Les trotskystes dans la Résistance

Quelques extraits d’un livre, à paraître prochainement, de notre camarade Christian Eyschen.

Par Christian Eyschen
Publié le 22 février 2024
Temps de lecture : 8 minutes

Présentation par la rédaction d’Informations ouvrières : Notre camarade Christian Eyschen est un train d’écrire un ouvrage, La Libre Pensée dans la Résistance, qui devrait être publié début 2024. Au cours de ses recherches, il a découvert ces éléments sur les militants trotskystes (mais aussi, sur un autre plan, de Force ouvrière) au cours de cette période. Il nous les a donc transmis pour notre information, avec l’autorisation de les publier si nous le souhaitions. En voici quelques extraits.

 

Une comparaison pas inutile

La Libre Pensée, comme structure, n’était pas représentée dans la Résistance et dans le CNR, mais les Libres Penseurs étaient dans la Résistance. La Libre Pensée n’était pas la seule organisation dans ce genre de situation.

Le Parti ouvrier internationaliste-section française de la IVe Internationale (Marcel Hic) a discuté avec Jean Moulin qui proposait que le POI soit représenté au CNR, il y a eu une discussion et un refus a été apporté. De même, il est arrivé que le POI protège militairement un ou deux réunions du CNR.

J’en parle, d’abord parce que j’ai été pendant longtemps dans ma jeunesse le secrétaire du cercle Marcel Hic de Clichy de l’AJS (j’ai encore le drapeau du cercle chez moi) et ensuite et surtout parce qu’il y a un parallèle à faire avec la Libre Pensée dans la Résistance.

Le problème sur la négociation trotskystes/CNR est qu’elle fut menée par deux martyrs, Marcel Hic d’un côté, Jean Moulin de l’autre et donc documents officiels et souvenirs ne sont pas présents. Le Conseil national de la Résistance voulait intégrer tout le monde, Marcel Hic et Jean Moulin discutent donc ensemble.

Marcel Hic n’était pas obligatoirement et nécessairement hostile (pas à une intégration, mais à pousser la discussion) ; il rend compte, et la décision est de refuser l’intégration (de Gaulle avait une sale réputation en 1942-1943), mais d’accepter une collaboration « militaire ».
 Outre la raison politique majeure de l’indépendance politique, l’entrée au CNR signifiait livrer les trotskystes aux staliniens.

Yvan Craipeau raconte : « Au moment des discussions avec Jean Moulin, nous n’écartions pas l’hypothèse de recevoir des armes des Alliés. Avec Marcel Hic, nous évoquions les mots de Lénine acceptant les fournitures des brigands alliés contre les brigands allemands. Cela supposait, bien sûr, que ne soit exigée de nous aucune contrepartie, comme l’adhésion à la Résistance bourgeoise. Je reste convaincu qu’une telle adhésion aurait été un suicide politique : les socialistes de gauche de l’Insurgé (le PSOP — ndla) ont bien reçu des armes pour leur maquis, mais ce maquis n’a jamais pu jouer un rôle autonome. Dans ces conditions, il était illusoire de compter sur les parachutages alliés : sans doute ravitaillaient-ils Tito plutôt que Mikhaïlovitch en 1943-1944 ; mais parce qu’il était devenu une incontestable puissance militaire. Nous ne pouvions compter que sur nos propres moyens. C’est bien ce qu’avaient fait les Yougoslaves pendant des années. »

Dans Contre vents et marées (Paris, Savelli, 1977, p. 181-182), on lit : « Un local fut équipé en commun, rue Daguerre, avec le réseau Vélite-Termophyles où étaient tapées les correspondances et les notes du CNR. Y travaillaient deux permanents (René Bleibtreu et Weismaner dit Delmotte) et plusieurs dactylos “prêtées” par le POI. L’organisation d’une des réunions du CNR fut par exemple assurée, ainsi que sa protection, par Kilian et des militants du POI » (Merci à Jean-Marc Schiappa de m’avoir fourni ces éléments).

