Déclaration du secrétariat international de la IVe Internationale (3 mai 2024)

"Halte à la guerre ! Partout, dans les mobilisations qui surgissent, des forces se rassemblent pour résister et pour rompre avec ce système. Les militants de la IVe Internationale, qui en sont partie prenante, vous invitent à en discuter pour agir et avancer ensemble."

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Par IVe Internationale
Publié le 9 mai 2024
Temps de lecture : 9 minutes

« Enfin, enfin, enfin ! », s’est exclamé le chef du Parti démocrate au Sénat américain, le 24 avril, pour saluer le vote du budget de 16 milliards de dollars destiné à financer la poursuite du génocide du peuple palestinien, après six mois de blocage. Un vote qui devait redonner les moyens et la légitimité au gouvernement israélien d’accentuer encore sa campagne d’annihilation du peuple palestinien. Un vote qui devait banaliser l’effroyable barbarie, les massacres et le génocide qui se déroule chaque jour sous les yeux du monde et qui a pris la vie à des dizaines de milliers de Palestiniens, dont plus de 15 000 enfants. Ce vote des représentants de l’impérialisme américain aura produit l’inverse et déclenché une vague mondiale de réprobation et de colère, partie de l’université Columbia à New York. C’était déjà de ce campus que s’élevaient les protestations étudiantes de 1968 pour exiger la fin de la guerre du Vietnam, aux cris, repris depuis des semaines aux Etats-Unis : « Combien d’enfants avez-vous assassinés aujourd’hui ? ».

L’irruption des étudiants américains bouscule toute la situation

En quelques jours, des dizaines d’universités américaines ont été occupées, y compris sur les prestigieux campus de Princeton, Harvard, Berkeley et du MIT. Saisi d’effroi et de sidération devant l’audace de la jeunesse américaine, l’ establishment a envoyé les forces de répression sur les campus, arrêtant violemment plus d’un millier d’étudiants et professeurs. Un face-à-face au cours duquel les étudiants de l’université d’Austin ont répondu : « La police d’Austin, le Ku Klux Klan, l’armée israélienne, ce sont tous les mêmes ! ». Un mouvement qui se prolonge désormais à Sydney, Montréal, Paris, Londres… et qui reçoit le soutien de nombreux enseignants, souvent accompagnés de leurs syndicats et au-delà dans le mouvement ouvrier et démocratique.

Pour la première fois depuis la guerre du Vietnam, l’élection présidentielle américaine est dominée par la politique extérieure. A ce jour, plus de 530 000 Américains se sont prononcés aux primaires démocrates pour le vote « non-engagé », signifiant leur refus de voter Biden en raison de son soutien au génocide du peuple palestinien. La crise de la représentation politique de la classe dominante américaine, matérialisée par l’affrontement entre les deux candidats J. Biden et D. Trump, tempéré par leur accord pour la répression des étudiants et l’adoption d’un budget de 95 milliards de dollars pour la guerre, ne cesse d’accentuer la fracturation du pays à mesure que s’approchent les élections présidentielles de novembre. A l’intérieur même d’Israël, des dizaines de milliers manifestent et exigent le départ de Netanyahou.

Malgré la campagne mondiale déchaînée à l’encontre de ceux qui refusent de normaliser le génocide, de banaliser la barbarie et l’assassinat de milliers d’enfants palestiniens, les qualifiant honteusement de « terroristes », « d’antisémites » et « d’ennemis de l’humanité », les derniers événements démontrent au contraire qu’au sein des peuples réside une force irrésistible, mais jusqu’ici contenue, qui peut balayer ce vieux monde et les oppresseurs qui le dirigent.

Ni les convocations ni les condamnations judiciaires ignominieuses pour « apologie du terrorisme » à l’encontre de syndicalistes et de militants politiques exigeant le cessez-le-feu, ni les interdictions de manifester et de se réunir, y compris dans des lieux privés, ni les accusations de « manipulation russe » derrière les protestations des étudiants américains formulées par l’ancienne présidente du Congrès américain Nancy Pelosi, ni la fermeture du compte bancaire d’une association juive antisioniste allemande, pour la première fois depuis le nazisme, ne parviennent à entraver le profond mouvement qui progresse partout dans les consciences : partout dans le monde, les peuples refusent de vivre dans une société qui glorifie, finance et soutient le génocide du peuple palestinien. Et se demandent : demain, qui sera le prochain ?

