui ai répondu en lui mettant sous le nez un tract récupéré sur un rond-point : « Regardez ce qu’ils disent : les salaires, le pouvoir d’achat, les services publics, la Sécurité sociale… Cela fait 25 ans que l’on vient devant ces grilles manifester pour les mêmes choses, et on ne les a pas obtenues, et maintenant vous vous étonnez qu’il y ait le feu ? » (…). Pendant tout un temps, il y avait une méfiance des Gilets jaunes à notre égard, sans doute nous considéraient-ils comme des « institutionnels ». Et puis, finalement, ils ont demandé à discuter. Un dimanche soir, l’UD a été accueillie dans la cabane des Fangeas grâce à l’entremise de camarades. On avait une journée de grève en préparation et on a discuté. Finalement, ils nous ont dit : « OK, on vient avec vous, mais vous, vous venez le samedi avec nous » , et on a fait l’affaire.

« Gilets jaunes, syndicats, mêmes revendications, même combat ! »

Le lendemain, il y avait une intersyndicale ; je n’avais jamais vu ça : nous étions cinq représentants des organisations syndicales et il y avait quarante Gilets jaunes venus de tous les ronds-points de la Haute-Loire, et même de Langogne. La discussion a duré trois heures pour trouver des formulations qui conviennent à tout le monde et, finalement, on a sorti un tract dont je me souviens encore du titre : « Gilets jaunes, syndicats, mêmes revendications, même combat ! » , avec les logos FO, CGT, FSU, Unsa, Solidaires, et même CFTC ! Dans les jours qui ont suivi, même si certains dans la confédération se demandaient si nous n’étions pas devenus fous, le tract a fait le tour de France et il a fait des émules dans bien d’autres endroits. Nous avons ouvert la voie. Nous avons bien fait. Nous avons appris à nous connaître, nous avons agi ensemble, nous leur avons prêté des salles quand ils en avaient besoin. Nous ne le regrettons pas, nous avons même gagné de bons militants.

Quand il y a une révolte, même quand elle ne prend pas des chemins classiques, il faut toujours y être attentif. 

C’est à l’occasion de ce mouvement que nous avons vu la violence de la répression d’Etat avec les mains arrachées, les yeux crevés, les arrestations arbitraires, et ça ne s’est jamais arrêté, y compris contre nos manifestations. Et le confinement relevait de la même stratégie. Je me souviens de ce que ma mère m’a dit quand j’ai décidé de lui rendre visite : « Ça me fait peur. J’ai vécu deux guerres et à nouveau c’est la même chose. Et avec les nazis, on n’était pas obligés d’avoir un laissez-passer la journée ! » Cela m’a fait réfléchir et en rentrant chez moi, j’ai vu deux policiers dans une rue déserte mettre une amende depuis leur voiture à un pauvre gars qui était allé acheter son pain sans prendre son autorisation et je me suis dit : qu’est-ce qu’il y a de médical là-dedans ? (…) Non, il n’y a rien de médical dans les décisions de ce gouvernement ! C’est lui qui a fermé les urgences au Puy et à Brioude cet été, c’est lui qui a empêché 15 000 soignants de travailler parce qu’ils n’étaient pas vaccinés et qui obligeait en même temps ceux qui avaient le Covid d’aller en service ! C’est lui qui partout rationne les soins.

Rétablissement des libertés individuelles et collectives !

Au sortir du confinement, nous avions organisé, FO seule une manifestation pour le rétablissement des libertés individuelles et collectives et la levée de l’état d’urgence. Nous étions 200, avec bien plus de CRS. Nous avons eu raison car ce qui se passe ces derniers mois est inquiétant. Il y a eu cet été les déclarations du directeur de la police et il y a deux jours le pouvoir a même envoyé les policiers mettre les pinces à un môme dans une salle de classe. Et je ne parle pas de cette affaire d’abayas montée de toutes pièces pour stigmatiser une partie de la population, ni des déclarations racistes, y compris de prétendus représentants politiques de la classe ouvrière. J’ai participé dans ma vie militante à de nombreuses rencontres avec des militants syndicalistes et, à Force ouvrière, nous sommes vus comme l’organisation qui incarne l’indépendance et la liberté, les valeurs de la Révolution française, celle qui considère, comme Jean Jaurès, « qu’il n’y a qu’une seule race, c’est l’humanité ». C’est notre marque de fabrique.

« Nous ne sommes pas apolitiques, nous sommes contre toute emprise politique »

Lorsque nous parlons des libertés, certains camarades nous objectent que « c’est de la politique » et que nous ne devrions pas nous en mêler ; je l’ai même entendu à la commission exécutive confédérale. Je leur rappellerai ce que disait André Bergeron : « Nous ne sommes pas apolitiques, nous sommes contre toute emprise politique. » Nous venons de mener la bagarre pour le retrait de la loi sur les retraites, ce n’était pas politique ? (…) D’ailleurs, regardez ce qu’a fait Martinez. Lui, il préparait son congrès et il voulait la paix sociale, alors il a demandé aux parlementaires de rester dans le cadre fixé par Macron et de ne pas poser d’amendements pour que la loi soit votée. Il a fait de la politique.

Heureusement qu’il y a eu des députés un peu comme nous : rebelles, insoumis… qui ont déposé des amendements et qui ont empêché le vote. Cela a été un point d’appui et une victoire des millions qui étaient avec nous.

Macron n’a pas eu son vote et la mobilisation a continué. Et puis pour terminer, mes camarades, la question des libertés, elle n’appartient pas qu’aux syndicalistes, c’est l’affaire de tous les citoyens. Alors il est normal que, sur ces questions, des partis, des associations se mobilisent aussi. D’ailleurs, les partis étaient bien dans nos manifs sur les retraites, on ne les a pas chassés.

Cessez-le-feu en Ukraine ! Guerre à la guerre !

Alors, je suis d’accord. Le 23 septembre, demain, nous irons manifester, en respectant la Charte d’Amiens, c’est-à-dire sur nos bases et sur nos revendications. C’est cela l’indépendance. Et pour terminer, je me souviens qu’en 2014, nous avons posé une plaque commémorative, avec l’UD CGT et nos amis de la Libre-Pensée, sur la maison natale de Pierre Monatte à Monlet. Il fut le seul membre du comité confédéral national de la CGT, en 1914, à se prononcer contre la guerre. 

Nous ne pensions pas à ce moment que nous aurions aussi vite la guerre à nos portes avec les mêmes rengaines qu’à l’époque. Je suis fier que la CGT-FO se soit prononcée pour le cessez-le-feu en Ukraine. Oui, ce sont toujours ceux qui ne se connaissent pas qui s’entretuent pour le profit de gens qui se connaissent très bien. Déjà 500 000 morts et le gouvernement leur livre des armes et décide de 413 milliards pour la guerre alors qu’il nous prend deux ans de vie pour 17 petits supposés milliards de déficit des caisses de retraite. Restons fidèles à ce vieux slogan du mouvement ouvrier, n’arrêtons pas de proclamer : « Guerre à la guerre ! » (…) Vive la solidarité internationale entre les travailleurs ! Vive l’émancipation de la classe ouvrière ! Vive la CGT-Force ouvrière ! Vive l’union départementale de la Haute-Loire !