Il est à noter pour l’histoire, que l’ensemble des militants trotskystes combattirent, d’une manière ou d d‘une autre, dans la Résistance et contre le fascisme des nazis et le corporatisme de Vichy. Tous, sauf ceux qui donneront plus tard le courant de Lutte ouvrière.

Il est à noter aussi en parallèle, que hormis les syndicalistes investis dans la Résistance et les militants trotskystes, le BCRA à Londres et les responsables de la Résistance ne se préoccupèrent du « mouvement ouvrier » et du monde du travail qu’avec l’apparition du STO qui gonflait les rangs des mouvements et des maquis. Ils s‘adaptaient en fait à l’action des nazis. Ils créèrent alors le Mouvement ouvrier français et le Comité contre la déportation.

Quand il y eut la grande grève des mineurs du Nord-Pas-de Calais en juin 1941, celle massive de la SNCF dans la région de Lyon en octobre 1942, ou celle dans le bassin houiller du Gard en novembre 1942, cela n’avait guère intéressé de Gaulle et les responsables de la Résistance intérieure. C’est le refus du STO qui est le point de bascule de leur intérêt pour les travailleurs.

Cela sera par contre une préoccupation constante de Léon Jouhaux qui va faire se développer le Mouvement ouvrier français. Le PCF de son côté va constituer des « cellules ouvrières » dans l’Action ouvrière pour organiser des actes de résistance dans l’industrie. Tout cela convergera finalement après la constitution des MUR. Et les Accords du Perreux sur la réunification de la CGT aideront à cela.

Les historiens de la Résistance notent aussi que la Résistance clandestine et armée est plus le fait des ouvriers, car ils étaient moins attachés que les artisans, commerçants, paysans, patrons à des préoccupations matérielles de gestion quotidienne qui les éloignaient des nécessités de la clandestinité. Quand on ne possède rien, on est plus « libres » de se battre et de rejoindre la clandestinité. Les Prolétaires n’ont à perdre que leurs chaînes.

 

Des syndicalistes dans la Résistance

C’est avec une certaine fierté que j’ai découvert qu’une des âmes de la Résistance syndicale fut Oreste Capocci, secrétaire général de la Fédération des employés (ma fédération syndicale d’appartenance) et que Libération-Nord (qui paraîtra chaque semaine de 1940 à 1945, soit 190 numéros) et le Manifeste des 12 furent imprimés clandestinement dans les locaux de la Caisse d’assurance sociale de la région parisienne « Le Travail ».

Il y avait aussi parmi les signataires, pour les confédérés, Albert Gazier, secrétaire général de la Chambre syndicale des employés de la région parisienne, dont est issu mon syndicat (la chambre syndicale des employés et cadres de la Sécurité sociale et des allocations familiales de la région parisienne) qui est aussi celui de Jean-Marc Schiappa, de Pierre Lambert et d’Yvon Lheur, mes camarades et amis. Il n’y a pas de hasard, il n’y a que des rencontres (Paul Eluard).

La guerre amenait des reclassements politiques dans tous les sens, pour certains qui partaient de la gauche pour se vautrer dans la collaboration. Et il y eut des Oreste Cappoci, qui étaient avant-guerre avec Belin, et des syndicats qui vont se retrouver le plus à gauche possible dans la Résistance.

 

Qui savait quoi sur l’extermination des Juifs dans l’est de l’Europe ?

Qui savait quoi sur l’extermination des Juifs dans l’est de l’Europe ? Dans leur ouvrage sur le sujet, Stéphane Courtois et surtout Adam Rayski, qui était au cœur de combat de la FTP-MOI pour aider les Juifs et combattre les nazis, donnent d’utiles précisions. Il est clair les Alliés ont su très tôt, ainsi que le Vatican, mais les Anglo-Américains refusaient toute action spécifique pour aider les Juifs à fuir, notamment en bombardant les trains ou les camps pour leur permettre de fuir dans la confusion qui s’ensuivait obligatoirement. Il fallait d‘abord écraser les nazis ensuite aider, peut-être, les Juifs à survivre. Combien de millions de morts a coûté cette politique ?