La jeunesse a raison. Elle ne peut vivre libre à côté d’un peuple massacré et affamé. Comme l’indique la bibliothèque de Brooklyn sur son fronton : « Personne ne sera libre tant que tout le monde ne l’est pas ! »

Où nous mènent les dirigeants qui laissent faire ?

En face de ces mobilisations historiques et glorieuses, saluées à Gaza où fleurissent les messages « Merci aux étudiants des universités américaines », que font les dirigeants du mouvement ouvrier ? Depuis des mois, les dirigeants des organisations syndicales nationales et internationales, à de rares exceptions, ne disent et ne font rien, voire s’activent pour étouffer toute initiative sérieuse, y compris lorsque des manifestations de masse se déroulent dans leur propre pays. Parfois, des déclarations sont faites. Mais comme le dit un militant anglais, à propos du congrès de son syndicat, le plus important du pays : « Le syndicat a un congrès annuel, les délégués votent tous pour la Palestine, et une minute plus tard, c’est fini, retour à la normale, retour au soutien d’Israël, retour au refus d’un cessez-le-feu, refus de soutenir les gens qui meurent de faim ». Que cela soit fait ouvertement ou plus insidieusement, c’est ce qui se passe dans la quasi-totalité des hautes directions syndicales, en particulier en Europe.

Même la répression qui s’abat sur des dirigeants syndicaux français de premier plan n’engendre que des déclarations banales sans la moindre efficacité. C’est ce qui permet au gouvernement d’accroître la répression et l’intimidation pour entraver la réaction des travailleurs et des jeunes qui répondraient en masse à toutes initiatives unies, sur des bases claires, qui bloqueraient la marche à la guerre. Ce climat devient de plus en plus insupportable aux travailleurs et militants qui se battent, mais qui sont aussi dramatiquement poussés à des dérives déjà bien connues dans l’Histoire (Bolsonaro au Brésil ou les dérives fascistes actuelles en Italie). Les dirigeants en portent seuls la responsabilité.

Que les travailleurs et les jeunes, aidés par les militants qui ne reculent pas, cherchent par leurs propres moyens tous les points d’appui possibles devient une donnée incontournable de la situation, et est une source de terrible inquiétude pour les gouvernements.

L’issue passe par une indépendance totale à l’égard des gouvernements

Au Brésil, la principale confédération syndicale (Cut) n’a même pas évoqué la situation en Palestine dans son appel au 1er mai. Et bien que le président brésilien Lula se soit verbalement démarqué du génocide perpétré par le gouvernement israélien, il ne prend aucune mesure pour s’y opposer en pratique, notamment l’annulation des accords militaires et la rupture des relations diplomatiques avec Israël. Sur le plan intérieur non plus, Lula n’engage aucune des réformes populaires pour lesquelles le peuple brésilien l’a porté au pouvoir. Raison pour laquelle les délégués du dernier congrès de la Cut en octobre ont décidé une marche à Brasília pour exiger l’abrogation de la réforme de la loi travail, de la réforme de la Sécurité sociale et de la loi sur les externalisations. Toutes des lois scélérates de la période Temer-Bolsonaro. D’énormes pressions venues des sommets de la Cut, du PT et du gouvernement s’exercent pour dénaturer la marche prévue le 22 mai prochain. Les dirigeants lulistes n’ont pas tiré les leçons de leur conciliation antérieure avec les institutions pourries soumises à la tutelle militaire constitutionnelle, instrument de la subordination de la nation à l’impérialisme américain, ni même après la dernière tentative de putsch militaire par les bolsonaristes. Une situation loin d’être isolée en Amérique latine.