Alors que la FTP-MOI faisait de cette question un axe essentiel de ses publications clandestines en informant du mieux qu’elle pouvait les Juifs pour les aider à se sauver, dès octobre 1942, la presse clandestine du PCF ne publie plus aucun article sur le sujet.

Cette action d’information couplée à l’aide active d’une partie de la population française fit que, malgré toute sa barbarie, l’opération « Vent Printanier » des 16 et 17 juillet 1942 (première conséquence du retour de Laval au pouvoir) de la Rafle du Vel d’Hiv ne fut pas complètement réussie. L’objectif avait été fixé par les Nazis de 24 000 arrestations pour la déportation immédiate, 12 000 Juifs purent échapper aux mailles du filet, mais 3 000 hommes, 5 000 femmes et 4 000 enfants ne purent échapper à cette horreur.

En Zone Nord, c’est l’obligation de porter l’étoile jaune pour les Juifs qui souleva l’indignation de la population. En Zone Sud, comme cette obligation fut plus tardive, les vichystes exigeaient dans un premier temps que seulement la mention « Juif » fût portée sur les cartes d’identité, ce sont surtout les rafles de l’été 1942 qui provoqua un profond traumatisme de l’opinion.

Le 20 novembre 1941, c’est La Vérité clandestine, le journal des trotskystes, qui informe de ce qui se passe à Drancy et qui en appelle à la solidarité ouvrière avec les Juifs. Cela sera repris plus tard par Libération-Sud, quatre mois plus tard. Le 20 mai 1943, La Vérité clandestine publie le premier témoignage d’un Polonais qui a réussi à s’échapper d’Auschwitz où il a séjourné six mois et qui raconte l’enfer de l’extermination.

Le 8 juillet 1943, Jacques Duchesne, à la BBC, dans Radio Londres, lira ce témoignage publié par les trotskystes. Cela sera aussi repris dans Libération-Sud le 12 octobre 1943 et enfin début février 1944 dans Franc-Tireur. (in Pages 93 à 102 de l’ouvrage de Rayski et de Courtois).

On estimait à 320 000 le nombre de Juifs vivants en France à la veille de la Seconde guerre mondiale, plus de 73 000 sont morts en déportation, près de 3 000 ont succombé dans les camps d’internement français et un millier environ ont été exécutés. 75 721 Juifs, dont près de 11 000 enfants, sont déportés de France entre mars 1942 et août 1944, dont seulement 2 566 survivants sont comptabilisés à la libération des camps en 1945, soit environ 3 % des déportés (source : Serge Klarsfeld).

Les autorités juives dans leur grande majorité participèrent à la Collaboration avec Vichy qui collaborait avec Hitler pour « la solution finale ». Elles tombèrent dans le piège infâme de la mise en œuvre de l’UGIF (Union générale des Israélites de France) qui fit le sale boulot, à la place de la police de Vichy, de recenser les Juifs. Cependant il y eut des actes authentiques de Résistance, comme le Consistoire central siégeant à Lyon qui se prononça contre la création de l’UGIF et interdit à ses membres d’y participer.

Rappelons que lors de la mise en place du Judenrat à Varsovie, les autorités juives, sous l’aura du Bund, refusèrent leur participation à celui-ci, sauvant l’honneur des Juifs qui se révoltèrent ensuite dans l’Insurrection du Ghetto. Mais 360 000 personnes furent assassinées dans le Ghetto, à Varsovie sur les 400 000 Juifs, il n’en restera que 40 000, 1 500 sur 30 000 à Radom, 2 000 sur 20 000 à Piotrkow. 64 000 furent exterminés à Minsk par les Einsatzgruppen.

Un témoignage rapporté sur l’horreur d’Auschwitz parle particulièrement aux Libres Penseurs : « En cas de désobéissance des déportés, on les réunissait, puis devant les SS fusillaient un certain nombre pour l’exemple ». Tous les totalitarismes se ressemblent, la barbarie emprunte toujours les mêmes méthodes.