Au Sahel, le rejet des peuples a conduit, au Niger, au renvoi des armées française et américaine. C’est ce même rejet qui a conduit à la défaite du président Macky Sall, candidat adoubé par Macron au Sénégal. En réponse, l’impérialisme alimente une généralisation dangereuse des tensions dans toute la région. Dans les pays arabes du Moyen-Orient et d’Afrique du nord, les gouvernements sont assis sur des volcans. Au Maroc et en Jordanie, les manifestations de masse en soutien au peuple palestinien se sont multipliées, réclamant la fin des accords de normalisation et de coopération avec l’Etat d’Israël. Ailleurs, les manifestations sont interdites de peur que la colère ne se dirige aussi contre les régimes complices du génocide. Y compris en Algérie, une seule manifestation en soutien au peuple palestinien a été autorisée par le régime, le 19 octobre. En revanche, l’Algérie a soumis de nombreuses résolutions à l’Onu, véritable faire-valoir des gouvernements de tout bord qui a démontré son impuissance à régler quoi que ce soit. En interdisant les manifestations aux Algériens qui sont passionnément avec le peuple palestinien, le régime craint que ce soit sa politique qui est mise en cause. Tandis que les Etats-Unis et l’Iran déclarent que « l’incident est clos » après s’être averti mutuellement de « représailles » plusieurs jours à l’avance et d’un commun accord. En France, le PS, le PCF et les Verts partagent la même cible avec Macron et le Rassemblement national : Jean-Luc Mélenchon et La France insoumise pour leur soutien au peuple palestinien. Qui s’étonnera que la jeunesse et les travailleurs cherchent désormais à s’organiser par eux-mêmes, en tenant compte des points d’appui sur lesquels ils peuvent compter, et à diriger leur colère contre leur propre gouvernement ?

La guerre, seul horizon du système capitaliste

Des gouvernements hypocrites et misérables qui enfoncent l’humanité dans le chaos et la guerre. Telle est la signification du vote du Congrès et du Sénat américain, avec l’accord de Trump et Biden, allouant 95 milliards de dollars au génocide, à la guerre en Ukraine et au renforcement des moyens militaires en Asie et dans le Pacifique, préparant les conditions d’une nouvelle guerre. Les Etats-Unis ne s’en cachent pas : leur objectif est d’affaiblir à Russie, mais pas au-delà vu la situation mondiale complètement déstabilisée. Ils savent le rôle que la Russie joue en Syrie, en Iran, au Liban. Ils veulent se concentrer sur la Chine qui poursuit sa politique d’expansion économique à l’échelle mondiale, au détriment des Etats-Unis. Comme le dit la secrétaire américaine au Trésor, Janet Yellen : « La Chine est désormais tout simplement trop grande pour que le reste du monde absorbe ses énormes capacités. (…) Lorsque le marché mondial est inondé de produits chinois artificiellement bon marché, la viabilité des entreprises américaines et étrangères est remise en question ». La réception récente de Blinken par les autorités chinoises démontre la tension croissante entre les deux pays, alors que la décision, tant de Trump que de Biden, de relocaliser l’industrie aux Etats- Unis se heurte à la réalité des rapports capitalistes. Voilà la véritable raison pour laquelle les Etats-Unis veulent que la guerre se poursuive et s’étende. Peu importe à l’impérialisme que, selon les ministres de la défense britannique et russe, un million de soldats soient déjà morts ou blessés des deux côtés de la ligne de front en Ukraine. La guerre américaine doit continuer, « jusqu’au dernier ukrainien ». Les 48 milliards d’armements pour l’Ukraine sont de surcroît un élément puissant de développement de l’industrie d’armement américaine.