Quand les réseaux anglais se mirent en place, surtout dans un premier temps pour organiser des filières d’évasions des pilotes anglais, puis américains après 1941, les Anglo-américains acceptèrent du bout des lèvres d’aider les Belges à fuir en Angleterre, à condition de ne pas passer par les filières pour les aviateurs anglais. Et surtout, comme le note Guillaume Pollack dans son ouvrage, ce fut un refus absolu pour évacuer les Juifs et les autres populations persécutées.

Les FTP-MOI, sous la direction d’Adam Rayski, mettront en place au printemps 1942, le Mouvement national contre le Racisme. Celui-ci aura un grand rôle pour dénoncer la persécution et l’extermination des Juifs, à travers des deux organes de presse J’accuse et Fraternité. Il aidera grandement des Juifs à échapper aux arrestations. Il est l’ancêtre du MRAP.

 

Les trois premiers fusillés en 1941, et parmi les derniers

On estime qu’en France, il y eut entre 15 000 et 20 000 fusillés par les nazis et leurs collaborateurs de la milice de Vichy. Les trois premiers fusillés le furent le 6 septembre 1941 : un militant communiste, Eugène Anjubault ; un juif franc-maçon, Edmond Brucker ; et un dirigeant trotskyste, Jean Meichler. Le symbole est ici très fort et en ce lieu désormais, tout est symbole…

Ils furent arrêtés comme otages suite à un attentat commis contre un officier allemand. Totalement innocents de cet acte, ils n’en furent pas moins fusillés, ils allaient ouvrir un long martyrologue écrit avec le sang de ceux qui refusaient la barbarie nazie et la collaboration du Régime cléricalo-pétainiste.

Nous publions les trois fiches de ces camarades de liberté parues dans l’excellent ouvrage Les Fusillés -1940-1944 de Claude Pennetier, Jean-Pierre Besse, Thomas Pouty et Delphine Leneveu, ouvrage que nous avions chroniqué dans La Raison.

Vous verrez que Jean Meichler était un anticlérical révolté contre ce qu’il avait connu dans un séminaire en Bretagne, il rejoignit le Grand Orient de France, puis après son expérience dans le stalinisme du PCF à rejoindre les rangs de la IVe Internationale. A lui tout seul, il est un symbole de l’engagement de beaucoup des nôtres qui sont tombés. Nous publions aussi, dans cette veine, la fiche du Maitron sur Sylvain Itkine.

Toutes les tendances du mouvement ouvrier et démocratique furent frappées durement par les services de répression nazis, largement aidés par la police française, police qui se refera une virginité pour pas cher à la Libération de Paris.

Dans son ouvrage Le Livre des otages, Serge Klarsfeld montre bien que tout le monde était frappé. Ainsi le 15 décembre 1941, 70 Résistants sont fusillés au Mont Valérien dont 53 Juifs retirés du camp de Drancy, des militants du PCF et un trotskyste dont la fiche signalétique du commandement militaire allemand indique : « Mlynarz David-Mayer, né le 20 mai 1883 à Varsovie, 58 rue Volta à Paris. Juif polonais. Ex-membre du Comité international pour la constitution de la IVe Internationale. Propagandiste actif. Interné le 12 septembre 1941. »

On trouve aussi dans cet ouvrage des curiosités comme la fiche de Ernest, Gaston Breton où on lit : « B. prétend n’avoir pas été membre du PCF légal. Selon ses indications, il se serait affilié début 1939 à la SFIO (Section française de l’Internationale ouvrière), dirigée par la IVe Internationale et également communiste ».

Et cette horreur sur la fiche Dijan alias Dumas, Paul, Henri : « Personnalité : c’est un communiste actif et dangereux. Motif le désignant particulièrement pour l’exécution : Il paraît particulièrement désigné à être fusillé, puisque, malgré sa jeunesse et son intelligence, il travaille pour le PCF clandestin. On ne peut s’attendre à un amendement de sa mentalité. Fusillé le 11 août 1942 ». Son crime ? : Être un jeune !