S’organiser pour arrêter la marche à la guerre en Europe

L’Europe est particulièrement visée. Tant Biden que Trump, habitués aux guerres américaines par procuration depuis des années, exigent que l’Union européenne et chacun des pays qui la composent s’engagent davantage dans la guerre en Ukraine, y compris par l’envoi de soldats. Alors que la production industrielle européenne a baissé de plus de 6,7 % en un an et que l’inflation a engendré une baisse des salaires réels, les pays européens, endettés jusqu’au cou, sont sommés d’engager une gigantesque cure d’austérité pour financer « l’économie de guerre ». Confrontés au refus massif, au sein des peuples, du génocide du peuple palestinien et de la marche à la guerre que les dirigeants tentent d’imposer à tout prix, les gouvernements remettent en cause les libertés démocratiques, le droit d’expression et de manifestation, réprimant toute forme de contestation. Le président ukrainien Zelensky a même officiellement demandé au Conseil de l’Europe une suspension des clauses relatives aux droits de l’homme en raison de la loi martiale, affectant la vie privée, la liberté de mouvement et le droit d’expression. Au sein de l’Union européenne, longtemps présentée comme garante de la paix sur le continent, les chefs de gouvernement ne cessent de le répéter : « Nous sommes dans une époque d’avant-guerre ». Ils oublient une chose : malgré les affaires florissantes du complexe militaro-industriel, dans les deux principaux pays impérialistes, aux Etats-Unis et au Royaume-Uni, les forces armées ne parviennent pas à recruter suffisamment de jeunes pour répondre aux exigences des militaires. L’armée britannique n’a jamais été plus petite depuis 1714.

Seulement 7 % des Anglais âgés de 18 à 40 ans ont déclaré qu’ils seraient volontaires pour servir dans l’armée si une guerre mondiale éclatait.

Comme à leurs habitudes, les capitalistes vont chercher leur chair à canon dans les classes les plus pauvres et déshéritées. En Angleterre de 2013 à 2018, le recrutement militaire des jeunes de 16 et 17 ans était 57 % plus élevé dans les circonscriptions les plus pauvres que dans les circonscriptions les plus riches, les recruteurs de l’armée se concentrant sur les villes les plus pauvres avec un revenu annuel d’environ 12 500 dollars, selon un rapport du Child Rights International Network. Même chose en France, où le recrutement militaire se déroule dans les dernières colonies (Guadeloupe, Martinique, Guyane) via des organismes tels que le régime du service militaire adapté, le centre inter-régional des forces armées et France Travail.

Quant aux Etats-Unis, ils disposent désormais de leur plus petite armée depuis 80 ans. En 2022, les forces armées américaines ont connu leur pire recrutement depuis l’abolition de la conscription en 1973 et un récent sondage a révélé que la confiance dans l’armée américaine était à son plus bas niveau depuis plus de deux décennies. Cela n’empêche pas l’armée américaine, la plus puissante du monde, de fournir au gouvernement israélien l’arsenal nécessaire à la destruction complète de la bande de Gaza et à l’écrasement du peuple palestinien.

Richard Mitchell, ancien membre du Parachute Regiment, explique : « L’Irak a été dénoncé comme un grand mensonge, et l’Afghanistan comme un échec total. Les jeunes regardent l’histoire récente et craignent que la même chose ne se reproduise. Dans un sondage américain réalisé en 2022 auprès de personnes âgées de 16 à 24 ans, il a été demandé aux personnes interrogées quelle était leur probabilité de rejoindre l’armée dans les prochaines années. Seulement 2 % ont répondu “certainement” et 7 % “probablement”, tandis que 90 % ont répondu qu’ils ne le feraient certainement pas ou probablement pas. »

De fait, l’engrenage guerrier dans lequel veulent nous entraîner Biden, Sunak, Macron, Scholz… est loin de recueillir l’assentiment dont les gouvernements et le capital financier ont besoin pour continuer à piller, à exploiter et à opprimer. Le rejet, le refus de la décomposition et de la guerre sont majoritaires, et de très loin. Au point de menacer la réélection de « Genocide Joe » Biden aux Etats-Unis. Mais pour quelle issue ? Partout, dans les mobilisations qui surgissent, des forces se rassemblent pour résister et pour rompre avec ce système. Les militants de la IVe Internationale, qui en sont partie prenante, vous invitent à en discuter pour agir et avancer ensemble.

Halte à la guerre ! Arrêt des massacres à Gaza ! Cessez-le-feu immédiat !

Défense de la démocratie, du droit d’expression, de manifestation, de réunion, de grève !

Les travailleurs, les peuples sont fondés à refuser et à résister à leur propre gouvernement.